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À Nangis (Seine-et-Marne), une « première burqa » qui fait parler

6 juillet 2022

Temps de lecture : 5 minutes
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À Nangis (Seine-et-Marne), une « première burqa » qui fait parler

6 juillet 2022

Temps de lecture : 5 minutes

Connaissez-vous Nangis ? Un reportage paru dans le numéro de juin du magazine Causeur sur le quotidien de cette ville de Seine-et-Marne a fait couler beaucoup d’encre. Tant le contenu de l’enquête que les réactions qu’elle a suscitée en disent long sur les difficultés à parler de l’islamisation de la société française. Nous revenons sur cette chronique d’un malaise certain, qui aurait pu concerner bien d’autres communes d’une France en voie de transformation démographique accélérée.

Nangis, islam-en-Brie

Nangis est une com­mune de 8 500 habi­tants située dans la Brie, une région agri­cole entre Paris et Provins. Son envi­ron­nement cham­pêtre ne la prédis­po­sait pas à être sous le feu croisé des médias. C’était sans compter sur un con­tribu­teur de la rubrique cul­turelle du men­su­el Causeur, Yan­nis Ezzia­di, qui y a réal­isé une enquête de ter­rain pub­liée dans le numéro de juin du magazine.

Dans une inter­view don­née à Sud Radio le 22 juin, Yan­nis Ezzia­di indique à André Bercoff que ce qui l’a amené à faire son enquête est le déclenche­ment d’émeutes à Nangis pen­dant quelques nuits, suite à une ten­ta­tive par les gen­darmes d’interpellation d’un jeune de 14 ans qui fai­sait du rodéo avec sa moto et qui s’est blessé à cette occasion.

La suite est mal­heureuse­ment prévis­i­ble : attaque du com­mis­sari­at au morti­er, de la mairie avec des jets de pier­res, plusieurs nuits de « vio­lences urbaines », comme le relatait d’ailleurs 20 Min­utes le 26 avril. Suite à ces événe­ments, Yan­nis Ezzia­di a décidé d’aller dans la com­mune pen­dant 6 jours pour voir ce qui se passe dans ce « vil­lage au milieu des champs ». Il n’a pas été déçu.

Le comé­di­en fran­co-tunisien présente son enquête dans un arti­cle pub­lié sur le site du Figaro le 17 juin comme une « pein­ture du quo­ti­di­en des habi­tants de Nangis, une com­mune de Seine et Marne mar­quée par une mon­tée du com­mu­nau­tarisme ».

Changement de population et de mœurs

L’article de 7 pages paru dans Causeur per­met de don­ner la parole à des habi­tants de la com­mune qui con­sta­tent avec effare­ment le change­ment de pop­u­la­tion et des mœurs dans leur ville. Le reporter occa­sion­nel s’est entretenu avec une quar­an­taine de « Français de souche » habi­tant la com­mune. Leurs témoignages sont qua­si-unanimes : « je ne recon­nais plus mon vil­lage », l’impression que « leur mode de vie n’a plus vrai­ment sa place dans la ville de Nangis ».

Ce qui frappe le plus les « petits blancs » ? « la pro­por­tion énorme de femmes voilées, des hommes en djella­ba, la halal­i­sa­tion des com­merces, l’implantation de la mosquée avec à chaque heure de sor­tie de prière une pro­por­tion d’hommes en djellabas, por­tant des barbes pour cer­tains, et beau­coup de jeunes  (…).  Et puis le fait qu’à par­tir d’une cer­taine heure le soir, c’est très dif­fi­cile de crois­er une femme dans les rues  du cen­tre-ville, on y croise majori­taire­ment des hommes d’origine extra-européenne ».

Lors de l’interview, André Bercoff demande à Yan­nis Ezzia­di la rai­son pour laque­lle il n’a inter­rogé que des Français de souche, la réponse est rapi­de : « les gens qui souf­frent dans cette ville sont les Français de souche ». Un habi­tant de Nangis souligne que lors de l’arrivée des pre­miers maghrébins dans la com­mune, dans les années 1960, l’accueil des habi­tants a été bon et le fait qu’il n’y a pas de racisme par­mi les habi­tants. Mais Yan­nis Ezzia­di a con­staté lors de son enquête de ter­rain que non seule­ment de nom­breux habi­tants de longue date de Nangis vivent très mal un sen­ti­ment de « rem­place­ment » de pop­u­la­tion, mais égale­ment qu’ils ont peur et qu’ils s’interdisent de le dire aux musul­mans aux mœurs osten­ta­toires habi­tant la com­mune, « Il n’y a pas de dis­cus­sion, on ne se par­le pas, on se côtoie ».

Un pavé dans la mare

Le grand intérêt de l’enquête de ter­rain de Yan­nis Ezzia­di est d’avoir don­né la parole à des habi­tants qui, à Nangis comme dans bien d’autres endroits en France, ont de plus en plus fréquem­ment l’impression d’être des étrangers dans leur pro­pre pays. Cette angoisse exis­ten­tielle, méprisée par le prési­dent Macron, qui organ­ise les flux migra­toires les plus con­sid­érables des dernières décen­nies, a été décrite notam­ment par Lau­rent Bou­vet dans un ouvrage pub­lié en 2015 con­sacré à « l’insécurité cul­turelle » : « vivre, voir, percevoir ou ressen­tir le monde ou le voisin comme une gêne ou une men­ace en rai­son de sa cul­ture, de dif­férences appar­entes ou sup­posées, qu’il s’agisse par exem­ple de ses orig­ines eth­no-raciales ou de sa reli­gion, voilà ce qui provoque l’insécurité cul­turelle ».

Mais tant qu’il s’agit de manier les con­cepts et de les con­sign­er dans un essai, pas de prob­lèmes. Par con­tre, par­ler de vrais gens, d’une com­mune en par­ti­c­uli­er et don­ner des exem­ples pré­cis des raisons pour lesquelles des Français, de plus en plus nom­breux, ressen­tent un malaise sans s’autoriser à l’exprimer autrement que dans le vote, a provo­qué à l’occasion de la pub­li­ca­tion du reportage de Yan­nis Ezzia­di des réac­tions par­ti­c­ulière­ment vives. Le reporter d’un jour indique lors de l’interview don­née à Sud Radio que s’il a reçu de nom­breux témoignages de con­fir­ma­tion de la vérac­ité de ses pro­pos par des Français de souche, il a égale­ment été taxé de raciste (alors qu’il est fran­co-tunisien) et a reçu des men­aces de mort de la part de per­son­nes de la com­mu­nauté musulmane.

Monographie versus enquête quantitative

Le 8 juin, Jean-Marc Moran­di­ni con­sacrait une émis­sion « live » sur C News au reportage de Yanis Ezzia­di à Nangis. Out­re son auteur, Ger­ald Bri­ant, adjoint PCF au maire du 18ème arrondisse­ment de Paris, y était invité. L’occasion pour lui de remet­tre en ques­tion l’enquête au motif que « bien sûr, dans tout ce que vous venez de lire, rien ne repose sur des études, des cal­culs, des chiffres. C’est sim­ple­ment le ressen­ti des per­son­nes que nous avons croisées ». 

Comme le souligne Yan­nis Ezzia­di, « quand Aïs­sa Maiga, qui est comé­di­enne, fait un reportage sur le quo­ti­di­en des femmes peulhs, ou que Mélanie Lau­rent, qui est comé­di­enne, fait un reportage sur les prob­lèmes envi­ron­nemen­taux, pas de prob­lème, per­son­ne ne dis à ces gens, vous êtes des acteurs ».

On peut égale­ment soulign­er le fait que les tech­niques d’enquête, en par­ti­c­uli­er dans le domaine soci­ologique, ne se lim­i­tent pas à des études quan­ti­ta­tives. Les enquêtes de ter­rain qual­i­ta­tives, au cours desquelles des témoignages sont recueil­lis, sont égale­ment une pra­tique courante pour essay­er de mieux cern­er des phénomènes col­lec­tifs. Mais de cela, l’élu com­mu­niste n’a pas parlé.

Le représentant d’Ensemble condamne le reportage

Le con­seiller de Paris « Ensem­ble » Pierre-Yves Bour­nazel, était égale­ment invité à l’émission Jean-Marc Moran­di­ni. Son inter­ven­tion est impor­tante puisqu’il s’agit d’un élu de la majorité prési­den­tielle. Au lieu de ten­ter de com­pren­dre les préoc­cu­pa­tions de Français de souche, P.-Y. Bour­nazel accuse Yan­nis Ezzia­di de faire un amal­game entre islam et islamisme. Une façon com­mode de nier le ressen­ti de nom­breux Français et de bot­ter en touche un prob­lème dont son bord poli­tique porte une lourde responsabilité.

Le reportage de Yan­nis Ezzia­di a plusieurs mérites. Il per­met d’illustrer un sen­ti­ment d’étrangeté ressen­ti par de nom­breux Français dans des zones de plus en plus nom­breuses du ter­ri­toire. Loin du « vivre ensem­ble » et du cos­mopolitisme qui don­nent des étin­celles dans les yeux des pro­gres­sistes qui l’évoquent, le reportage met en lumière des habi­tants de ce pays qui sont « côte à côte », comme un ancien min­istre de l’intérieur le soulig­nait en 2018. Le réc­it de Yan­nis Ezzia­di par­le à nos tripes, pas à notre intel­lect à par­tir de chiffres cam­pés sur un tableau Excel, pour repren­dre l’expression d’André Bercoff lors de son émis­sion qui lui était con­sacré. Cela est suff­isam­ment rare pour être souligné.

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