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La PDG de France Médias Monde n’a pas transmis sa déclaration de patrimoine, elle est virée

17 février 2018

Temps de lecture : 7 minutes
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La PDG de France Médias Monde n’a pas transmis sa déclaration de patrimoine, elle est virée

DOSSIER — Un autre vestige du hollandisme dans l’audiovisuel public tombe – Marie-Christine Saragosse, PDG de France Média Monde (France 24, RFI) est démissionnée d’office pour ne pas avoir transmis sa déclaration de patrimoine, qu’elle aurait du transmettre à la Haute autorité de transparence de la vie publique avant le 5 décembre 2017. Même si c’est officiellement un imbroglio administratif qui est à l’origine de la fin du mandat de Marie-Christine Saragosse, Delphine Ernotte, à France Télévisions, et Olivier Schrameck, au CSA, voient leurs sièges de plus en plus fragilisés.

Mar­di 13 févri­er au soir Marie-Chris­tine Saragosse a adressé un com­mu­niqué à tous les employés : « chères toutes et tous, j’ai appris aujour­d’hui, avec stupé­fac­tion, que mon man­dat de Prési­dente-direc­trice générale de France Médias Monde était tombé ». Elle explique qu’elle igno­rait qu’elle devait faire d’elle même sa déc­la­ra­tion de pat­ri­moine – « j’ignorais que la procé­dure avait changé et que c’é­tait de ma pro­pre ini­tia­tive que je devais désor­mais accom­plir ces actes en ligne, et j’attendais donc en toute bonne foi d’être saisie ».

Née à Philippeville (Algérie) en 1960, Marie-Chris­tine Saragosse est issue d’une famille pied-noir d’o­rig­ine ital­i­enne, de gauche. Arrivée à Nice à qua­tre ans, elle fait Sci­ences Po, un DEA à l’E­HESS et l’E­NA (1985–87), tout en s’in­scrivant au PS ten­dance rocar­di­enne pen­dant ses études. Elle fait toute sa car­rière dans l’au­dio­vi­suel pub­lic extérieur, où elle dirige notam­ment la chaîne fran­coph­o­ne TV5 (1997–2005 puis 2008–2012), la coopéra­tion cul­turelle et lin­guis­tique (2006–2008), et l’au­dio­vi­suel extérieur de la France (AEF) à par­tir du 11 sep­tem­bre 2012. En juil­let 2013 l’AEF devient France Médias Monde.

Elle est nom­mée cheva­lier de la Légion d’Hon­neur (31 décem­bre 2012) et offici­er de l’or­dre nation­al du Mérite (13 avril 2017). Mar­iée et mère de trois enfants, elle touche un salaire fixe de 228 000 € brut par an, plus un bonus qui peut aller jusqu’à 32.000 €, en baisse de 30% par rap­port à son prédécesseur Alain de Pouzil­hac (315 000 € brut par an plus un bonus allant jusqu’à 48 000 € annuels, qu’il n’a touché que par­tielle­ment).

« La nom­i­na­tion […] est, le cas échéant, sub­or­don­née à la jus­ti­fi­ca­tion du dépôt de la déc­la­ra­tion de sit­u­a­tion pat­ri­mo­ni­ale exi­gi­ble lors de la ces­sa­tion de fonc­tions précé­dentes. Elle est con­sid­érée comme nulle si, à l’issue du délai de deux mois, l’une des déc­la­ra­tions prévues lors de l’entrée en fonc­tion […] n’a pas été trans­mise à la Haute Autorité de la trans­parence de la vie publique ». La loi est assez anci­enne, puisqu’elle date du 11 octo­bre 2013 (loi 2013–907) et il appa­raît fort peu prob­a­ble que l’in­téressée n’ait été mise au courant de ses oblig­a­tions lorsqu’elle a été recon­duite dans ses fonc­tions.

La sit­u­a­tion est inédite. Un con­seil d’ad­min­is­tra­tion extra­or­di­naire du groupe va être organ­isé rapi­de­ment pour met­tre en place une gou­ver­nance intéri­maire – c’est Fran­cis Huss, élu de l’assem­blée des Français de l’E­tranger depuis 1991, basé à Madrid, âgé de 85 ans, doyen du con­seil d’ad­min­is­tra­tion nom­mé par le CSA, qui l’as­sur­era selon les statuts de France Média Mon­des. Si le CSA doit lancer une nou­velle procé­dure de nom­i­na­tion, Marie-Chris­tine Saragosse a fait savoir qu’elle était can­di­date à sa suc­ces­sion.

« À qui le tour ? », s’interroge FO de France Média Monde

Dans un com­mu­niqué cinglant, le syn­di­cat FO de France Média Monde émet des doutes par rap­port au scé­nario offi­ciel de l’im­broglio admin­is­tratif et se dit « extrême­ment per­plexe » par le fait qu’il n’y ait eu « aucune per­son­ne au CSA, dans la direc­tion de France Médias Monde ou au min­istère de la Cul­ture, où à la haute autorité, pour prévenir Madame Saragosse ». En ligne de mire : Del­phine Ernotte, qui fait face à une crise de légitim­ité depuis sa nom­i­na­tion que les mau­vais résul­tats de l’au­dio­vi­suel pub­lic n’ont fait qu’ag­graver.

Le SNJ et la CFTC récla­ment – comme lors de la révo­ca­tion de Matthieu Gal­let à la tête de Radio France – la sus­pen­sion de la réforme de l’au­dio­vi­suel pub­lic. Le SNJ bro­carde un « imbroglio admin­is­tratif sur­réal­iste » et « s’in­ter­roge sur le cal­en­dri­er de cette fin de man­dat abrupte ».

Un bilan pas si formidable que ça ?

Marie-Chris­tine Saragosse a été recon­duite à la tête de France Médias Monde le 28 juin 2017 par le CSA, qui a noté une « amélio­ra­tion notable » de la sit­u­a­tion de France Média Monde et de ses chaînes. Cepen­dant, deux ans avant, les syn­di­cats de FMM ont mis en avant le bilan pas si bon que ça de leur prési­dente pour plomber sa can­di­da­ture à la tête de France Télévi­sions où elle fai­sait fig­ure, jusque là, de favorite. Le SNJ se fend d’un com­mu­niqué fin mars 2015 où il bro­carde un bilan « désas­treux », notam­ment pour RFI qui « perd son statut de radio inter­na­tionale. Elle devient une radio dédiée à la seule Afrique fran­coph­o­ne. Toutes les autres zones de dif­fu­sion de RFI dans le monde et toutes les autres langues ont été nég­ligées voire lais­sées à l’a­ban­don ».

Au sujet de France 24, « si la dis­tri­b­u­tion de la chaîne a pro­gressé, son audi­ence reste mys­térieuse. Les rédac­tions ignorent à qui elles s’adressent ». Pêle-mêle le syn­di­cat cri­tique aus­si l’ab­sence d’in­stal­la­tion de nou­veaux émet­teurs, de dif­fu­sion en haute déf­i­ni­tion de France 24 bien que « tous les moyens ont été engloutis dans le chantier de la HD », les rédac­tions « exsangues », la remise aux cal­en­des grec­ques du pro­jet en langue anglaise 24h/24, « rem­placé par l’idée saugrenue de dif­fuser le son de France 24 en anglais, en bais­sant la pro­duc­tion orig­i­nale », le pro­jet d’an­tenne en por­tu­gais, bref, pour le SNJ « Mme Saragosse a échoué dans beau­coup de domaines : elle s’est con­tentée de pilot­er à vue, avec un seul objec­tif, ne pas faire de vagues ».

Avis du Sénat fin 2017 : objectifs budgétaires et masse salariale à maîtriser

Un avis sur les avances à TV5 Monde (P847) et France Média Monde (P844) a été ren­du le 23 novem­bre 2017 par les séna­teurs Joëlle Gari­aud-May­lam (Français de l’E­tranger, LR) et Ray­mond Vall (Gers, PRG) ; ils détail­lent la sit­u­a­tion budgé­taire et générale des deux organ­ismes. Sur les 3,16 mil­liards d’€ affec­tés à l’au­dio­vi­suel pub­lic, TV5 Monde reçoit 77,4 mil­lions d’€ et France Média Monde 257,8 mil­lions d’€.

France Média Monde a con­clu avec l’E­tat en avril 2017 un con­trat d’ob­jec­tifs et de moyens (COM) pour 2016–2020 qui con­duit l’État à en aug­menter la dota­tion publique de 8.2 mil­lions d’€ en 2018 dont 4,4 pour le nou­veau ser­vice en espag­nol, qui coûté 7,3 mil­lions d’eu­ros en année pleine avec une rédac­tion multi­na­tionale prévue à Bogotá. Le COM prévoit aus­si l’a­dosse­ment de Canal France Inter­na­tion­al – financé au titre du pro­gramme 209 (sol­i­dar­ité avec les pays en développe­ment) par le Quai d’Or­say pour 85% de son bud­get, à France Média Monde.

Ce COM « place [France Média Monde] dans une sit­u­a­tion dif­fi­cile », esti­ment les deux séna­teurs, d’au­tant que les recettes pub­lic­i­taires vont baiss­er, la masse salar­i­ale aug­menter suite à des accords de prise en charge de l’an­ci­en­neté des pigistes et les investisse­ments dans la cyber­sécu­rité (après une grosse attaque le 8 avril 2015) et la haute déf­i­ni­tion s’alour­dir : « FMM se trou­ve devant l’al­ter­na­tive suiv­ante : soit procéder à l’am­pu­ta­tion de la dif­fu­sion de cer­tains médias (France 24 aux Etats-Unis et en Scan­di­navie) ou à la fer­me­ture d’une rédac­tion régionale de RFI en Afrique de l’Est, soit présen­ter un bud­get en déséquili­bre ».

La ges­tion de Marie-Chris­tine Saragosse n’est pas remise en cause par les auteurs de l’avis, qui men­tion­nent « l’ef­fi­cac­ité de la ges­tion d’un opéra­teur vertueux » ; 96% des ressources de FMM est issue de finance­ments publics, esti­ment les deux séna­teurs. À ce jour, RFI est dif­fusée en 13 langues, Monte Car­lo Doualiya en arabe et France 24 en français, anglais, arabe et espag­nol ; dix mil­lions d’eu­ros sont prévus d’i­ci 2020 pour enrichir l’of­fre pro­gram­ma­tique des trois médias. Cepen­dant, ils man­quent de notoriété : « faire sans se faire con­naître des publics ne suf­fit plus ».

De même, la pro­gres­sion de la masse salar­i­ale – de 137,2 mil­lions d’€ en 2016 à 147,7 en 2020 (+1,5% par an) est cri­tiquée, quand bien même les frais généraux bais­seront de 1,9 mil­lions d’€ sur la péri­ode 2015–2020 ; en 2017 la masse salar­i­ale aug­mente ain­si de 700 000 €, « en décalage avec les objec­tifs du COM ». L’ob­jec­tif de hausse des ressources pro­pres (+1,5 mil­lions d’€ d’i­ci 2020) est con­sid­éré comme « large­ment suré­val­ué », donc inten­able, car fondé sur une hausse des recettes pub­lic­i­taires de 1,2 mil­lions d’€ impos­si­ble, notam­ment pour des raisons légales et de faible dif­fu­sion de FMM sur le ter­ri­toire nation­al. L’ab­sence de stratégie immo­bil­ière – FMM loue actuelle­ment 21.000 m² à Allianz à Issy-les-Moulin­eaux, pour un loy­er HT de 10 1 mil­lions d’€ annuels et des charges de 4 8 mil­lions d’€, le bail arrive à échéance fin févri­er 2021 – est aus­si mise en cause.

Les séna­teurs regret­tent aus­si le manque d’am­bi­tion de FMM à l’in­térieur du ter­ri­toire français, en rai­son de « la néces­sité de pro­pos­er, en langue étrangère, une alter­na­tive à des publics aujour­d’hui cap­tés par des chaînes inter­na­tionales étrangères ou par des radios com­mu­nau­taires privées ne véhic­u­lant par­fois ni une infor­ma­tion fiable, ni les valeurs répub­li­caines ». Tra­duc­tion : des publics crois­sants échap­pent à la pro­pa­gande de la République française, voire – hor­resco ref­er­ens – ont choisi de défi­er frontale­ment le sys­tème en regar­dant la chaîne russe RT.

Migrants et audiences : priorité à l’Afrique

France 24 pilote, en parte­nar­i­at avec l’a­gence ital­i­enne Ansa et le site alle­mand Deutsche Welle, le site Info Migrants et son appli­ca­tion mobile, financés par la Com­mis­sion Européenne, « déclinés en arabe, français et anglais [avec] pour objec­tif de lut­ter con­tre la dés­in­for­ma­tion dont sont vic­times les migrants », bref, traduit de la novlangue, faire de la pro­pa­gande pour que les pop­u­la­tions en acceptent encore plus. Or ces migrants vien­nent essen­tielle­ment du Moyen-Ori­ent, du Maghreb et de l’Afrique.

L’avis donne aus­si les audi­ences, qui per­me­t­tent d’ex­pli­quer le « pari africain » de France Médias Monde : « les antennes touchent 104 mil­lions de per­son­nes par semaine, pour plus de la moitié en Afrique fran­coph­o­ne (55.8 mil­lions) et pour plus du quart en Afrique du nord – Moyen-Ori­ent (26.7 mil­lions). Les envi­ron­nements numériques enreg­istrent 31.3 mil­lions de vis­ites heb­do­madaires, 36 mil­lions d’abon­nés sur Face­book et 16 mil­lions sur Twit­ter ».

France 24 cou­vre 333 mil­lions de foy­ers et se posi­tionne « comme la pre­mière chaîne d’in­for­ma­tion inter­na­tionale en Afrique fran­coph­o­ne » avec 80% d’au­di­ence chez les cadres dirigeants ; au Maghreb, elle est la pre­mière chaîne inter­na­tionale pour les 15 ans et + ain­si que pour les cadres, devant Al Jazeera. Si les mesures d’au­di­ence de Monte Car­lo Doualiya n’ont pu être faites, l’avis relève « une pro­gres­sion aux Émi­rats arabes unis, en Égypte, en Jor­danie et à Oman » et des « bassins d’é­coute impor­tants en Irak, Syrie et Libye ».

RFI de son côté « demeure la pre­mière radio inter­na­tionale en Afrique fran­coph­o­ne mal­gré des pertes d’au­di­ence causées par des prob­lèmes tech­niques et la coupure de son sig­nal dans cer­tains pays », avec 41,3 mil­lions d’au­di­teurs heb­do­madaires. C’est aus­si l’Afrique qui reste « le prin­ci­pal bassin de recettes pub­lic­i­taires » de RFI, par le biais « du par­rainage de pro­gramme et la sig­na­ture d’ac­cords avec des parte­naires insti­tu­tion­nels ». De quoi con­firmer le con­stat de Macron : l’avenir de la langue française se joue en Afrique. En ori­en­tant le développe­ment de FMM depuis des années sur l’Afrique, Marie-Chris­tine Saragosse est dans le droit fil de la pen­sée prési­den­tielle.

Crédit pho­to : cap­ture d’écran vidéo Le Figaro. DR

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