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Une gauche sans migrants, le mouvement Debout en Allemagne. Qu’en disent les médias français ?

25 décembre 2018

Temps de lecture : 6 minutes
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Une gauche sans migrants, le mouvement Debout en Allemagne. Qu’en disent les médias français ?

Pre­mière dif­fu­sion le 10/09/2018 — L’Observatoire du jour­nal­isme (Ojim) se met au régime de Noël jusqu’au 5 jan­vi­er 2019. Pen­dant cette péri­ode nous avons sélec­tion­né pour les 26 arti­cles de la ren­trée qui nous ont sem­blé les plus per­ti­nents. Bonne lec­ture, n’oubliez pas le petit cochon de l’Ojim pour nous soutenir et bonnes fêtes à tous. Claude Chol­let, Prési­dent

Une gauche anti-migrants en Allemagne ? Un mouvement de stupeur et d’incompréhension risque-t-il de parcourir les rédactions des médias parisiens ? Tour d’horizon.

Un impos­si­ble ? La nais­sance d’une gauche claire­ment opposée à l’immigration mas­sive. Pour un jour­nal­iste français de média offi­ciel, la pilule est dif­fi­cile à avaler. En règle générale, dans la majorité des médias régimistes français, être anti-migrants va de pair avec xéno­pho­bie, racisme, pop­ulisme, extrême-droite et reduc­tio ad hitlerum. Du coup, com­ment ces médias, mas­sive­ment de gauche ou libéraux lib­er­taires, se sor­tent-ils de cette nasse en évo­quant la créa­tion de Auf­ste­hen (« Debout ! ») par Sahra Wagenknecht, mem­bre du par­ti de gauche rad­i­cale Die Linke, épouse d’Oskar Lafontaine, qui fut min­istre des finances avant de par­ticiper à la créa­tion de Die Linke et d’en devenir co-prési­dent. Sahra Wagenknecht, surnom­mée « Sahra la Rouge » par L’Obs en 2015, en référence à Rosa Lux­em­bourg, heb­do­madaire qui la con­sid­érait aus­si comme « l’icône anti Merkel ».

Florilège des réactions des médias français

Le Monde, habituelle­ment prompt à analyser et à dévelop­per les arti­cles quand appa­raît un fait s’opposant aux migrants (le quo­ti­di­en mul­ti­plie ain­si les arti­cles con­sacrés aux man­i­fes­ta­tions qual­i­fiées « d’extrême droite » de Chem­nitz) est plus dis­cret quant aux pris­es de posi­tions de Sahra Wagenknecht. Un arti­cle paraît le 3 sep­tem­bre 2018, signé du cor­re­spon­dant à Berlin, et dans la rubrique « Alle­magne ». Avec « Debout ! », il s’agirait d’un mou­ve­ment visant à « repren­dre le ter­rain lais­sé à l’extrême droite ». Ce qui n’empêche pas de remar­quer que la gauche alle­mande est « en pleine crise exis­ten­tielle ». Wagenknecht est présen­tée comme ayant con­tin­ué à se dire marx­iste, soutenu la Russie, cri­tiqué l’OTAN et dévelop­pé un dis­cours sur l’immigration « en décalage avec celui qui pré­vaut dans son camp ». Elle s’est opposée dès 2015 à la poli­tique de Merkel à ce pro­pos et est mon­tée sur scène pour fustiger les vio­ls de Cologne, vio­ls dont il est dit ici qu’ils ont été per­pétrés « par des hommes pour la plu­part orig­i­naires d’Afrique du Nord », ce que Le Monde, comme l’essentiel de la presse offi­cielle française avait eu des dif­fi­cultés à accepter à l’époque, au point d’éviter autant que pos­si­ble le sujet. Que lui reproche-t-on ? De vouloir lim­iter l’immigration. Le Monde insiste sur le fait que son dis­cours serait dif­férent de celui de l’AFD, que le quo­ti­di­en con­sid­ère comme un par­ti d’extrême droite. Une petite inquié­tude perce en con­clu­sion, vu que « 60 000 per­son­nes se sont enreg­istrées » sur le site depuis la créa­tion du mou­ve­ment.

Libéra­tion affiche plus claire­ment son inquié­tude, dans un por­trait con­sacré à la « femme du jour » dès le 22 août 2018. Pour la cor­re­spon­dante à Berlin de Libéra­tion, il y a « les relents anti-migrants d’une fig­ure de proue de la gauche alle­mande » (avoir une opin­ion dif­férente au sujet des migra­tions n’est pas pour Libéra­tion du domaine des lib­ertés liées à la démoc­ra­tie mais de celui de la puan­teur, le mot relents est un mar­queur clas­sique) et la reprise « des accents de l’extrême droite sur la ques­tion migra­toire ». Le quo­ti­di­en en prof­ite aus­si pour cri­ti­quer les plus récentes mesures du gou­verne­ment Merkel dans le domaine migra­toire, jugées « trop dures ». Libéra­tion con­clut en sup­posant qu’à l’approche des élec­tions régionales dans plusieurs Län­der de l’Est, la créa­tion de ce mou­ve­ment pour­rait per­me­t­tre la mise en œuvre de coali­tions entre Die Linke et la CDU pour con­tr­er le grand méchant AFD. L’embêtement est assez grand pour que le Check­News du quo­ti­di­en se demande : « Que dit exacte­ment Sahra Wagenknecht sur l’immigration ? ». Que lit-on ? « On peut résumer ses posi­tions ain­si. Sahra Wagenknecht défend le droit d’asile dans sa forme actuelle et s’est opposée à son dur­cisse­ment. Elle estime cepen­dant que pour régler la crise des réfugiés, il ne suf­fit pas d’ouvrir les fron­tières du pays mais de traiter les caus­es, qui jus­ti­fient que des per­son­nes quit­tent leur pays en guerre ». Par con­tre, elle con­sid­ère qu’une « posi­tion d’ouverture totale des fron­tières n’est pas une posi­tion de gauche, car l’immigration de main‑d’œuvre étrangère aug­mente la con­cur­rence entre les tra­vailleurs alle­mands et immi­grés et tire, selon elle, les salaires vers le bas » (en gros, la posi­tion du par­ti com­mu­niste français avant l’élection de François Mit­ter­rand). Elle con­sid­ère aus­si que ces migra­tions provo­quent « un manque à gag­n­er pour les pays d’origine ». Suiv­ent ensuite des extraits de dis­cours de la respon­s­able poli­tique. Le choix pro­posé vient à l’appui de l’analyse des jour­nal­istes de Libéra­tion.

Le Huff­post reprend le 4 sep­tem­bre 2018 les infor­ma­tions de l’AFP et insiste sur « la cri­tique d’une sup­posée naïveté de la gauche » soutenue par Wagenknecht, ain­si que sur ses cri­tiques con­tre « l’ouverture incon­trôlée des fron­tières » et sa remise en cause « du droit d’asile dont ont béné­fi­cié les auteurs, pour beau­coup orig­i­naires du Maghreb, d’agressions sex­uelles le 31 décem­bre 2015 à Cologne » (à l’époque, ce média avait de même été peu prompt sur le sujet). Le média insiste aus­si sur le fait que le nou­veau mou­ve­ment ne s’apparente pas à l’AFD mais qu’il veut « juguler la mon­tée de l’extrême droite » et ter­mine par un sondage indi­quant que 33 % des per­son­nes inter­rogées seraient sus­cep­ti­bles de vot­er pour Debout.

Les Échos pub­lie le 4 sep­tem­bre 2018 un véri­ta­ble arti­cle jour­nal­is­tique, tout en retenue et en neu­tral­ité, qui pour­rait être lu pour l’exemple par les rédac­tions de nom­breux médias Français.

Ce n’est pas le cas du Point, du moins en son titre : « Sahra Wagenknecht, la gauche alle­mande sur le créneau antimi­grants » et son accroche : « La coprési­dente du groupe par­lemen­taire Die Linke mise sur la préférence nationale. Et espère chiper des voix à l’extrême droite ». On rap­pelle l’entartage « antifa », la ligne « pro-russe », mais on développe aus­si sur son père iranien « porté dis­paru » et sur son adhé­sion au par­ti com­mu­niste de RDA en 1989, quelques mois à peine avant la chute du Mur de Berlin. Notons que cet arti­cle pro­pose un lien con­duisant à un arti­cle du même heb­do­madaire paru fin août et inti­t­ulé « Nation­al­istes et social­istes à la fois », illus­trée d’une pho­to de Mélen­chon en tri­bun agité. Le début de l’article fait encore plus fort que le titre : « Nation­al et social­iste à la fois ». Nation­al et social­iste… On sent que la péri­ode des européennes va être agitée au sein du Point, et la mobil­i­sa­tion pointe déjà pour aider Macron à impos­er ses élus.

La télévision à l’unisson

Le site infomi­grants de la chaîne de télévi­sion publique France 24 pro­pose cette accroche, le 5 sep­tem­bre 2018 : « Avec le mou­ve­ment de gauche Auf­ste­hen, Sahra Wagenknecht veut recon­quérir l’électorat pop­u­laire en Alle­magne. Pour ce faire, elle n’hésite pas à emprunter à la rhé­torique du par­ti d’extrême droite AFD. » Pour ce média, Debout ! a été un peu vite « cat­a­logué comme une ver­sion ger­manique de la France Insoumise de Mélen­chon ». Ce ne serait pas illogique, sauf que Wagenknecht n’hésite pas à emprunter « à la rhé­torique anti-immi­grés des pop­ulistes d’extrême droite de l’AFD, là où Mélen­chon s’est tou­jours présen­té comme le pre­mier opposant au Rassem­ble­ment Nation­al ». On indique que « ses adver­saires affir­ment qu’elle est autiste » et sup­pose que « la créa­tion de son mou­ve­ment résul­terait d’une sorte de frus­tra­tion de ne jamais s’être imposée à la tête de Die Linke. » Est indiqué en fin d’article que celui-ci a été ini­tiale­ment pub­lié sur France 24, on peut en effet le retrou­ver ici. Un arti­cle visant claire­ment à dis­tinguer le mou­ve­ment Debout ! du par­ti de Jean-Luc Mélen­chon, ce qui laisse penser que finale­ment La France Insoumise ne dis­pose pas seule­ment du Média mais par­fois aus­si d’un autre organe de presse, France 24.

TV5 Monde s’inquiète plus, en titrant le 26 août 2018 : « Immi­gra­tion, la gauche alle­mande chas­se-t-elle sur les ter­res de l’extrême droite ? ». Pour ce média, Debout ! « reprend la rhé­torique de l’extrême droite alle­mande, notam­ment de l’AfD (…) ce par­ti qui mène les cortèges con­tre la présence d’étrangers en Alle­magne dans la ville de Chem­nitz ». TV5 Monde choisit de présen­ter une vidéo de Sahra Wagenknecht entartée par « un mil­i­tant antifas­ciste » (selon le média, qui n’interroge pas la pra­tique en ques­tion sur le plan du débat poli­tique démoc­ra­tique). La chaîne pré­cise que Die Linke se « désol­i­darise des idées anti immi­gra­tion » de ce mou­ve­ment. Un encart indique que debout ! « n’est pas sans rap­pel­er l’alliance rouge-brune en Ital­ie, entre le mou­ve­ment 5 étoiles, ant­i­cap­i­tal­iste, et la Ligue du Nord, par­ti d’extrême droite anti immi­gra­tion ». On sup­pose que le sta­giaire respon­s­able de cet encart est encore étu­di­ant à Sci­ences-po, sans quoi sa con­nais­sance des mou­vances dites rouges-brunes seraient sans doute plus fine

France 3, en son JT du 5 sep­tem­bre 2018 se demande si l’AFD ne serait pas « pil­lée »? Cette gauche alle­mande chas­serait sur les ter­res de l’extrême droite indique le cor­re­spon­dant. Cela se ferait sur l’idée que les réfugiés récents « capteraient les aides sociales », ce qui serait une idée de Debout ! L’écoute de la vidéo donne à penser que le jeune jour­nal­iste s’exprimant en direct de Berlin par­le du FN des années 80 du siè­cle passé.

Le JT de France 2 du 4 sep­tem­bre 2018 pro­pose un reportage cen­tré sur Sahra Wagenknecht, dont le ton est celui usuelle­ment usité pour les reportages trai­tant de sujets effrayants, type Alle­magne nazie, qui indique qu’elle « veut dyna­miter la vie poli­tique alle­mande », cette femme longtemps « ardente défenseur de la RDA com­mu­niste ». Cita­tion de la femme poli­tique : « j’en ai marre de laiss­er la rue aux par­tis d’extrême droite, parce que beau­coup de gens qui les suiv­ent ne sont pas seule­ment xéno­phobes, ils se sen­tent plutôt lais­sés de côté, aban­don­nés par la vie poli­tique ». Suite à cet extrait, le com­men­taire (extra­or­di­naire) du jour­nal­iste est : « Le grand écart poli­tique ». Il sem­ble dif­fi­cile de voir en quoi la cita­tion précé­dente peut con­duire à ce com­men­taire. C’est que sur la ques­tion des migrants « cette fille d’un père iranien rejoint le dis­cours de la droite pop­uliste, elle dénonce l’ouverture incon­trôlée des fron­tières ». Cita­tion de la femme poli­tique : « Il y a beau­coup de colère con­tre les immi­grés car il y a un lien avec les prob­lèmes soci­aux ».

Ain­si, pour France 2, ne pas être favor­able à l’ouverture incon­trôlée des fron­tières n’est pas une opin­ion libre dans le débat démoc­ra­tique mais un mar­queur d’extrémisme de droite. C’est un dis­cours large­ment partagé par les médias français au sujet de cette ini­tia­tive poli­tique en Alle­magne. Le plus éton­nant est cepen­dant ailleurs : aucun média français n’interroge les caus­es de la nais­sance de Debout !, ni les faits con­crets, ce qui est pour­tant la base du jour­nal­isme  avec une ques­tion sim­ple : ce qui est affir­mé par Sahra Wagenknecht cor­re­spond-il au réel de la sit­u­a­tion alle­mande ?

Crédit pho­to : Die Linke via Flickr (cc)

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