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Atlantisme : les Spin dictators, autocrates du XXIème siècle, Orbán, Erdoğan et Poutine

3 mai 2022

Temps de lecture : 6 minutes
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Atlantisme : les Spin dictators, autocrates du XXIème siècle, Orbán, Erdoğan et Poutine

3 mai 2022

Temps de lecture : 6 minutes

Le quotidien autrichien libéral-conservateur Die Presse a publié le 12 avril 2022 un article intitulé « Pourquoi les Russes soutiennent Poutine » s’appuyant sur les travaux du politologue américain Daniel Treisman et de l’économiste russe Sergeï Gouriev, qui ont récemment signé l’ouvrage « Spin Dictators: The Changing Face of Tyranny in the 21st Century » [« Spin Dictators : La face changeante de la tyrannie au XXIème siècle »], paru le 5 avril 2022 au Princeton University Press.

Les successeurs d’Hitler, de Staline et de Mao

« Com­ment une nou­velle espèce de dic­ta­teurs garde le pou­voir en manip­u­lant l’information et en sim­u­lant la démoc­ra­tie »

C’est ain­si que Sergeï Gouriev et Daniel Treis­man présen­tent leur ouvrage enten­dant expli­quer une nou­velle forme d’autoritarisme à l’œuvre dans notre siè­cle : celle des Orbán, Erdoğan et Pou­tine, qui con­traire­ment à Hitler, à Staline et à Mao ne con­trôleraient plus leur pop­u­la­tion par la vio­lence, la peur et l’idéologie, mais par des procédés de dis­tor­sion de l’information et de sim­u­la­tion de la démocratie.

Selon les auteurs de cet ouvrage, si les spin doc­tors agis­sent dans le cadre de la démoc­ra­tie en façon­nant l’image de leurs clients exerçant une activ­ité poli­tique, faisant ain­si pass­er le mar­ket­ing avant la poli­tique (par la pra­tique du sto­ry telling), les spin dic­ta­tors s’attaquent eux à l’information ; ils la défor­ment à leur prof­it pour s’assurer le sou­tien de leur pop­u­la­tion. Ne jouant plus de la peur ou de la vio­lence, comme le font encore, d’après les auteurs, Bachar el-Assad et Kim Jong-un, les spin dic­ta­tors sont « des dirigeants ayant mis au point des méth­odes moins vio­lentes et plus cachées. Ils cul­tivent une image de com­pé­tence, parvi­en­nent à dis­simuler la cen­sure et à utilis­er les insti­tu­tions démoc­ra­tiques pour saper la démoc­ra­tie, tout en aug­men­tant leur engage­ment inter­na­tion­al pour obtenir des avan­tages financiers et une hausse de leur réputation. »

Voir aus­si : Quand Libéra­tion se fait le relais des ser­vices secrets bri­tan­niques via Bellingcat

Rien sur les manipulations des régimes libéraux libertaires

Sergeï Gouriev et Daniel Treis­man vont jusqu’à abor­der la ques­tion de l’utilisation des tech­nolo­gies de com­mu­ni­ca­tion par les dirigeants autori­taires à des fins de pro­pa­gande, de dis­tor­sion de l’information et de manip­u­la­tion. Cer­tains pans de leur analyse les con­duisent à évo­quer une « répres­sion high-tech », un con­cept prenant tout son sens dans le cas de la Chine de Xi Jin­ping. C’est sur ce dernier point que les auteurs parvi­en­nent à être le plus con­va­in­cant. Rien n’est en revanche dit con­cer­nant l’autoritarisme des démoc­ra­ties dites « libérales » et les manip­u­la­tions de l’information qui peu­vent s’y pro­duire. La crise san­i­taire et l’accen­tu­a­tion de la guerre de l’information sur fond de con­flit rus­so-ukrainien auraient pour­tant de quoi intéress­er les auteurs de l’ouvrage, qui préfèrent aller à la chas­se aux points com­muns entre les méth­odes de gou­verne­ment de Vik­tor Orbán, de Vladimir Pou­tine et de Recep Tayyip Erdoğan.

Des par­al­lèles dou­teux que Sergeï Gouriev, a bien été obligé de revoir à peine quelques jours après la paru­tion de l’ouvrage, le 17 avril, dans un arti­cle signé pour le Finan­cial Times : « La dic­tature de Pou­tine est désor­mais plus basé sur la peur que sur le spin ». Dans cet arti­cle, Gouriev reprend la nar­ra­tion atlantiste des pré­ten­dues caus­es du déclenche­ment de la guerre entre l’Ukraine et la Russie : la stag­na­tion de l’économie russe, la cor­rup­tion et la chute de la pop­u­lar­ité du prési­dent russe. Une vision des évène­ments qui pul­lule dans la presse anglo-sax­onne, et sert de feuille de route aux médias dom­i­nants occi­den­taux pour évo­quer le con­flit entre Kiev et Moscou.

Le nouveau livre de chevet des atlantistes patentés

La paru­tion de cet ouvrage n’aura pas tardé à sus­citer un véri­ta­ble engoue­ment au sein des cer­cles atlantistes aimant à ne voir le mal que dans leurs adver­saires ou enne­mis ori­en­taux. Fran­cis Fukuya­ma et Anne Apple­baum ont eu des pro­pos dithyra­m­biques con­cer­nant les travaux de Sergeï Gouriev et Daniel Treis­man. La lec­ture de Spin dic­ta­tors est égale­ment con­seil­lée par The Econ­o­mist, Book­list, la revue For­eign Affairs ou encore Michael McFaul, ancien ambas­sadeur des États-Unis à Moscou.

Le quo­ti­di­en autrichien proche des milieux d’affaires et de l’ÖVP (Par­ti pop­u­laire autrichien, dont le prési­dent est l’actuel chance­li­er Karl Neham­mer) Die Presse a lui aus­si fait la pro­mo­tion de l’ouvrage en pub­liant un arti­cle signé Karl Gaul­hofer. L’auteur de cet arti­cle explique que le sou­tien majori­taire des Russ­es à la poli­tique de Vladimir Pou­tine est pré­cisé­ment dû à l’emploi de méth­odes de manip­u­la­tion de l’information décrite par Sergeï Gouriev et Daniel Treis­man dans Spin dic­ta­tors.

Inversion accusatoire

S’il existe un sou­tien de la pop­u­la­tion aux poli­tiques menées en Russie, en Hon­grie ou en Turquie — trois pays qui, mal­gré les démon­stra­tions pous­sives des auteurs, sont à bien des égards très dif­férents —, c’est parce que le pou­voir y illu­sionne ses citoyens par une pro­pa­gande manip­u­la­trice et que les citoyens en ques­tion seraient ain­si inca­pables de se con­stru­ire une con­science poli­tique de manière autonome (sic).

Cet ouvrage représente une forme de mépris et de con­de­scen­dance envers les citoyens de ces pays, qui, si l’on suit le raison­nement de Sergeï Gouriev et de Daniel Treis­man, ne dis­poseraient pas des mêmes capac­ités de juge­ment sur la réal­ité que les citoyens de pays « démocrates ».

Spin dic­ta­tors pour­rait servir de manuel à tous les jour­nal­istes pra­ti­quant au quo­ti­di­en une forme d’inversion accusatoire ou, en tout cas, exerçant leur méti­er en dén­i­grant sys­té­ma­tique­ment des pays étrangers — que bien sou­vent ils ne con­nais­sent pas — pour s’éviter de relever les atteintes aux lib­ertés dans leur pro­pre pays.

Sergeï Gouriev, l’économiste qui venait du froid

L’économiste russe Sergeï Gouriev est pour les milieux médi­a­tiques, intel­lectuels et poli­tiques occi­den­taux dom­i­nants ce qu’il faut bien appel­er un client parfait.

Chef écon­o­miste de la Banque européenne pour la recon­struc­tion et le développe­ment de 2016 à 2019 (une insti­tu­tion pen­sée puis dirigée par Jacques Attali de 1991 à 1993), « exilé en France » depuis 2013, Sergeï Gouriev a selon ses dires été obligé de quit­ter la Russie en rai­son de son sou­tien apporté à l’oligarque Mikhaïl Khodor­kovs­ki dans l’affaire Ioukos. Sergeï Gouriev enseigne depuis à Sci­ence Po Paris après avoir dirigé la New Eco­nom­ic School de Moscou (porte d’entrée des idées libérales en Russie) de 2004 jusqu’à son départ de Russie en 2013 et avoir été le con­seiller et rédac­teur des dis­cours du prési­dent Medvedev de 2008 à 2012, alors qu’il est lié à l’université de Prince­ton depuis 2004.

Depuis son départ de Russie, Sergeï Gouriev est devenu le Russe — notons toute­fois que Gouriev est d’origine ossète — qu’on s’arrache à l’Ouest. Un rôle d’amoureux de la lib­erté qui roule les r n’ayant fait que grandir depuis le déclenche­ment de la guerre opposant l’Ukraine à la Russie. Sergeï Gouriev mul­ti­plie les con­tri­bu­tions dans le New York Times, le Finan­cial Times, le Wash­ing­ton Post, Project Syn­di­cate (une plate­forme liée à George Soros) et a don­né un entre­tien au Monde le 15 mars (« Vladimir Pou­tine va détru­ire l’économie russe »).

Daniel Treisman, docteur ès pays post-soviétiques

Pro­fesseur de sci­ences poli­tiques à l’Université de Cal­i­fornie Los Ange­les (UCLA), chercheur asso­cié au Nation­al Bureau of Eco­nom­ic Research (qui com­porte par­mi ses dona­teurs la fon­da­tion Bill et Melin­da Gates) et chercheur invité au Cen­tre d’études avancées en Sci­ences com­porte­men­tales de l’Université de Stan­ford en 2021–2022, Daniel Treis­man est le pro­duit par­fait des milieux US ivres d’unilatéralisme au sor­tir de la Guerre froide.

Voir aus­si : Mécaniques du jour­nal­isme : France Cul­ture en parte­nar­i­at avec Belling­cat, financé par Soros et cie

Comme son com­parse Gouriev, Daniel Treis­man a indi­recte­ment recon­nu l’inefficacité de sa clas­si­fi­ca­tion des auto­crates suite au 24 févri­er 2022 et sou­tient depuis que Vladimir Pou­tine n’est plus un spin dic­ta­tor mais qu’il est passé à la gou­ver­nance par la peur. Ce jeu de bon­neteau intel­lectuel fait sans sur­prise l’impasse sur ce qui pour­rait être dit du rôle fon­da­men­tal qu’occupe la peur dans la gou­ver­nance en Occi­dent — un rôle devenu indis­cutable depuis la crise san­i­taire et la nar­ra­tion médi­ati­co-poli­tique rus­so­phobe à l’œuvre depuis fin février.

Diplômé d’Oxford et d’Harvard, Daniel Treis­man s’est spé­cial­isé dans la Russie post-sovié­tique et est passé par nom­bre d’officines proches de l’État pro­fond US chargé de gér­er la « tran­si­tion démoc­ra­tique » des années 90 à l’Est, notam­ment en ayant étant directeur du Rus­sia Polit­i­cal Project, un pro­jet financé par la Fon­da­tion Carnegie, et en col­lab­o­rant à des pro­grammes du Ger­man Mar­shall Fund et de la Smith Richard­son Foun­da­tion. Un temps con­sul­tant pour la Banque mon­di­ale et la Banque européenne pour la recon­struc­tion et le développe­ment, Daniel Treis­man con­tribue par ailleurs aux revues The Amer­i­can Polit­i­cal Sci­ence Review, The Amer­i­can Eco­nom­ic Review, For­eign Affairs et For­eign Pol­i­cy.

Voir aus­si : Project Syn­di­cate et Soros : vers une opin­ion publique mon­di­ale unifiée

George SorosSergeï Gouriev est lié au Project Syn­di­cate, un des nom­breux mou­ve­ments financés par George Soros. Nous avons con­sacré aux réseaux de ce dernier une brochure numérique réservée à nos dona­teurs à par­tir de 1 euro. Pour les dons supérieurs à 50€ ils reçoivent par cour­ri­er une de nos brochures papi­er dédi­cacées (le mou­ve­ment décolo­nial, le néo-fémin­isme sur inter­net, la Dilcrah).
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