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Le rapprochement Fincantieri/Naval Group victime d’infox?

7 avril 2019

Temps de lecture : 4 minutes
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Le rapprochement Fincantieri/Naval Group victime d’infox?

7 avril 2019

Temps de lecture : 4 minutes

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Nous avons reçu d’un de nos lecteurs une analyse qui con­cerne le secteur de la défense et une pos­si­ble manip­u­la­tion par les médias. Nous pub­lions cet arti­cle pour une fois sous forme de tri­bune. Le titre est de notre rédaction.

Depuis que Naval Group et Fincantieri ont annoncé leur volonté de créer une alliance industrielle et commerciale, ce projet a fait couler beaucoup d’encre. Plus problématique, les détracteurs d’un tel rapprochement ne semblent plus hésiter à manipuler les faits afin de le compromettre.

La nais­sance d’un cham­pi­on européen est-elle pos­si­ble dans l’industrie navale de défense ? Si oui, est-elle souhaitable ? Tout le monde ne sem­ble pas le penser, surtout en France. Alors que le marché de la con­struc­tion navale est de plus en plus con­cur­ren­tiel, les spé­cial­istes français et ital­ien des bâti­ments de com­bat tra­vail­lent depuis plusieurs années à un rap­proche­ment. Et ce pro­jet ne fait pas l’unanimité. Depuis qu’ils ont annon­cé en octo­bre 2018 la créa­tion d’une entre­prise com­mune, les deux entre­pris­es nav­iguent à vue entre coups de semonce et ten­ta­tives de tor­pil­lage du rapprochement.

Fincantieri, au cœur des psychodrames franco-français

Le spé­cial­iste ital­ien de la con­struc­tion navale, Fin­cantieri, a plusieurs fois fait l’objet de gros titres en France. A l’occasion des dis­cus­sions sur le rachat des chantiers de Saint-Nazaire, plusieurs per­son­nal­ités s’étaient opposées à une reprise par Fin­cantieri au motif que cela présen­terait des risques en ter­mes de sou­veraineté ou d’emploi. Ces détracteurs occul­taient alors le fait que les chantiers étaient tenus par les Coréens STX et qu’une reprise par Fin­cantieri était le moyen de les ramen­er dans le giron européen. Par ailleurs, alors que la Corée, via STX, pos­sé­dait la majorité des parts des chantiers – plus de 66% -, les cri­tiques du pro­jet ne men­tion­naient pas non plus que la reprise par Fin­cantieri per­me­t­tait à l’État français d’accroître son poids dans la société en rené­go­ciant le partage des parts. Enfin, sur le plan économique, nom­breux sont ceux égale­ment qui se sont inquiétés des dom­mages pour l’emploi si Fin­cantieri repre­nait les chantiers. C’était oubli­er un peu vite que Fin­cantieri était en fait la seule entre­prise à avoir fait une offre : à défaut d’un repre­neur des parts du coréen, l’hypothèse d’une fer­me­ture pure et sim­ple n’aurait pas pu être écartée, avec des con­séquences immé­di­ates et sans appel sur l’emploi.

Le rap­proche­ment entre Fin­cantieri et Naval Group sus­cite lui aus­si de nom­breux malen­ten­dus. La ques­tion de la sou­veraineté de l’industrie de défense française et du dan­ger que Fin­cantieri poserait à cette dernière a notam­ment refait sur­face. Pour­tant, si la rela­tion entre le Français et l’Italien dans le cadre d’une alliance était amenée à être déséquili­brée, elle le serait plutôt en faveur des Français. Naval Group dis­pose en effet de per­spec­tives à long terme et d’un car­net de com­man­des beau­coup plus impor­tant dans le mil­i­taire que celui de Fin­cantieri, avec des com­pé­tences stratégiques (sur le nucléaire en par­ti­c­uli­er) que ne maitrise pas l’Italien. Il est impens­able que l’État s’engage dans une voie qui pour­rait men­er à la perte de con­trôle de la capac­ité de con­cep­tion et de fab­ri­ca­tion des SNLE français.

Oppositions médiatiques

En juil­let 2018, le jour­nal La Tri­bune a pub­lié un arti­cle à charge con­tre Fin­cantieri (le pre­mier d’une longue série), arguant qu’il serait « dan­gereux » pour Naval Group de se rap­procher d’une telle entre­prise. Cet arti­cle fondait son analyse sur la com­mu­ni­ca­tion d’une note de l’ADIT, un des lead­ers français de l’intelligence économique, mis­sion­née pour éval­uer les risques que représen­terait un rap­proche­ment entre les deux entre­pris­es. Or, selon l’article de La Tri­bune, ce rap­port « détaille les pra­tiques opaques de Fin­cantieri » essen­tielle­ment, et va jusqu’à évo­quer des « liens avec la mafia ».

Ces élé­ments sont effec­tive­ment présents dans le rap­port de l’ADIT mais ils sont avancés avec beau­coup plus de pru­dence que ne veut le faire accroire La Tri­bune. En fait, selon nos sources, ce rap­port men­tionne surtout des con­tro­ver­s­es médi­a­tiques faisant état de la péné­tra­tion par des cer­cles mafieux d’anciens sous-trai­tants de Fin­cantieri. Le groupe n’étant pas impliqué directe­ment et ne faisant plus appel à ces sous-trai­tants, le rap­port indique claire­ment que la portée de ces révéla­tions est à rel­a­tivis­er. La con­clu­sion générale de cet audit, que n’évoque pas l’article, est net­te­ment plus explicite et indique noir sur blanc qu’in fine, rien ne s’oppose, du point de vue de l’ADIT, a un rap­proche­ment. Inter­rogés après la pub­li­ca­tion de cet arti­cle, plusieurs mem­bres du min­istère des Armées ont d’ailleurs mis en garde con­tre des « gens qui veu­lent prob­a­ble­ment tor­piller le projet ».

Un actionnaire mécontent ?

Mais pourquoi ce pro­jet, qui s’inscrit pour­tant dans une volon­té partagée de dévelop­per l’Europe de la défense, provoque-t-il une telle lev­ée de boucliers ? Si les détracteurs du rap­proche­ment sont nom­breux à invo­quer l’argument poli­tique de la sou­veraineté, il y a un pour qui les enjeux de pou­voir sont prépondérants : Thalès qui détient 35% de Naval Group.  En effet, en plus d’une coopéra­tion indus­trielle, ce pro­jet com­porte à terme un volet action­nar­i­al : une prise de par­tic­i­pa­tions croisées. En d’autres ter­mes, il s’agit d’un échange de parts entre Naval Group et Fin­cantieri, entre 5 à 10%, parts provenant néces­saire­ment de leurs action­naires respec­tifs actuels.

Dans le cas de Naval Group, cela sig­ni­fierait que soit l’État (qui détient plus de 62% des parts du groupe), soit Thales (qui en pos­sède 35%) ver­rait son nom­bre de parts dimin­uer au prof­it de Fin­cantieri. Si l’État ne s’est pas encore pronon­cé sur cette hypothèse, l’idée déplait en tout cas forte­ment à Thalès qui entend bien con­serv­er sa place de four­nisseur prin­ci­pal en sys­tèmes élec­tron­iques auprès de Naval Group, et user des droits exor­bi­tants que lui a con­féré l’accord négo­cié avec l’État lors de son entrée au cap­i­tal. Par ailleurs chez Fin­cantieri la place est déjà occupée par le pen­dant ital­ien de Thalès : Leonar­do. Si le rap­proche­ment allait jusqu’à son terme, il y aurait deux spé­cial­istes de l’électronique de défense pour un seul con­struc­teur fran­co-ital­ien. Un sce­nario que Thalès con­sid­ère comme une men­ace à son qua­si-mono­pole lui don­nant la lib­erté d’imposer ses prix et ses conditions.

En 2001, la créa­tion de MBDA avait aus­si soulevé des inter­ro­ga­tions. Presque deux décen­nies plus tard, le groupe s’est tail­lé une place de choix sur le marché des sys­tèmes de mis­siles en devenant le numéro deux mon­di­al du secteur. Alors que la Chine s’est lancée à la con­quête des marchés mon­di­aux des bâti­ments de sur­face et que les États-Unis et la Russie con­stituent des con­cur­rents très sérieux, un leader européen dans le domaine pour­rait pour­tant per­me­t­tre de sauve­g­arder et même dévelop­per ce savoir-faire stratégique. Des com­pro­mis vont être néces­saires en France comme en Ital­ie, mais ils seront un prix plutôt faible à pay­er pour la survie d’une indus­trie navale européenne. Car tel est bien l’enjeu de ce rap­proche­ment, ne l’oublions pas.

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