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Les médias et les enjeux économiques de la crise migratoire

25 octobre 2015

Temps de lecture : 4 minutes

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Les médias et les enjeux économiques de la crise migratoire

Les médias et les enjeux économiques de la crise migratoire

La démographie du vieux continent nous oblige à recevoir dans les décennies qui viennent des dizaines de millions d’immigrés pour faire face à la pénurie de main d’œuvre qui menace les pays d’Europe, affirment, sans nuance, nombre de commentateurs. Cette thèse est défendue par les grandes institutions internationales, telles l’OCDE, le FMI, la Banque Mondiale et, bien sûr, les instances de Bruxelles.

Ain­si, un rap­port de 2010, com­man­dité par le Con­seil européen et inti­t­ulé « Pro­jet pour l’Eu­rope à l’hori­zon 2030 », posait déjà le con­stat suiv­ant: « Le fait est que, d’i­ci 2050, en l’ab­sence, peu prob­a­ble, d’im­mi­gra­tion et à taux d’ac­tiv­ité con­stant, la pop­u­la­tion active de l’UE dimin­uerait d’en­v­i­ron 68 mil­lions de tra­vailleurs. Étant don­né que tous les immi­grés ne rejoignent pas la pop­u­la­tion active, il faudrait un gain net de 100 mil­lions de per­son­nes env­i­ron pour combler le déficit. ». Le groupe d’experts recon­nais­sait, cepen­dant, qu’« objec­tive­ment, un afflux net aus­si impor­tant au cours des quar­ante prochaines années n’est ni prob­a­ble, ni néces­saire­ment souhaitable ».

Cette affir­ma­tion s’est imposée dans le débat pub­lic, comme une vérité d’évidence. Les médias ont mas­sive­ment relayé cette thèse, sans jamais la dis­cuter. Les jour­nal­istes économiques et la presse économique dans son ensem­ble ont réper­cuté, sans mise en per­spec­tive con­tra­dic­toire, la théorie de l’immigration « source d’enrichissement », comme si aucun argu­ment ne pou­vait être opposé à cette idée.

À tout seigneur, tout hon­neur : le quo­ti­di­en Les Échos dans son édi­tion du 4 sep­tem­bre, présen­tait, sans con­tre­point, la thèse favor­able à l’immigration de masse. Pour Éric Le Bouch­er, qui sig­nait la chronique édi­to­ri­ale, « l’immigration sera la chance de nos économies », c’est le titre de son arti­cle, et, pré­cise-t-il, « une fois n’est pas cou­tume, les écon­o­mistes sont unanimes sur ce point ». Faux, des écon­o­mistes comme Yves-Marie Laulan ou Jean-Paul Gourévitch, affir­ment, avec force chiffres à la clé, qu’en France tout du moins, l’immigration coûte beau­coup plus qu’elle ne rap­porte au pays.

Le prix Nobel Mau­rice Allais, pour sa part, dans un de ses ouvrages, Com­bats pour l’Europe 1992–1994, éval­u­ait le coût de l’intégration d’un tra­vailleur immi­gré et écrivait alors : « il fau­dra pour réalis­er les infra­struc­tures néces­saires (loge­ments, hôpi­taux, écoles …) une épargne sup­plé­men­taire égale à 4 fois le salaire annuel de ce tra­vailleur. Si le tra­vailleur émi­gré  arrive avec une épouse et 3 enfants, l’épargne sup­plé­men­taire néces­saire représen­tera 10 à 20 fois le salaire annuel de ce travailleur ». 

Tou­jours dans le même numéro des Échos, le démo­graphe François Héran, cham­pi­on médi­a­tique avec Hervé Le Bras, des démo­graphes favor­ables à une poli­tique migra­toire très ouverte, occupe la part belle avec une inter­view sur une pleine page, dans laque­lle, évidem­ment, il rel­a­tivise absol­u­ment les boule­verse­ments liés aux flux migra­toires. D’autres démo­graphes réputés, comme Gérard-François Dumont ou Michèle Trib­al­at ont une vision beau­coup moins rose des effets de l’immigration de masse dans les sociétés européennes. Mais ceux-là, n’ont pas eu accès aux médias pour com­menter l’impact des mou­ve­ments migra­toires que nous subissons.

Très opti­miste, François Héran, mag­ni­fie le rôle d’Angela Merkel : « Les pro­jec­tions démo­graphiques annon­cent une baisse de 20% de la pop­u­la­tion active alle­mande d’ici à quar­ante ans. L’intérêt se joint à la morale, l’Allemagne peut jouer sur les deux tableaux ». Une vision très « courter­miste » au plan poli­tique ; quelques jours après ces belles paroles, Mme Markel devait du reste repren­dre « tem­po­raire­ment » le con­trôle de ses fron­tières, et les Alle­mands, rejet­tent désor­mais les choix de la Chancelière, qui a surtout cédé aux pres­sions du patronat d’Outre-Rhin.

Au plan économique et démo­graphique, la vision de François Héran reprend, par ailleurs, la thèse exposée plus haut, légitimée par les grands organ­ismes inter­na­tionaux, de l’absolue néces­sité d’une immi­gra­tion de masse (par dizaines de mil­lions) pour per­me­t­tre à l’Europe de préserv­er sa crois­sance et son mod­èle social dans les prochaines décennies.

Une théorie qui mérite sérieuse­ment d’être dis­cutée dans la mesure où elle raisonne à don­nées con­stantes, sans pren­dre en con­sid­éra­tion la révo­lu­tion de l’organisation et de la fonc­tion du tra­vail que la vague numérique a déclenché. Le débat est loin d’être clos, et l’on peut s’étonner que la presse économique n’ait pas réper­cuté la com­plex­ité du sujet dans ses colonnes.

Une étude du Cab­i­net inter­na­tion­al Roland Berg­er pose un con­stat qui devrait alarmer les dirigeants européens : avec 20% de tâch­es automa­tisées d’i­ci à 2025, les robots et la numéri­sa­tion met­traient sur le tapis plus de 3 mil­lions de salariés en France. Tous les secteurs perdraient des emplois, sauf l’é­d­u­ca­tion, la san­té et la cul­ture. Le taux de chô­mage, s’élèverait à 18%. Seuls 500 000 postes seraient créés dans le domaine de l’en­vi­ron­nement et des nou­velles technologies.

« Le numérique crée peu de crois­sance et peu d’emplois », selon l’au­teur du rap­port, Hakim El Karoui. Exem­ple évo­ca­teur : l’ap­pli­ca­tion améri­caine de mes­sagerie What­sApp, qui pèse 19 mil­liards de dol­lars emploie… 55 salariés !

Une étude récente de l’université d’Oxford (« Rup­tures tech­nologiques : quel impact pour l’emploi ? ») con­firme les don­nées analysées par Roland Berg­er. Elle mon­tre que la part des emplois impactés par les évo­lu­tions tech­nologiques pour­rait vari­er entre 45 et 60% dans les états mem­bres de l’UE, à l’horizon 2050

Ne vaudrait-il pas mieux alors anticiper et accom­pa­g­n­er la révo­lu­tion numérique que faire entr­er dans le pays des mil­lions de migrants ? L’argument mérite au moins d’être débattu.

Mais la thèse favor­able à une large ouver­ture des fron­tières s’est imposée médi­a­tique­ment comme la seule lec­ture « sci­en­tifique­ment » établie. Seul Valeurs Actuelles a con­sacré un numéro rompant avec l’unanimisme de cir­con­stance : « Migrants : on vous ment ! Europe : l’explosion qui vient » titrait en effet l’hebdomadaire.

Une men­tion spé­ciale pour Le Point qui, dans sa Une du 10 sep­tem­bre, affichait un gros plan tout en sourire de la Chancelière avec ce titre éton­nant : « L’Incroyable Madame Merkel : si seule­ment elle était française… ». Le pané­gyrique à la gloire de la poli­tique migra­toire de la Chancelière enton­né par les arti­cles d’analyse, laisse per­plexe, quand on voit la vitesse avec laque­lle une part de plus en plus sig­ni­fica­tive de la société alle­mande se braque, voire se révolte, con­tre les choix intem­pes­tifs d’Angela Merkel. Les sondages sont acca­blants pour elle.

Est-ce que les médias français met­tront désor­mais autant d’énergie à relater les effets « regret­ta­bles » du choc migra­toire sur la société alle­mande, qu’ils en ont eu à louer, à pri­ori, les vertus ?

Pho­to : Budapest, 31 août 2015. Crédit : Spec­tral-Design / Shutterstock.com

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