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L’esclavage à l’école : RFI broie du noir et ment. Première partie

11 novembre 2020

Temps de lecture : 6 minutes
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L’esclavage à l’école : RFI broie du noir et ment. Première partie

Le 18 octobre 2020, un long reportage de RFI l’affirmait : « France, des disparités et des manques dans l’enseignement de l’histoire de l’esclavage ». Un reportage posant deux biais principaux, il est fondé sur une source unique et très engagée, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, et le reportage en lui-même est une infox. Analyse du reportage et regard porté sur l’enseignement de l’esclavage en France permettent au contraire de montrer comment l’enseignement de l’esclavage entre avec vigueur dans le cerveau de nos têtes blondes au sein de l’Éducation nationale.

L’accroche du reportage : « Une note pub­liée le 9 octo­bre 2020 par la fon­da­tion pour la mémoire de l’esclavage dresse un bilan mit­igé de l’enseignement de l’histoire de l’esclavage en France, à par­tir de l’étude des pro­grammes et des manuels sco­laires. Vingt ans après l’adoption de la loi Taubi­ra, qui fait de l’esclavage et de la traite des crimes con­tre l’humanité, des dis­par­ités et des iné­gal­ités demeurent entre les fil­ières et les ter­ri­toires. La Fon­da­tion for­mule sept recommandations ».

Une note de la Fondation qui tombe à pic

Le reportage l’indique : « Dans le sil­lage des man­i­fes­ta­tions dénonçant le meurtre de George Fly­od par des policiers aux Etats-Unis, les déboulon­nages de stat­ues d’esclavagistes ou de tag de celle de Col­bert, auteur du Code noir, devant l’Assemblée nationale, ont agité l’actualité française comme inter­na­tionale l’été dernier. Plus récem­ment, la ville d’Asheville, en Car­o­line du Nord, a voté l’indemnisation de ses habi­tants noirs. Der­rière ces actu­al­ités, la ques­tion de la mémoire de l’esclavage et de son enseigne­ment est centrale ».

Cette présen­ta­tion pose d’emblée plusieurs problèmes :

  • La ques­tion théorique du reportage porte sur l’enseignement de l’esclavage en France. Celle des États-Unis est évidem­ment très différente.
  • La référence à Floyd vient comme un cheveu sur la soupe : quel rap­port avec ce qui s’enseigne dans les étab­lisse­ments sco­laires français ?
  • Une erreur factuelle très embê­tante : Col­bert n’est pas « l’auteur du Code noir ». Celui-ci a été rédigé par son fils, le mar­quis de Seignelay. RFI repro­duit ain­si et dif­fuse une légende urbaine, don­nant de cette façon du crédit aux auteurs des dégra­da­tions faites sur la stat­ue de Col­bert, dégra­da­tions qui con­stituent un délit.

L’article pré­cise ensuite que l’article 2 de la loi Taubi­ra pre­scrit aux pro­grammes sco­laires de don­ner une « place con­séquente » à la traite négrière et à l’esclavage. C’est l’objet de la Fon­da­tion pour la mémoire de l’esclavage, dotée de 2,2 mil­lions d’euros de bud­get, se réu­nis­sant depuis 2019 sous la direc­tion d’un ancien pre­mier min­istre social­iste, Jean-Marc Ayrault. Pour la Fon­da­tion, si l’esclavage est (un tout petit peu) mieux enseigné qu’autrefois au col­lège, il ne le serait pas assez en pri­maire et au lycée. Cela pour­rait s’écrire de beau­coup de choses, les pro­grammes d’histoire-géographie n’ayant pas voca­tion à être répétés chaque année.

Ce n’est cepen­dant pas exact. L’Éducation nationale promeut l’enseignement de la mémoire de l’esclavage, à com­mencer par cinq journées mémorielles, ce dont ne béné­fi­cient pas par exem­ple les poilus mas­sacrés dans les tranchées. Le détail de ces journées mémorielles se retrou­ve ici, sur le site du min­istère. Le site Edus­col, out­il péd­a­gogique numéro 1 du min­istère de l’Éducation nationale, présente les choses ain­si : « Dès l’école élé­men­taire et le col­lège, les enseigne­ments, en par­ti­c­uli­er d’histoire-géographie, per­me­t­tent à tous les élèves d’acquérir des con­nais­sances sur la ques­tion de l’esclavage. Ces con­nais­sances, sou­vent com­plétées par l’en­gage­ment des élèves dans une action éduca­tive, la par­tic­i­pa­tion à un temps fort mémoriel ou la vis­ite d’un lieu de mémoire, doivent leur per­me­t­tre de dévelop­per une réflex­ion civique sur le respect de la dig­nité humaine et la notion de crime con­tre l’humanité. » C’est dans ce cadre que les enseignants, à tous les niveaux con­cernés par les pro­grammes, met­tent en œuvre des activ­ités péd­a­gogiques qui font bien plus que sen­si­bilis­er tant elles sont par­fois répéti­tives d’années en années : dossiers ou affich­es sur l’esclavage, tri­bunes des élèves con­tre l’esclavage en Français et en His­toire-Géo­gra­phie, arti­cles de jour­naux sur l’abolition, expo­si­tions dans les étab­lisse­ments sco­laires, films, sor­ties sur ce thème…

À cela s’ajoute un con­cours nation­al inti­t­ulé « La flamme de l’égalité » présen­té ain­si : « À la ren­trée sco­laire 2015, le min­istère chargé de l’éducation nationale, le min­istère des Out­re-mer et le CNMHE ont décidé d’organiser un con­cours sco­laire nation­al inti­t­ulé « La Flamme de l’égalité ». À par­tir de 2016, la Délé­ga­tion Inter­min­istérielle à la Lutte Con­tre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH) a souhaité apporter son sou­tien à ce concours.
Ce con­cours a pour but de per­me­t­tre aux élèves de men­er une réflex­ion citoyenne s’appuyant sur l’his­toire de la traite, de l’esclavage et de leurs abo­li­tions, de leurs sur­vivances comme de leurs effets et de leurs héritages contemporains.
Il s’adresse aux élèves depuis le cycle 3 jusqu’à la classe de terminale. »

Les mensonges de RFI

Out­re ces erreurs et approx­i­ma­tions, RFI ajoute un pre­mier men­songe : la « révo­lu­tion de saint-Domingue qui aboutit en 1804 à l’indépendance d’Haïti » ne serait abor­dée que dans les étab­lisse­ments sco­laires des DROM, pas en métro­pole. C’est factuelle­ment faux : les révoltes de saint Domingue sont abor­dées en 4e, elles sont présentes dans la majeure par­tie des manuels sco­laires, dans les chapitres sur la traite et l’esclavage (1er chapitre étudié en his­toire en 4e, ce n’est pas une place anodine) et sur la Révo­lu­tion française (au sujet de la pre­mière abo­li­tion). RFI pré­tend que les pro­grammes « élu­dent » Tou­s­saint Lou­ver­ture, ce qui empêcherait « de com­pren­dre bien des aspects de la place occupée par l’esclavage dans l’histoire de France ». Nou­veau men­songe : la plu­part des manuels sco­laires de 4e pro­posent une biogra­phie de Tou­s­saint Lou­ver­ture et sa fig­ure fait très sou­vent l’objet de dossiers ou d’affiches présen­tés par les élèves.

Mais alors, où la Fon­da­tion, dont l’orientation poli­tique n’est pas dou­teuse, et RFI veu­lent-ils en venir ? Il s’agit de saisir la ques­tion de l’esclavage pour « éviter la ten­ta­tion d’un enseigne­ment proche du roman nation­al et d’éluder les aspects les plus som­bres d’une république française n’appliquant pas tou­jours ses principes d’égalité, de lib­erté et de fra­ter­nité ».

Il existe encore, mal­gré ce genre de visées, des com­men­ta­teurs pour nier que les sci­ences humaines, l’éducation et les uni­ver­sités sont en France gan­grénées par les con­cep­tions post-coloniales.

Autres mensonges

Selon le reportage, l’esclavage ne serait pas enseigné en pri­maire. C’est faux. Il l’est à plusieurs repris­es, et ce depuis 2002. Les doc­u­ments d’application don­nées aux enseignants com­por­tent par ailleurs une liste de romans de lit­téra­ture jeunesse forte­ment conseillée.

Selon le reportage, l’esclavage n’est pas enseigné au lycée. C’est faux. Il l’est en classe de sec­onde, au moins, à l’occasion d’un chapitre de forte impor­tance. Les doc­u­ments d’accompagnement des pro­grammes pré­cisent même que : « Une atten­tion particulière est accordée à l’exclusion per­sis­tante des femmes de la vie poli­tique, et à la dif­fi­cile abo­li­tion de l’esclavage. »

Plus générale­ment la radio passe volon­taire­ment sous silence des doc­u­ments offi­ciels ayant pour­tant valeur de faits jour­nal­is­tiques. 
C’est le cas de la Cir­cu­laire n° 2005-172 du 2-11-2005, BO n°41 du 10.11.2005 qui stip­ule que « De l’école pri­maire jusqu’au lycée, les pro­grammes d’enseignement se prêtent à une présentation diversifiée de ce sujet. Ceux d’histoire-géographie, prin­ci­pale­ment en classe de 4ème et de première, offrent aux pro­fesseurs la pos­si­bilité de don­ner aux élèves de solides con­nais­sances sur la traite négrière, l’esclavage et les révoltes qui ont précédé son abo­li­tion définitive. »

Autre texte offi­ciel sci­em­ment oublié par RFI : le texte du 5 mai 2006 de la Direc­tion générale de l’Enseignement sco­laire. Il y est écrit que : « Ce texte con­stitue le développement le plus impor­tant à ce jour sur la ques­tion de l’esclavage dans l’enseignement. En effet il reprend les pro­grammes sco­laires du pri­maire et du sec­ondaire et insiste sur la présence explicite et implicite de la ques­tion au sein des pro­grammes. Il con­vient toute­fois de préciser que ce texte fait suite à la cir­cu­laire du 10 novem­bre 2005 mais qu’il n’a pas la même valeur juridique que les instruc­tions offi­cielles publiées au BO de l’Éducation nationale et définissant les pro­grammes des enseignements. »

« En ce qui con­cerne les pro­grammes sco­laires de l’enseignement pri­maire ce texte rap­pelle « le développement explicite de la ques­tion de l’esclavage en his­toire au cycle 3. Par ailleurs le ministère explique ici la présence implicite de la ques­tion à tra­vers l’étude de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, mais surtout de cer­tains ouvrages de littérature jeunesse mentionnés dans les doc­u­ments d’application comme Deux graines de cacao d’Evelyne Brisou-Pellen, Grand-mère, ça com­mence où la route de l’esclavage ? de Dany Bebel-Gisler et Sur les traces des esclaves de T. Davidson. »

D’après le texte, « ce même effort » se retrou­ve au collège :

En histoire-géographie, niveau 6e : le texte indique la pos­si­bilité « de faire une men­tion explicite dans l’étude de l’Égypte, de la Grèce et de Rome de la réalité de l‘esclavage antique. » Différents textes littéraires sont ensuite proposés pour abor­der ce thème (Homère, la Bible, Sénèque).

 Niveau 5e : lors de l’étude de l’Afrique en géographie, il est précisé que l’esclavage peut être évoqué dans la présentation du poids de l’histoire anci­enne et récente du con­ti­nent. En his­toire, « le recours à l’esclavage peut être asso­cié à la destruc­tion des civil­i­sa­tions amérindiennes dans le chapitre sur L’Europe à la découverte du monde ».

 Niveau 4e, le texte stip­ule que : « l’étude de la Monar­chie absolue, le développement du pre­mier empire colo­nial français, une référence au Code noir de 1685, le com­merce tri­an­gu­laire peu­vent être mentionnés explicite­ment dans le pro­gramme. Dans la période révolutionnaire (1789–1815), l’abolition de 1794, le rétablissement de l’esclavage en 1802 et la révolte de Saint-Domingue sont à men­tion­ner. Un dossier peut être con­sacré enfin à l’abolition de l’esclavage en 1848. 
En ce qui con­cerne l’éducation civique, il est indiqué que l’occasion d’une réflexion sur le problème de l’esclavage est offerte dans l’examen des Libertés et des droits ain­si que dans l’étude de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen en classe de 4ème. »

En français : pour abor­der la ques­tion de l’esclavage, des récits de voy­age (Mar­co Polo, Bougainville, Jean de Léry) sont proposés pour le niveau de 5ème, et des textes de satire et de cri­tique sociale (Mon­tesquieu, Voltaire) pour celui de 4ème. Il est également fait men­tion de deux ban­des dessinées : Tintin au Con­go d’Hergé et Le bois d’Ebène de Bourgeon.

À suiv­re.

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