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Les Décodeurs du Monde et le grand remplacement de Renaud Camus

31 juillet 2019

Temps de lecture : 3 minutes

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Les Décodeurs du Monde et le grand remplacement de Renaud Camus

Les Décodeurs du Monde et le grand remplacement de Renaud Camus

Pre­mière dif­fu­sion le 10/04/2019

Nous reprenons avec son autorisation un article du blog de Michèle Tribalat publié à la suite d’un article des Décodeurs du Monde du 15 mars 2019 liant l’attentat de Christchurch et les écrits de Renaud Camus.

L’article des Décodeurs

L’un des ter­ror­istes de Christchurch a repris à son compte le con­cept de « grand rem­place­ment », forgé par l’écrivain français d’extrême droite Renaud Camus.

Par Samuel Lau­rent, Maxime Vau­dano, Gary Dagorn et Ass­ma Maad, pub­lié le 15 mars 2019 à 18h30 — Mis à jour le 15 mars 2019 à 22h01 :

L’analyse de Michèle Tribalat

Les décodeurs du Monde se sont mis à qua­tre pour écrire une con­damna­tion de l’idée de grand rem­place­ment de Renaud Camus, suite aux atten­tat de Christchurch.

Je m’attacherai ici plus par­ti­c­ulière­ment à la par­tie sta­tis­tique de leur texte.

Je les cite :

« Pour la résumer grossière­ment, cette théorie a deux volets. D’une part, ce qui se présente comme un “con­stat” démo­graphique : du fait d’une immi­gra­tion “mas­sive” et d’une fécon­dité plus forte, les pop­u­la­tions d’origine extra-européenne seraient en passe de sur­pass­er numérique­ment les pop­u­la­tions “d’origine” (c’est-à-dire cau­casi­ennes) en Europe – et, du même coup, d’imposer leur cul­ture et leur reli­gion au continent. »

Vient ensuite un encadré titré bien imprudem­ment «ÉCLAIRAGE » :

Cet “ÉCLAIRAGE” com­mence par divers­es con­sid­éra­tions sur le car­ac­tère pro­fondé­ment raciste de la théorie du grand rem­place­ment, dont je ne sois pas sûre que les décodeurs en appor­tent la preuve à tra­vers ce qu’ils écrivent : « la théorie est d’essence raciste, puisqu’elle se fonde sur la ques­tion de la couleur de peau et de l’ethnie comme critères d’appartenance. Peu importe qu’une per­son­ne soit née en France de par­ents français depuis plusieurs généra­tions, si elle n’est pas “cau­casi­enne”, elle est donc un élé­ment du “rem­place­ment”. » Ce que j’ai lu de Renaud Camus indi­quait qu’il ne con­sid­érait pas seule­ment « les indigènes français », mais y ajoutait « les indi­vidus ou familles qui se sont assim­ilés à eux ou qui désirent le faire » [1]. Si son idée de rem­i­gra­tion est morale­ment prob­lé­ma­tique et poli­tique­ment imprat­i­ca­ble, ce n’est peut-être pas la peine d’en rajouter.

Voir aussi  Les actionnaires du Monde proposent Jérôme Fenoglio pour la direction

Cet “ÉCLAIRAGE” se pour­suit ainsi :

« Du reste, les chiffres con­tre­dis­ent l’essentiel de la thèse. Même en comp­tant très large­ment les migrants et descen­dants de migrants non européens, on peine à par­venir à 5 % de la pop­u­la­tion française. »

Les auteurs ren­voient alors à un autre arti­cle, signé par Frédéric Joignot, sur le même sujet mais qui par­le d’autre chose : « Ces immi­grés venus du Sud [Maghreb, Afrique sub­sa­hari­enne et Asie] qui font si peur aux théoriciens du “grand rem­place­ment” représen­tent donc 5 % de la pop­u­la­tion française. » [2]

Les deux textes por­tent sur un champ géo­graphique un peu dif­férent : Maghreb, Afrique sub­sa­hari­enne, Asie, dans un cas et Hors d’Europe dans l’autre.

Mais, surtout, il ne visent pas non plus le même ensem­ble : immi­grés (c’est-à-dire nés à l’étranger avec une nation­al­ité étrangère) pour Frédéric Joignot ; migrants et descen­dants de migrants pour Samuel Lau­rent, Max­im Vau­dano, Gary Dagorn et Ass­ma Maad.

L’année de référence est 2012 dans le texte de Frédéric Joignot. On sup­pose que c’est aus­si le cas pour les décodeurs.

Restons sur une année proche de celle retenue ici et pour laque­lle ont peut détailler suff­isam­ment les origines.

Voici ce que l’on obtient en 2011 à par­tir de l’enquête Famille et du recense­ment de la même année :

  • 5 % de per­son­nes sont des immi­grés orig­i­naires du Maghreb, d’Afrique sub­sa­hari­enne ou d’Asie. Ce qui con­firme le chiffre de Frédéric Joignot ;
  • mais 11 % sont d’origine extra-européenne sur deux généra­tions (immi­grés et enfants d’au moins un par­ent immi­gré), et non 5 % comme annon­cé dans l’article[3].

11 % est bien loin de la majorité impliquée par l’idée de grand rem­place­ment, prise au pied de la let­tre. Ce n’est donc pas la peine de jouer très en-dessous, au prix de con­fu­sions qui décrédi­bilisent les décodeurs.

Voir aussi  Répartition des migrants dans les régions françaises : les médias de grand chemin entre neutralité et approbation. Deuxième partie

On se demande d’ailleurs si ces décodeurs en ont joué sci­em­ment ou s’ils sont les vic­times de leur pro­pre incurie, car ils se sont mis à qua­tre pour se tromper.

Com­ment, après cela, leur faire confiance ?

Par ailleurs, Renaud Camus ne se fonde pas sur les sta­tis­tiques pour appuy­er l’idée de grand rem­place­ment. Il ne leur accorde aucun crédit et préfère se fonder sur les per­cep­tions com­munes[4], ce qui l’amène à écrire pas mal de bêtises.

[1] cf. 2017, dernière chance avant le Grand Rem­place­ment, Renaud Camus, Entre­tiens avec Philippe Karsen­ty ; M la mai­son d’édition, Paris, 2017,p. 10.

[2] « Le fan­tasme du « grand rem­place­ment » démo­graphique », Le Monde, 23 jan­vi­er 2014.

[3] Trib­al­at M., « Une esti­ma­tion des pop­u­la­tions d’origine étrangère en France en 2011 », Espace Pop­u­la­tion Sociétés, 2015–1‑2.

[4] « Le Grand Rem­place­ment ne peut pas être une théorie qui ne s’appuie que sur du vent puisqu’il n’est pas une théorie. Il ne s’appuie pas sur du vent, il s’appuie sur le regard, sur l’expérience quo­ti­di­enne, sur l’évidence, sur le cha­grin […] Ça ne relève en aucune façon de la preuve, et moins encore des chiffres… », 2017, op. cit., p. 27–28.

Après être retournée sur le site du Monde le 26 mars 2019 en soirée, j’ai pu con­stater que la bévue avait été cor­rigée : 5 % a été rem­placée par 12 %. Le texte est resté le même. Les décodeurs n’ont pas trou­vé utile de s’ex­pli­quer sur la cor­rec­tion effec­tuée ! C’est dur de recon­naître ses erreurs, surtout lorsqu’on s ‘est affublé du statut de “décodeur” !

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