Ojim.fr
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
Guerre Russie Ukraine, les charlatans de l’information

L’article que vous allez lire est gratuit. Mais il a un coût. Un article revient à 50 €, un portrait à 100 €, un dossier à 400 €. Notre indépendance repose sur vos dons. Après déduction fiscale un don de 100 € revient à 34 €. Merci de votre soutien, sans lui nous disparaîtrions.

9 mai 2024

Temps de lecture : 7 minutes
Accueil | Veille médias | Guerre Russie Ukraine, les charlatans de l’information

Guerre Russie Ukraine, les charlatans de l’information

Temps de lecture : 7 minutes

Le titre de cet article pourrait être : Bas les masques ! Depuis le début de la guerre en Ukraine (février 2022), un carnaval de nouveaux « experts » en géopolitique anime les plateaux de télévision et de radio avec à la clef un festival de prédictions et d’analyses que Nostradamus n’aurait même pas osé. Si les avis et prévisions proférés peuvent être drolatiques avec le recul du temps, nos « experts » qui les professent ont parfois l’oreille des politiques au plus haut niveau.

Mon­dan­ités, cirage de pom­pes, arriv­isme, diront les mau­vais­es langues. Mais ce n’est pas notre genre. L’OJIM se con­tente de saluer les div­ina­tions dont ces experts nous ont bénis depuis deux ans. Petit flo­rilège des prophéties les plus abouties et de leurs auteurs.

Jean-François Colosimo et le cerveau reptilien

Edmond Ros­tand aurait fait par­ler Jean-François Colosi­mo, édi­teur et écrivain, à la manière du sieur de Berg­er­ac. Nous pour­rions citer bien des choses. Par exem­ple, tenez.

His­to­rien : « Dès le départ, la Russie a per­du la guerre, qui est une faute de Pou­tine, qui mas­sacre les Ukrainiens et sac­ri­fie les Russ­es[1] ».

Vision­naire : « La Russie a déjà per­du la guerre[2] ».

Croupi­er : « Le sys­tème Pou­tine, c’est remet­tre le jeton d’une guerre chaque fois que son régime pour­rait s’écrouler[3] ».

Psy­cho­logue : « Nous sures­ti­mons la puis­sance de Pou­tine. Si nous inter­venons un peu plus, est-ce qu’il va nous atta­quer nucléaire­ment ? Jamais de la vie. Et ça je peux vous le cer­ti­fi­er parce qu’il a un cerveau rep­tilien de la guerre froide[4] ».

Moulangeur : « La Russie a un temps d’a­vance mais ça mon­tre la nature crim­inelle du régime. La guerre que la Russie mène à la France est réelle : nous sommes dans la pre­mière guerre mon­di­al­isée ». Chirurgien : « Pou­tine a lobot­o­misé la société russe[5] ».

Beau­coup de let­tres et de con­cepts qui ne reposent sur rien mais qui, dans une ambiance d’hystérie col­lec­tive, vous ren­dent mirac­uleuse­ment intel­li­gent, ou presque.

Xavier Tytelman, Nostradamus prend l’avion

Xavier Tytel­man, fon­da­teur du Cen­tre de Traite­ment de la Peur de l’avion, marche sur deux pieds qui ne vont pas dans le même sens. D’un côté ses émis­sions tech­niques sur l’armement util­isé en Ukraine sont assez remar­quables, de l’autre ses prévi­sions géopoli­tiques sont tout à fait hasardeuses.

Pre­mier sou­tien de l’Ukraine, Xavier Tytel­man ne s’en cache pas. Mais de là à racon­ter n’importe quoi… Ici, le mil­i­tant l’emporte sur l’expert. La défaite russe était donc cer­taine pour Xavier Tytel­man. « La défaite russe est qua­si sûre à moins d’ar­riv­er sur des sys­tèmes non con­ven­tion­nels mais à terme, ils vont per­dre[6] ».

Se tromper peut arriv­er, mais il faut le recon­naître. C’est sans doute trop pour notre pilote de ligne nou­v­el expert du ter­rain mil­i­taire. Un jour­nal­iste lui demande s’il ne s’est pas (rien qu’un peu) trompé sur l’armée russe : « Je me rap­pelle quand même cer­taines de vos inter­ven­tions extrême­ment opti­mistes sur l’Ukraine[7] ». Il répond : « On a sous-estimé notre capac­ité à aider les Ukrainiens ». Il fal­lait préciser.

Et quand le bar­rage de Kakho­va s’est effon­dré, il n’y avait qu’un coupable pos­si­ble : « C’est à 100% les Russ­es qui peu­vent être à l’o­rig­ine de cette attaque[8] ». Avec des experts comme ça, même plus besoin d’enquête !

Bruno Tertrais, la recherche stratégique pour les nuls

Même son de cloche du côté de Bruno Ter­trais, directeur adjoint de la Fon­da­tion pour la recherche stratégique.

Voici un flo­rilège qu’on serait très déçu de man­quer : « Le scé­nario le plus prob­a­ble est celui de l’effondrement pro­gres­sif de l’armée russe[9] » (2022), « À moyen terme, la Russie ne peut être que per­dante. Cette guerre est extra­or­di­naire­ment coû­teuse pour elle sur le plan financier, humain[10] » (2024), « Pou­tine a déjà per­du la guerre. Je ne vois pas com­ment la Russie peut ren­vers­er la machine à vapeur[11] ».

On doit bien se mar­rer au Kremlin.

Bruno Ter­trais est aus­si poli­to­logue « La Russie pour­rait se muer en une gigan­tesque Corée du Nord[12]», « Pou­tine veut un pays en guerre, il ne peut rester au pou­voir qu’à la tête d’un pays en guerre, on l’imag­ine très bien dans une future grande Corée du Nord qui serait la Russie dans quelques années[13]», « La Russie est en train de dépass­er le stade de l’au­tori­tarisme pour devenir un pays : qua­si-fas­ciste. Je dis bien “qua­si” pour garder le sens de la mesure[14] ».

Fon­da­tion stratégique avez-vous dit…

Pierre Servent, les russes ont saboté Nord Stream qu’ils ont bâti

Analy­ses acérées de Pierre Ser­vent, jour­nal­iste et con­sul­tant défense chez TF1-LCI : « Il y a une cer­ti­tude, c’est que cette offen­sive sera très meur­trière pour les Ukrainiens parce qu’ils vont se retrou­ver en posi­tion offen­sive et les Russ­es en posi­tion défen­sive[15] ». Il faut donc être un expert pour le savoir. Lui aus­si avait prédit un effon­drement de l’armée russe[16] mais parce que la Russie « n’a qu’une force mil­i­taire de corps expédi­tion­naire et pas une armée de haute inten­sité[17] » (2023). Il en par­lera aux sol­dats ukrainiens.

Comme les autres, il nous a fait part de son avis affûté pour con­naître le coupable du sab­o­tage de Nord Stream II dans un entre­tien pour RTBF « L’histoire de la Bal­tique, je l’interprète comme étant le prélude à d’autres opéra­tions de cette nature venant de Moscou[18] » et Le Point[19]. Parole d’expert ! Mais aujourd’hui on soupçonne pré­cisé­ment l’ex-chef d’état-major ukrainien, Valeri Zalou­jny, actuelle­ment ambas­sadeur d’Ukraine à Lon­dres, d’être impliqué dans l’affaire[20].

Nicolas Tenzer, la voix de l’OTAN

Il y a ceux qui enchaî­nent les pré­dic­tions dou­teuses, et puis d’autres qui sont d’abord des mil­i­tants. C’est le cas de Xavier Tytel­man, mais surtout de Nico­las Ten­z­er, ancien haut fonc­tion­naire et enseignant à Sci­ences Po, mem­bre du très otanien CEPA (Cen­ter for euro­pean pol­i­cy analy­sis) vrai­ment pas crain­tif à l’idée de déclencher une guerre ouverte avec Moscou. Pour com­mencer, si la con­tre-offen­sive a échoué, c’est la faute de l’OTAN : « c’est véri­ta­ble­ment notre faute, notre cul­pa­bil­ité même, si nous n’avons pas aidé les Ukrainiens », « certes, l’Ukraine ne peut plus être défaite, ça il faut être très clair là-dessus, en revanche, pour recon­quérir l’ensem­ble des ter­ri­toires per­dus, il faudrait un effort mas­sif, néces­saire, oblig­a­toire de la part des alliés[21]».

Face à la Russie, « on ne peut pas laiss­er unique­ment les Ukrainiens se bat­tre à notre place » et Emmanuel Macron a « totale­ment rai­son » d’en­vis­ager l’en­voi de troupes[22]. « Nous seri­ons nous aus­si capa­bles physique­ment de détru­ire la Russie[23] », a‑t-il égale­ment avancé sur France Info. Déclencher une guerre nucléaire ouverte avec Moscou, c’est donc le plan de N. Ten­z­er. Quelques années avant, ses analy­ses sur la com­plex­ité du con­flit syrien étaient loin d’être glo­rieuses : Pou­tine et Bachar al Assad avaient selon lui « une volon­té de tuer tout le monde. De tuer tout ce qui peut être tué[24] ». Puis­sant. Pro­fesseur à Sci­ences Po avez-vous dit ? Il est vrai que Sci­ences Po de nos jours…

Voir aus­si : Ukraine, le béton médi­a­tique se fissure

Notes et références

[1] La Cru­ci­fix­ion de l’Ukraine, Albin Michel, octo­bre 2022.
[2] Pub­lic Sénat, 25 nov. 2022
[3] C ce soir, 15 févr. 2024
[4] C dans l’air, 26 févr. 2024
[5] LCP, 3 nov. 2022
[6] twitter.com/SudRadio/
[7] twitter.com/EuropaMagnifica/
[8] [UKRAINE] Qui a pu détru­ire le bar­rage de Nova Kakhov­ka ? Con­séquences mil­i­taires, YouTube
[9] Bruno Ter­trais : « Le scé­nario le plus prob­a­ble est celui de l’ef­fon­drement pro­gres­sif de l’ar­mée russe », Le Soir, 23 août 2023
[10] Bruno Ter­trais : « La Chine est peut-être un colosse aux pieds d’argiles », La Nou­velle République, 12 jan­vi­er 2024
[11] twitter.com/search?q=Bruno%20tertrais%20ukraine
[12] Bruno Ter­trais : «La Russie pour­rait se muer en une gigan­tesque Corée du Nord », Le Figaro, 27/07/2023
[13] Ukraine : une con­tre-offen­sive immi­nente ?- Bruno Ter­trais, C à vous, 06/06/2023
[14] x.com/LCI/
[15] Con­tre-offen­sive de l’Ukraine en pré­pa­ra­tion : “Les pertes seront très lour­des pour les Ukrainiens”, selon l’ex­pert mil­i­taire Pierre Ser­vent, Fran­ce­In­fo, 4 mai 2023
[16] Pierre Ser­vent prédit “un effon­drement du corps expédi­tion­naire russe”, Fran­ce­In­fo, 24 févri­er 2023
[17] Pierre Ser­vent prédit “un effon­drement du corps expédi­tion­naire russe”, Fran­ce­In­fo, 24 févri­er 2023
[18] RTBF, rtbf.be, 29 sept. 2022
[19] Le Point, lepoint.fr, 29 sept. 2022.
[20] France Info, francetvinfo.fr, 21 mars 2024.
[21] France 24, x.com/France24_fr
[22] Face à la Russie, « on ne peut pas laiss­er unique­ment les Ukrainiens se bat­tre à notre place », selon Nico­las Tenzer
[23] France Info, x.com/franceinfo
[24] France Info, Syrie : la Russie et le régime de Bachar Al-Assad mènent « une guerre d’extermination »