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Documentaire d’Arte sur la Pologne aujourd’hui : beaucoup de propagande et quelques fake news

24 juillet 2018

Temps de lecture : 7 minutes
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Documentaire d’Arte sur la Pologne aujourd’hui : beaucoup de propagande et quelques fake news

Red­if­fu­sion. Pre­mière dif­fu­sion le 15 jan­vi­er 2018

La chaîne publique franco-allemande Arte ayant suspendu sa coopération avec la télévision publique polonaise dès le mois de janvier 2016, soit seulement deux mois après l’arrivée au pouvoir du PiS, c’est Arte qui se charge seule de produire ses films documentaires sur la Pologne gouvernée par le PiS. Et quand les journalistes d’Arte produisent des documentaires sur la Pologne actuelle, ils s’adressent toujours aux opposants les plus radicaux au PiS, c’est-à-dire à ceux qui voient dans ce gouvernement démocratiquement élu une quasi-dictature.

Quand Arte choisit soigneusement ses témoignages

Le doc­u­men­taire de 30 min­utes « Tour­mente polon­aise – L’en­gage­ment de Róża Thun pour son pays » dif­fusé en décem­bre s’in­scrit dans cette ligne, puisque le jour­nal­iste et le cam­era­man suiv­ent les pas d’un des six députés européens au Par­lement polon­ais qui ont voté en faveur de sanc­tions lors du débat sur la Pologne le 15 novem­bre dernier au Par­lement européen.

La présen­ta­tion sur le site d’Arte (où « Tour­mente polon­aise – L’en­gage­ment de Róża Thun pour son pays » peut être vision­né en replay jusqu’au 20 jan­vi­er) de la ver­sion fran­coph­o­ne de ce doc­u­men­taire pro­duit par Arte Alle­magne donne le ton, puisqu’elle explique que « l’an­ci­enne mil­i­tante de Sol­i­darnosc, la députée européenne Roza Thun compte bien se bat­tre pour sauve­g­arder les lib­ertés de ses conci­toyens » con­tre la « mise au pas des médias », la « fin prévue de l’indépen­dance de la jus­tice », « le régime polon­ais actuel » qui est « claire­ment auto­cra­tique », etc.

Les pre­miers mots du reportage : « Varso­vie, automne 2017, un pays qui se détourne de l’Eu­rope de l’Ouest ». On passe d’emblée à la com­mé­mora­tion men­su­elle de la cat­a­stro­phe de Smolen­sk, le jour­nal­iste explique que « tout en pri­ant, les man­i­fes­tants suiv­ent un homme qui leur répète que la Pologne est encer­clée par des enne­mis extérieurs ». Cet homme, c’est Jarosław Kaczyńs­ki qui ne dit rien de tel, bien sûr, mais c’est comme cela que les jour­nal­istes d’Arte com­pren­nent son dis­cours, car « Jarosław Kaczyńs­ki, le prési­dent du PiS, veut à nou­veau isol­er le pays ». La parole est ensuite don­née à Róża Thun, qui appar­tient au par­ti libéral Plate­forme civique (Plat­for­ma Oby­wa­tel­s­ka, PO) de l’an­cien pre­mier min­istre Don­ald Tusk. C’est une des opposantes les plus rad­i­cales au gou­verne­ment actuel et c’est elle qui guidera les jour­nal­istes alle­mands d’Arte dans leur périple polon­ais. D’emblée, Mme Thun explique aux téléspec­ta­teurs d’Arte que la Pologne est en train de devenir une dictature.

Traduction mensongère

Puis l’on a à nou­veau droit à Kaczyńs­ki lors d’une des com­mé­mora­tions men­su­elles de la cat­a­stro­phe de Smolen­sk et à une grossière manip­u­la­tion par une tra­duc­tion men­songère de son dis­cours, la voix française cou­vrant presque com­plète­ment celle de Kaczyńś­ki (mais son dis­cours en polon­ais peut être trou­vé par exem­ple ici). Ver­sion française d’Arte (à par­tir de 1’49) : « Nous ne nous lais­serons rien impos­er par des gens venus de l’é­tranger. Quand nous serons enfin isolés en Europe, nous serons tran­quilles. Je vous le répète, notre vic­toire est proche. » La vraie tra­duc­tion : « Per­son­ne ne nous imposera sa volon­té de l’ex­térieur. Même si nous nous retrou­vons seuls en Europe sur cer­taines ques­tions, nous res­terons cet îlot de lib­erté, de tolérance, de tout ce qui est si forte­ment présent dans notre his­toire. Je le répète : la vic­toire est proche. »

Et fausses nouvelles

Arte explique ensuite que les con­tre-man­i­fes­tants présents depuis quelques temps à ces com­mé­mora­tions « sont régulière­ment inter­pel­lés et pour­suiv­is, même lorsque leur man­i­fes­ta­tion a été déclarée aux autorités », mais omet de pré­cis­er que les inter­pel­la­tions et les pour­suites con­cer­naient les con­tre-man­i­fes­tants qui cher­chaient à blo­quer physique­ment le pas­sage des man­i­fes­tants de la com­mé­mora­tion de Smolen­sk, dont la man­i­fes­ta­tion avait égale­ment été déclarée aux autorités. Blo­quer une man­i­fes­ta­tion légale est illé­gal en Pologne, et comme partout en Europe, de tels con­tre-man­i­fes­tants qui refusent d’obtem­pér­er aux ordres de la police sont inter­pel­lés et poursuivis.

Heureuse­ment, la députée PO Róża Thun (pronon­cer : rou­ja toune) est là et se bat con­tre les vio­lences poli­cières et les abus du pou­voir. La voilà qui part à la ren­con­tre d’élèves d’un lycée de province entrés en con­flit avec « le par­ti ultra-con­ser­va­teur PiS » qui n’ap­précierait pas que ces lycéens organ­isent des ren­con­tres avec des députés de l’op­po­si­tion dans l’étab­lisse­ment sco­laire. L’in­specteur d’académie leur aurait inter­dit ce genre de ren­con­tres poli­tiques dans l’en­ceinte de l’é­cole, et pour Mme Thun, cette sit­u­a­tion « n’est pas sans dan­ger ». Ces lycéens pren­nent « un énorme risque » en accep­tant de s’ex­primer devant la caméra d’Arte, car « ce que le PiS déteste par dessus tout, c’est qu’on par­le de la Pologne en Europe de l’Ouest, ils ne veu­lent pas que les médias occi­den­taux par­lent de ce pays ». En pleine con­spir­a­tion, les jour­nal­istes déci­dent donc « d’at­ten­dre l’après-midi pour ren­con­tr­er Patrick et ses amis dans leur lycée, un moment où l’étab­lisse­ment est qua­si­ment vide ». Pour­tant, Arte nous mon­tre ensuite Patrick en con­férence de presse dans la cour du lycée en présence de plusieurs caméras de télévision.

Manque de professionnalisme ou mensonge ?

Ensuite, Róża Thun emmène les téléspec­ta­teurs d’Arte à la ren­con­tre d’un groupe d’en­seignants ayant reçu un prix à Brux­elles « parce qu’ils font hon­neur aux valeurs défendues par [feu] Józef Tis­chn­er », « prêtre, human­iste et esprit éclairé », c’est-à-dire prêtre pro­gres­siste et libéral.

Ces enseignants se déso­lent des nou­veaux manuels de géo­gra­phie où l’on apprend que l’af­flux d’im­mi­grants en Pologne peut avoir des effets posi­tifs et négat­ifs, les effets négat­ifs étant par exem­ple « les ten­sions que l’on observe actuelle­ment dans de nom­breux pays d’Eu­rope ». « Mais qu’est-ce qu’on fait appren­dre aux enfants ? », s’in­quiète une enseignante. Puis Arte mon­tre des phras­es intolérables, racistes, que l’on trou­ve dans un manuel de catéchisme pour lycéens. La cou­ver­ture est mon­trée sub­rep­tice­ment, sans doute pour ren­dre le manuel dif­fi­cile à iden­ti­fi­er car il a en fait été pub­lié pour la pre­mière fois en… 2013, et donc à l’époque du gou­verne­ment libéral de Don­ald Tusk, avec une réédi­tion en 2015, avant l’ar­rivée au pou­voir du PiS ! Cela ne veut pas dire que le gou­verne­ment PO était un gou­verne­ment raciste d’ailleurs, car les phras­es « intolérables » citées par ces enseignants sont sor­ties de leur con­texte plus large d’une réflex­ion sur le rap­port à l’autre. Mais pour Róża Thun et pour Arte, ces pas­sages sont « des­tinés à nour­rir la peur vis-à-vis de l’é­tranger » et sont très dan­gereux. La députée européenne n’a pas véri­fié la date d’édi­tion ni lu l’ensem­ble du texte pro­posé aux lycéens et c’est bien dom­mage, ou alors elle men­tait volon­taire­ment, de même que les jour­nal­istes d’Arte.

Résumé du com­men­ta­teur d’Arte : la Pologne aurait bien besoin d’une per­son­ne comme le père Tis­chn­er « capa­ble de frein­er le repli sur soi et le rejet de l’autre. Au lieu de cela, on sème la haine et la dis­corde, en par­ti­c­uli­er à la télévi­sion, depuis longtemps rangée der­rière la ligne poli­tique du gou­verne­ment ». C’est l’hôpital qui se moque de la charité.

Arte omet par ailleurs de pré­cis­er que, out­re la télévi­sion publique, il existe en Pologne deux grands groupes médi­a­tiques avec plusieurs chaînes de télévi­sion qui domi­nent le paysage audio­vi­suel, et que ces médias sont très anti-PiS.

Vient ensuite un pas­sage obligé sur la Marche de l’Indépen­dance du 11 novem­bre cen­sée démon­tr­er une inquié­tante dérive nation­al­iste polon­aise qui serait encour­agée par l’in­quié­tant Jarosław Kaczyńs­ki. Puis Arte nous par­le d’une sup­posée haine anti-alle­mande dans la Pologne actuelle et nous explique que Róża Thun est « sou­vent prise pour cible » à cause de son nom com­plet, Róża Gräfin von Thun und Hohen­stein, qu’elle tient de son mari alle­mand. En réal­ité, si Róża Thun est prise pour cible, c’est sans doute plutôt pour ce qu’elle racon­te sur son pays au Par­lement européen et dans les médias alle­mands comme la chaîne Arte. « Qui guer­roie par l’épée meurt par l’épée », dit le proverbe polonais.

La députée au Par­lement européen nous accom­pa­gne ensuite dans le bureau de Viviane Red­ding, qui s’é­tait dis­tin­guée par ses attaques con­tre la Hon­grie de Vik­tor Orban quand elle était Com­mis­saire européenne à la jus­tice, aux droits fon­da­men­taux et à la citoyen­neté. « La Pologne cherche à détru­ire l’Eu­rope », explique Mme Red­ing devant une Róża Thun du même avis qu’elle. « Con­sciem­ment ? », demande le jour­nal­iste d’Arte. « Oui », répond l’an­ci­enne commissaire.

Fausses nouvelles sur un conflit forestier comme sur les allocations familiales

Vient ensuite un long pas­sage sur la forêt de Białowieża, égale­ment source de con­flit avec Brux­elles. Arte explique à ses téléspec­ta­teurs que, mal­gré l’in­scrip­tion en 2004 de la zone au réseau Natu­ra 2000, il y a un an le PiS a décidé d’aug­menter l’a­battage d’ar­bres en dépit des règles européennes. Pas un mot par con­tre sur le prob­lème au cen­tre du con­flit qui motive l’a­battage de ces arbres : la lutte con­tre la prop­a­ga­tion d’un par­a­site, le bostryche typographe, qui est en train de détru­ire des zones entières de cette forêt de Białowieża. Les habi­tants qui défend­ent la poli­tique du PiS sont présen­tés comme des imbé­ciles et des nation­al­istes. Ils ont for­cé­ment dû par­ler aux jour­nal­istes d’Arte du fléau du bostryche typographe, et Arte a donc for­cé­ment dû couper les pas­sages non con­formes à sa thèse cen­trale : le PiS est en train de trans­former la Pologne en dic­tature et cherche à la faire sor­tir de l’Union européenne par tous les moyens, y com­pris en abat­tant des arbres dans la forêt de Białowieża.

Puis l’on apprend que le PiS doit sa sur­prenante pop­u­lar­ité à la mise en place d’al­lo­ca­tions famil­iales qui per­me­t­traient aux Polon­ais, avec l’équiv­a­lent d’en­v­i­ron 120 € par mois et par enfant à par­tir du deux­ième enfant, de ne plus tra­vailler, ce qui est une sug­ges­tion absurde pour toute per­son­ne qui con­naît le coût de la vie en Pologne. Le PiS selon Arte devrait aus­si sa pop­u­lar­ité au sein de la par­tie pau­vre et mécon­tente – et pas trop futée – de la pop­u­la­tion à l’ag­i­ta­tion poli­tique qu’or­gan­is­erait l’Église catholique en sa faveur.

Cerise sur le gâteau de ce doc­u­ment de pure pro­pa­gande bien lour­dingue : si les man­i­fes­ta­tions de l’op­po­si­tion attirent de moins en moins de gens, ce n’est pas à cause de la pop­u­lar­ité du PiS (que con­fir­ment tous les sondages, y com­pris ceux pub­liés par les nom­breux médias polon­ais hos­tiles au PiS), mais parce que les Polon­ais ont peur ! La preuve par Ali­na, qui a organ­isé une man­i­fes­ta­tion dans la ville de Kielce con­tre un pro­jet de loi citoyen con­tre l’avortement, et a juste­ment été traduite en jus­tice. Le juge, for­cé­ment au ser­vice du gou­verne­ment – ce qui n’arrive jamais en France –, l’a con­damnée à une amende de 2000 zlo­tys, une très grosse somme par rap­port à ses revenus. Le spec­ta­teur d’Arte n’est pas infor­mé de la rai­son de la con­damna­tion (« une broutille ») : en tant qu’or­gan­isatrice de la man­i­fes­ta­tion, Ali­na a en fait été sanc­tion­née pour les dél­its d’outrage aux sym­bol­es nationaux com­mis pen­dant la man­i­fes­ta­tion. Arte omet aus­si de pré­cis­er que l’a­mende a été ramenée à 500 zlo­tys (env­i­ron 120 €) en appel.

Propagande style soviétique…en pire

Con­clu­sion car­i­cat­u­rale à la fin de ce doc­u­ment de pro­pa­gande anti-polon­aise d’Arte : « À l’heure actuelle, dif­fi­cile de voir com­ment empêch­er la pro­gres­sion de ceux qui rêvent d’une Pologne pure, blanche et catholique et veu­lent entr­er en con­flit ouvert avec l’Eu­rope ». Un petit groupe de nation­al­istes a pen­du à des potences les pho­tos des 6 députés qui ont voté en faveur de sanc­tions con­tre la Pologne au Par­lement européen, con­tin­ue Arte, et « ce jour-là, la police n’est pas inter­v­enue ». L’on ne pré­cis­era pas non plus aux téléspec­ta­teurs dArte que le par­quet polon­ais a ouvert une enquête en novem­bre pour men­aces con­tre les six députés à rai­son de leur appArtenance poli­tique.

Cela fait beau­coup d’omis­sions et manip­u­la­tions pour un « doc­u­men­taire » de seule­ment 30 min­utes, avec aus­si plusieurs élé­ments con­sti­tu­ant ce que l’on appelle des fauss­es nou­velles, ou fake news (manuel de catéchisme attribué au PiS, tra­duc­tion men­songère des pro­pos de Kaczyńs­ki, allo­ca­tions famililales…). Une Polon­aise con­nais­sant le français qui a vu ce doc­u­men­taire et qui a con­nu l’époque com­mu­niste en Pologne a déclaré au cor­re­spon­dant de l’Observatoire que ce film d’Arte sur son pays lui rap­pelait la pro­pa­gande sovié­tique… en pire !

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