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Pub­lié le 12 novembre 2019 | Éti­quettes : , , , , ,

Marche contre l’islamophobie : une si belle manifestation. Revue de presse

Dimanche 10 novembre 2019 une manifestation contre « l’islamophobie » était organisée à Paris. Si l’affluence a été modeste, la couverture médiatique a été large et diverse. En effet, à lire les différents articles de presse et les réseaux sociaux à ce sujet, on se demande si tous les journalistes ont bien couvert la même manifestation. Entre un défilé de bons samaritains et des slogans hostiles à certaines personnalités scandés par des manifestants, la palette est large. Illustration.

Côté pile : une manifestation pour lutter contre la stigmatisation

Si France Info a consacré un article aux raisons pour lesquelles « la manifestation a divisé la gauche », sa couverture de la manifestation en elle-même est beaucoup moins critique. Le terme « islamophobie », si décrié car étant utilisé pour faire taire toute critique de l’islam, est même le titre d’une rubrique sur le site de la radio publique. L’article qui relate la manifestation se veut factuel et concis, mais il prend soin d’éviter de citer tout ce qui y a été dit et vu qui pourrait faire polémique, comme nous le verrons plus tard.

Le Parisien titre sur des propos recueillis auprès d’un manifestant : « j’ai peur de ce que devient la France ». Les seules réserves à la manifestation mentionnées par le journaliste sont les termes employés « lois liberticides, islamophobie ». Des manifestants ont porté l’étoile jaune des juifs persécutés. C’est selon le Parisien « un symbole fort » « qui a fait le tour des réseaux sociaux ». Exit la controverse sur cette comparaison insensée. Tout comme France Info, le Parisien publie un autre article intitulé « plus d’absents que de présents côté politique » dédié aux raisons pour lesquelles certains partis politiques et personnalités ne se sont pas joints à l’appel.

A l’instar de nombreux titres de la presse écrite, le quotidien régional La Voix du nord titre factuellement sur « plusieurs milliers de personne à la marche controversée contre l’islamophobie à Paris ». A l’aide de l’AFP, la controverse qui est détaillée est politique (fallait il y participer ?) et la parole est donnée à des représentants de la France Insoumise et du Rassemblement national. Alors que pratiquement tous les journaux ont mentionné le chiffre de 13 500 manifestants donné par le cabinet Occurrence, la VDN indique le chiffrage de la Préfecture de Paris : 10 500 participants.

Libération, qui avait publié l’appel à manifester, retient en titre de l’article consacré à la « marche contre l’islamophobie », « Laïcité on t’aime, tu dois nous protéger ». La parole est donnée à l’ancien porte-parole controversé du CCIF, Marwann Muhammad. C’est lui qui explique pourquoi des « Allaha akbar » ‘(Allah est le plus grand NDLR) sont scandés. En conclusion, Yassine Bellatar s’exprime sur la manifestation et enclenche une marseillaise.

Le Monde relate dans un article la marche contre la « stigmatisation des français de culture musulmane ». Si l’article est assez détaillé, mis à part l’identité de certains organisateurs et une étoile jaune portée par une fillette, les controverses sont vite évacuées pour donner la parole à différents participants à la manifestation.

Côté face : une cour et une arrière-cour peu recommandables

Le Figaro évoque « une marche équivoque contre l’islamophobie ». Les 13 500 manifestants étaient réunis par « un discours victimaire ». Le quotidien mentionne que les manifestants ont rencontré d’autres manifestants, des kabyles qui manifestent contre le régime algérien. Les vieux algériens ne sont pas tendres avec des jeunes femmes voilées, à qui ils conseillent de « rentrer chez elles, les voilées » ou « d’accepter la France telle qu’elle est, avec sa laïcité ». L’épisode du cri « Allah akbar » et de la jeune fille à l’étoile jaune seront les seules autres controverses relevées par le journal lors de la manifestation.

L’hebdomadaire Valeurs actuelles a dépêché un journaliste dans la manifestation. Le ton de son article est offensif. La présence de black blocks est mentionnée, des casseurs qui pour cette unique occasion ne seront pas violents… Le journal est bien seul à souligner, comme on a pu le voir dans des images de la manifestation, que des panneaux réclament l’abrogation de la loi de 2004 sur les signes religieux dans les établissements scolaires. Tout comme il est bien seul à souligner que de la voiture d’animation du cortège, des slogans hostiles à Laurent Bouvet ‘(du Printemps Républicain), Zineb El Razhaoui (rescapée de l’attentat de Charlie Hebdo), Eric Zemmour et Marine Le Pen sont lancés et repris par la foule. Même le ministre de l’éducation nationale Jean Michel Blanquer en prend pour son grade.

Une pratique qui consiste à faire des catégories entre purs et impurs, avec toutes les conséquences qui peuvent en être tirées, comme l’a décrit pour une autre manifestation Philippe D’Iribarne, directeur de recherche au CNRS, dans un entretien à TV Libertés (32e29 mn) consacré à l’islamophobie. Le journaliste relève en conclusion un panneau évocateur d’une manifestante. Il y est indiqué « votre laïcité, notre liberté »….

Sur les réseaux sociaux, la guerre des tweets fait rage. Il y a ceux pour qui nous sommes en présence d’une #ManifDeLaHonte tandis que pour d’autres, la #Marche10Novembre est un événement antiraciste réussi. Un membre des Républicains, Erik Tegnér, s’est rendu dans la manifestation. Il indique dans un « fil » (« thread ») de tweets que les casseurs dits « antifas » ont été largement applaudis, que C News et Valeurs actuelles ont été copieusement hués et que des menaces de vote sanction ont été lancées contre des personnalités politiques de LFI (Ruffin, Quatennens) absentes à la manifestation…

Commentant une photo d’une jeune fille présente dans la manifestation affublée d’une étoile jaune, Alain Jakubowcik, le Président de la LICRA, estime que « cette photo est à vomir ». Damien Rieu mentionne dans un tweet la présence de personnes pour le moins controversées dans la manifestation.

Il diffuse également une vidéo du slogan ‘Allah Akbar » (Allah est le plus grand) repris à tue-tête par des manifestants. Un slogan qui peut autant être interprété comme un signe de piété que comme un cri de guerre et de victoire.

Tout le monde est-il allé à la même manifestation ?

Trois événements semblent avoir été les éléments déclencheurs de la manifestation : l’arrivée d’Eric Zemmour sur C News après ses déclarations à la convention de la droite le 28 septembre, la demande indirecte d’un élu RN au conseil régional de Bourgogne à une femme voilée de retirer son voile et l’attaque d’une mosquée par un vieillard manifestement déséquilibré à Bayonne.

Si certains médias ont souligné que l’émoi causé par ces événements a été récupéré par une frange assez radicale de musulmans, peu hormis notamment Marianne, ont souligné l’ambiguïté de l’appel « stop à l’islamophobie » publié par Libération. Ce n’est qu’après la publication de cet appel que la dénonciation de « lois liberticides », qui peut concerner la loi de 2004 sur les signes religieux et la loi prohibant le voile intégral et la présence de personnalités pour le moins controversées parmi les organisateurs que certains signataires de l’appel ont rétropédalé (Ruffin, Jadot, etc.) et qu’un débat s’est engagé à ce sujet.

Sue le plan factuel, alors que de nombreux manifestants évoquent un « sentiment » de traitement différencié en fonction de leur origine et de leur tenue, LCI détaille quelques jours avant la manifestation le périmètre du comptage par le gouvernement des actes anti-religieux, qui fait ressortir un faible nombre d’actes anti musulmans par rapport aux actes anti-chrétiens. L’outil de comptage du CCIF des actes anti-musulmans avait également fait l’objet de critiques en 2015 par une journaliste dans les pages du Figaro, les faits relatés étant selon Isabelle Kersimon pour la plupart invérifiables.

« Allah akbar » supprimé

Dans leur couverture de la manifestation du 10 novembre, les médias de grand chemin ont dans leur majorité gommé des éléments marquants qui auraient pu créer une polémique. Des slogans au cris de « Allah akbar », des noms de personnes désignées à la vindicte populaire, dont une rescapée de l’attentat à Charlie Hebdo, la présence d’antifas étrangement calmes, des pancartes remettant en cause les lois sur les signes religieux et la dissimulation du visage. Ce qui amène à s’interroger si comme un banc de poissons, de nombreux journalistes n’ont non seulement pas voulu faire de vagues, mais ont aussi recopié laborieusement la dépêche en tous points « light » de l’Agence France Presse

Crédit photo : Sihame Assbague via Twitter

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