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Les sorties de films contrariées de Roman Polanski et de Ladj Ly vues par les médias

23 décembre 2019

Temps de lecture : 5 minutes
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Les sorties de films contrariées de Roman Polanski et de Ladj Ly vues par les médias

Ces dernières semaines, deux films de cinéma, « J’accuse » réalisé par Roman Polanski et « Les misérables », réalisé par Ladj Ly, ont remporté un grand succès en termes de fréquentation.

L’autre point com­mun aux deux réal­isa­teurs : au moment de la sor­tie de leurs films, des accu­sa­tions à leur encon­tre vien­nent ternir leur répu­ta­tion. Le traite­ment médi­a­tique de ces deux « affaires » mérite que l’on s’y attarde.

J’accuse : un titre prémonitoire

Le 13 novem­bre sor­tait sur les écrans de ciné­ma le film « J’accuse » du réal­isa­teur Roman Polan­s­ki. Le film qui retrace l’affaire Drey­fus con­nait rapi­de­ment un grand suc­cès auprès du pub­lic, tout comme le film « Les Mis­érables » sor­ti une semaine plus tard.

Quelques jours avant la sor­tie du film, le 9 novem­bre, une pho­tographe accuse dans le Parisien Roman Polan­s­ki de l’avoir vio­lée en 1975.

C’est le début d’un emballe­ment des médias de grand chemin qui décrivent avec force détails les accu­sa­tions de la pho­tographe. Ces accu­sa­tions ne sont pas les seules à être présen­tées. Ce sont toutes les autres accu­sa­tions à l’encontre du réal­isa­teur qui sont dévoilées par de nom­breux médias.

Télé Loisirs fait « le point sur les accu­sa­tions de vio­ls envers le réal­isa­teur ». Le Point fait un « retour sur les affaires et accu­sa­tions », France Inter estime que « les accu­sa­tions de vio­lence sex­uelle portées con­tre Roman Polan­s­ki s’accumulent ». On pour­rait mul­ti­pli­er les exem­ples.

L’affaire n’en reste pas là. C’est la sor­tie du dernier film de Roman Polan­s­ki qui est alors per­tur­bée. Les médias nous rela­tent dif­férentes man­i­fes­ta­tions «  anti-Polan­s­ki » qui ont lieu devant des ciné­mas un peu partout en France, à Caen, Rennes, Paris, Dijon, Bor­deaux, etc.

La pro­mo­tion du film est ratée : France Info recense des « émis­sions annulées, (des) invités décom­mandés ». Alors que la pré sélec­tion du film « J’accuse » aux Césars fait polémique, le réal­isa­teur François Mar­golin dans les colonnes du Figaro et Olivi­er Fau­re (le secré­taire du par­ti social­iste) sur le site Slate sont bien seuls à rap­pel­er la pré­somp­tion d’innocence, Roman Polan­s­ki n’ayant été ni jugé , ni con­damné pour les faits que la pho­tographe lui reproche.

Le passé de Ladj Ly à travers le prisme d’une erreur de Causeur

Le 17 décem­bre, un arti­cle sur Causeur titre sur « Ladj Ly a fait de la prison pour com­plic­ité de ten­ta­tive de meurtre ». La jour­nal­iste indique que le réal­isa­teur du film « Les mis­érables » a com­paru en procès en 2011 pour « com­plic­ité d’enlèvement, séques­tra­tion et ten­ta­tive de meurtre ».

Un erra­tum en fin d’article pré­cise que « selon Libéra­tion, Ladj Ly a effec­tive­ment été con­damné, mais pas pour com­plic­ité de meurtre ».

Valeurs actuelles titre le même jour un arti­cle sur la con­damna­tion du réal­isa­teur des « Mis­érables » pour « com­plic­ité d’enlèvement, séques­tra­tion et ten­ta­tive de meurtre ». L’article est mis à jour le 19 décem­bre pour pré­cis­er les con­damna­tions de Laj Ly en 2011 : « enlève­ment et séques­tra­tion ».

Le 18 décem­bre, Causeur con­firme les con­damna­tions pour enlève­ment et séques­tra­tion et men­tionne égale­ment une con­damna­tion du réal­isa­teur en 2011 pour « com­men­taires out­rageants » à l’encontre des forces de l’ordre ain­si qu’une autre con­damna­tion en 2012, pour « out­rage et vio­lence » envers un maire.

Ce faux départ sera le prisme qua­si exclusif de la cou­ver­ture médi­a­tique de ce rap­pel du passé judi­ci­aire du réal­isa­teur. Ce qui sem­ble désor­mais faire polémique, c’est non pas que celui qui est sou­vent présen­té comme un porte-voix de la ban­lieue ait été con­damné pour des faits graves, mais l’erreur dans l’une des con­damna­tions du réal­isa­teur men­tion­née par Causeur et Valeurs actuelles.

Virée punitive

Le Figaro nous apprend que la réal­isa­teur a par­ticipé en 2009 « de manière indi­recte » à une virée puni­tive organ­isée par un ami qui ne sup­por­t­ait pas la rela­tion de sa sœur avec le mari de sa cou­sine. Des faits qui lui ont valu une con­damna­tion à trois ans d’emprisonnement dont un an avec sur­sis.

Dans l’affaire, la sœur de l’ami de Ladj Ly se voit cass­er un doigt par son frère et souf­fre d’un trau­ma­tisme crânien. L’homme enlevé a « des blessures aux vis­ages pour lesquelles il a eu une inca­pac­ité totale de tra­vail (ITT) de dix jours » nous apprend le Figaro. Ladj Ly revendique dans l’affaire un rôle de « médi­a­teur ». Régis de Castel­nau fait au con­di­tion­nel sur son blog un réc­it glaçant des faits qui ont valu au réal­isa­teur sa con­damna­tion.

Renversement accusatoire

Le 19 décem­bre, on apprend que Ladj Li a déposé plainte con­tre Valeurs actuelles et Causeur pour la pub­li­ca­tion d’articles com­por­tant des infor­ma­tions erronées sur son passé judi­ci­aire. Cette infor­ma­tion fait immé­di­ate­ment les titres de France Info, Le Monde, l’Obs, BFM TV, etc.

Par un curieux ren­verse­ment accusatoire que souligne notam­ment Pierre Sautarel sur Twit­ter, Ladj Ly est non pas présen­té comme coupable de faits graves mais comme vic­time des approx­i­ma­tions de Valeurs actuelles et de Causeur. Ce qui n’est pas totale­ment faux mais très incom­plet.

Télérama et le clap de fin pour l’impunité

Out­re ce ren­verse­ment accusatoire, Téléra­ma nous offre un bel exem­ple de traite­ment dif­féren­cié de deux accu­sa­tions, l’une ayant don­né lieu à un juge­ment et à une con­damna­tion (Ladj Ly), l’autre pas (Roman Polan­s­ki).

Après la révéla­tion des accu­sa­tions de viol à l’encontre de Roman Polan­s­ki, deux jour­nal­istes de Téléra­ma exhor­t­ent le 12 novem­bre les lecteurs à « sor­tir de leur bulle cri­tique ». A la lumière des dernières accu­sa­tions, le film « se nim­bera toute­fois d’une lumière dif­férente, inévitable­ment, parce qu’on ne peut pas, ou plus, voir un film sans tenir compte de son actu­al­ité ». Le 18 novem­bre, un autre arti­cle se demande avec sévérité si au sujet de l’affaire Polan­s­ki, on ne signe pas « le clap de fin de l’impunité ».

Il sem­ble par con­tre hors de ques­tion que la con­damna­tion de Ladj Ly en 2011 puisse « nim­ber » le film « Les mis­érables » d’une lumière dif­férente. Dans un arti­cle du 20 décem­bre, un jour­nal­iste de Téléra­ma évoque le silence jusqu’à présent respec­té par les jour­nal­istes sur le « séjour en prison » du réal­isa­teur. Avec la révéla­tion de sa con­damna­tion, Ladj Ly est « vic­time de la France rance ». La « diffama­tion » par Causeur et Valeurs actuelles « en dit long des préjugés qui col­lent à la ban­lieue ». Il y a donc des faits sur lesquels on doit faire silence et d’autres qui doivent être révélés.

Faits édulcorés et délinquant ultra violent

Philippe Jide a exhumé dans un tweet le réc­it des faits lors du procès en 2011 par le Parisien. La com­para­i­son avec le réc­it actuel des faits par le Monde révèle un grand exer­ci­ce d’euphémisation par le quo­ti­di­en du soir. « De l’édulcoration des faits, des approx­i­ma­tions comme ils aiment le rap­pel­er dans leurs arti­cles… » com­mente-t-il.

Rares sont les com­men­ta­teurs à essay­er de tir­er des enseigne­ments de ces révéla­tions. Par­mi les plus aboutis, on peut men­tion­ner ceux d’Anne-Sophie Chaz­a­ud. Elle s’interroge sur son compte Face­book au sujet du réal­isa­teur des « Mis­érables » : Les fémin­istes « iront-elles courageuse­ment faire de même pour cen­sur­er l’œuvre d’un homme qui con­sid­ère que le corps d’une femme et son désir de couch­er avec qui elle veut ne lui appar­tient pas ».

Pas impres­sion­née par les plaintes visant Causeur et Valeurs actuelles, l’essayiste Bar­bara Lefeb­vre met les pieds dans le plat sur le site Reac­n­Roll et s’interroge : « Ladj Ly, réal­isa­teur de tal­ent ou ex délin­quant ultra vio­lent et phal­locrate ? ».

Le juriste Régis de Castel­nau reprend sur son blog la qual­i­fi­ca­tion juridique pré­cise retenue con­tre le réal­isa­teur, la « com­plic­ité de séques­tra­tion » et s’interroge égale­ment sur le silence des « fémin­istes à géométrie vari­able ».

Au jour de la rédac­tion du présent arti­cle, la pré sélec­tion du film de Roman Polan­s­ki aux Césars « fait polémique ». Le film de Ladj Ly représen­tera la France à la céré­monie des Oscars améri­cains. La ques­tion de savoir si la vie privée des artistes doit inter­fér­er sur leurs œuvres et leur présen­ta­tion au pub­lic reste entière. Seul motif de con­so­la­tion dans cette affaire: quelques espaces de lib­erté et d’impertinence exis­tent encore. Surtout en dehors des médias de grand chemin.

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