Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
L’affaire Méric II : les remous d’une imposture

15 juillet 2013

Temps de lecture : 7 minutes
Accueil | Dossiers | L’affaire Méric II : les remous d’une imposture

L’affaire Méric II : les remous d’une imposture

D’abord instruments d’une récupération politique, les médias ont fini par opérer une prudente volte-face devant l’affaire Méric, à deux ou trois journaux près, pour qui le réel, comme en ex-URSS, n’a de valeur que s’il démontre la doxa.

Quand le pou­voir médi­a­tique est devenu glob­ale­ment uni­voque, ses réac­tions trahissent presque tou­jours le même élan col­lec­tif, et l’on assiste, pour le moins intrigué, à de grands emballe­ments proches de l’hystérie de masse, puis à de subits revire­ments un peu hon­teux. C’est en tout cas très claire­ment l’impression que notre classe médi­a­tique a don­née au sujet de l’affaire Méric. Ce qui ne laisse pas d’inquiéter, d’abord pour la dimen­sion chao­tique et friv­o­le que cela traduit de son tra­vail, et ensuite parce que cela témoigne d’une démoc­ra­tie en très mau­vais état de fonc­tion­nement. En effet, dans une démoc­ra­tie saine, ou dans n’importe quel régime « bien tem­péré », les médias n’auraient pas été aus­si grossière­ment manip­ulés par un pou­voir aux abois comme nous le démon­tri­ons dans le précé­dent dossier, et étant don­né les élé­ments que tous avaient sous les yeux, si l’on tenait absol­u­ment à faire sor­tir l’affaire du champ des faits-divers, on aurait dû avoir droit à des éclairages con­tra­dic­toires. Une telle atti­tude ne récla­mait même pas des qual­ités par­ti­c­ulières, mais seule­ment la déon­tolo­gie min­i­male de pro­fes­sion­nels de l’information. L’évolution de l’histoire eût du moins paru moins calami­teuse… Or donc, après la furie ini­tiale, la désig­na­tion tous azimuts des respon­s­ables de la mort d’un enfant, la mar­ty­rolo­gie spon­tanée et le chant des par­ti­sans enton­né place Saint Michel, nous avons assisté, notam­ment après les révéla­tions d’RTL au sujet des films de vidéo sur­veil­lance ayant enreg­istré la rixe entre Skins et Antifas, à un étrange et soudain retourne­ment de sit­u­a­tion

Une « nouvelle version » ?

Les images de vidéo sur­veil­lance et le procès-ver­bal des vig­iles acca­blent les “Antifas” et con­fir­ment les allé­ga­tions d’Esteban Moril­lo et de ses acolytes : les Antifas auraient bien rem­pli la fonc­tion qui est la leur, c’est-à-dire « chas­s­er du Skin » et Clé­ment Méric, s’il était le plus faible du groupe, aurait égale­ment été le plus vir­u­lent. Attaquant dans le dos un adver­saire déjà con­fron­té à deux hommes, le futur mar­tyr, ini­ti­a­teur de la con­fronta­tion, ne s’encombrait vis­i­ble­ment pas de principes chevaleresques. Après la révéla­tion choc d’RTL le 25 juin, les autres médias la repren­nent, sans le moin­dre mea cul­pa, mais comme s’il s’agissait, au fond, d’un rebondisse­ment inat­ten­du. Le Figaro du lende­main racon­te com­ment la vidéo de sur­veil­lance mon­tre l’affaire « sous un jour nou­veau ». Dans la presse locale, on trou­ve le même genre d’expression : « l’autre ver­sion », titrent Le Bien Pub­lic, Les Dernières Nou­velles d’Alsace comme Le Dauphiné libéré. Pourquoi, l’autre ver­sion ? Avant cette vidéo, nous mon­tri­ons ici com­ment les élé­ments con­nus et divul­gués par ces mêmes jour­naux tendaient bien tous vers cette inter­pré­ta­tion des faits. Les révéla­tions de la radio RTL n’ont fait que con­firmer ce qui était déjà con­nu à pro­pos des élé­ments con­crets, et insis­ter encore sur le fait que la vic­time était bien l’agresseur orig­inel.

Chute de fièvre

S’il y a eu une autre ver­sion, une ver­sion sec­onde, super­posée à la pre­mière, c’est celle fomen­tée par les “Antifas”, d’abord, qui jouent aux loups tigrés rouge et noir sur leurs blogs, et aux agneaux immac­ulés s’ils tombent dans la rue. C’est surtout, essen­tielle­ment, celle des poli­tiques qui se sont gal­vanisés d’un lyrisme hal­lu­ci­na­toire en dépit des faits, et ont inven­té de toutes pièces la thèse de l’assassinat poli­tique. La fièvre déli­rante est retombée avec cette piqûre de rap­pel, et on est sim­ple­ment revenu à la pre­mière ver­sion, la seule véri­ta­ble­ment établie, et qu’avait d’ailleurs retenue le juge d’instruction lequel, au con­traire des poli­tiques et des médias, avait gardé la tête froide et inculpé Moril­lo au vu des faits con­nus, c’est-à-dire de « vio­lences volon­taires ayant entraîné la mort sans inten­tion de la don­ner. » Les édi­to­ri­al­istes, les mil­i­tants asso­ci­at­ifs, la plu­part des poli­tiques et les ados cama­rades de classe de Méric n’ayant pas assisté à la rixe ont pu scan­der leur réc­it en boucle, les fonde­ments de ce réc­it ne ten­ant, pour les derniers, qu’à leur désir légitime d’auréoler leur ami per­du, pour les autres, qu’à leur désir de désign­er leurs opposants à la vin­dicte publique par n’importe quel rac­cour­ci.

Retour critique

À la suite de ce dégrise­ment, de ce brusque démen­ti, quelques voix, dans la pro­fes­sion, ont tout de même com­mencé de point­er ce qui peut s’apparenter à une faute col­lec­tive. « La récupéra­tion poli­tique de ce fait-divers n’a échap­pé à per­son­ne. Vous avez tous jugé ces jeunes, mais avez-vous jugé le gou­verne­ment ? » s’interrogeait ain­si M. Vleir­ick dans Nord Lit­toral, le lende­main des révéla­tions d’RTL. « Avez-vous jugé les médias qui ont joué le jeu de cette récupéra­tion poli­tique avec autant de zèle ? », auri­ons-nous envie d’ajouter. « A en juger par les réac­tions que ces révéla­tions ont sus­citées hier sur la Toile et les sites des jour­naux – de droite ou de gauche – on peut penser que la polémique sur cette affaire un peu trop vite qual­i­fiée de « crime fas­ciste » ne fait que com­mencer », lisait-on dans 24 heures. Si elle ne fait que com­mencer, elle avait déjà été ini­tiée en amont par l’OJIM… « Avec les « révéla­tions » d’RTL hier matin, puis les « con­tre-révéla­tions » de Libéra­tion, la mort de Clé­ment Méric, pour trag­ique qu’elle soit, est retombée dans la chronique des faits-divers. Son classe­ment en rubrique poli­tique était d’ailleurs un peu pré­maturé », remar­quait le Cour­ri­er Picard. C’est le moins que l’on puisse dire. Et cette vérité va même être énon­cée avec davan­tage de force par… Lau­rent Ruquier, le 29 juin dernier, sur France 2, dans son émis­sion On n’est pas couché. L’animateur évoque en effet l’affaire dans la rubrique « Top flops » et, après l’avoir résumée à une rixe entre ban­des rivales, il enjoint ses con­frères à une extrême pru­dence, taclant leur emballe­ment qui venait de s’avérer si grotesque.

Libé, l’Huma, ou la vérité au goulag

Mais il y a égale­ment des jour­nal­istes qui, dans cette pathé­tique his­toire, n’ont jamais pris la fièvre, ou alors chez qui la fièvre idéologique est la grille naturelle d’analyse du réel. Seule pos­si­bil­ité, sans doute, pour ces mil­i­tants, de main­tenir une méth­ode d’approche du monde totale­ment périmée : périmer le monde lui-même. On trou­ve alors chez eux le déni le plus par­faite­ment décom­plexé. Pour L’Humanité : « Clé­ment Méric passe de vic­time à agresseur par la grâce de RTL ». La pos­si­bil­ité qu’un agresseur puisse finir vic­time du con­flit qu’il a déclenché sem­ble une propo­si­tion sans doute beau­coup trop com­plexe et alam­biquée pour ren­tr­er dans les cas­es bien définies de la doc­trine du jour­nal com­mu­niste. Et l’on remar­quera que ce ne sont pas les faits qui sont en cause, ni les vidéos qui les retran­scrivent, mais la radio qui les rap­porte. De la même manière, sans doute, que la vio­lence des ban­lieues français­es est une créa­tion de TF1. « Grâce » est le terme juste à employ­er, dans ce cas de fig­ure, et quoi qu’il paraisse si dis­so­nant sous la plume des ten­ants du matéri­al­isme athée. En effet, il faut vrai­ment une rup­ture de l’ordre rationnel pour que le mes­sager inter­vi­enne sur la réal­ité qu’il rap­porte et en soit tenu pour respon­s­able. Une super­sti­tion, du reste, archaïque. Mais on trou­ve aus­si d’autres inter­pré­ta­tions qui sont moins mag­iques que sim­ple­ment d’une mau­vaise foi débiles : « Selon les écoutes de la police, Este­ban Moril­lo aurait été appelé en ren­fort par sa copine et serait donc venu avec l’in­ten­tion claire d’en découdre. » S’il a été appelé en ren­fort, c’est donc qu’il est venu défendre sa copine qui se sen­tait men­acée… Le ren­verse­ment de l’initiative d’agression se résout ici dés­espéré­ment par un sim­ple abus de lan­gage.

Touche pas mon icône

Mais le sum­mum de la gauche religieuse, qui emploie le lan­gage de la mys­tique pour mieux éviter le réel, a été atteint dans cette affaire par Libéra­tion. C’est ce jour­nal qui a sanc­ti­fié Méric sur sa cou­ver­ture le jour suiv­ant son décès et qui est allé le plus loin dans la mys­ti­fi­ca­tion. « Clé­ment Méric, antifa devenu icône », titre le jour­nal le lende­main des révéla­tions d’RTL. Pour le coup, Méric n’est devenu icône que par la grâce de Libé, que par la proféra­tion auto-réal­isatrice de ses jour­nal­istes. Il sem­ble en effet peu prob­a­ble que le vis­age poupin de l’étudiant de Sci­ences-Po rivalise demain avec celui bar­bu du Che, sur les tee-shirts des fils de bobos. Néan­moins, cet argu­ment, fût-il illu­soire, est car­di­nal dans la vision des choses exposée par Libéra­tion. Il con­di­tionne tout le reste. Si Méric est une icône, il n’a pas à être traité comme un citoyen ordi­naire. Aus­si Fab­rice Rous­selot, dans son édi­to, peut-il tran­quille­ment affirmer : « On pour­rait ali­menter la polémique vaine de savoir « qui a com­mencé ». Qui a don­né le pre­mier coup, qui a insulté un peu plus ou un peu moins, qui voulait la bagarre. » Eh bien, oui ! Pourquoi faire un procès équitable ? Pourquoi s’intéresser aux faits ? Pourquoi vouloir savoir ce qui s’est réelle­ment pro­duit ? Pourquoi vouloir juger en con­nais­sance de cause ? Puisqu’on vous dit que Méric est une icône. Or, une icône, on l’encense ou on ferme sa gueule. Toute autre atti­tude est déplacée. « Les fas­cistes sont une men­ace pour la démoc­ra­tie, pas ceux qui les com­bat­tent. » Donc ? Doit-on en con­clure que Libé donne son blanc-seing à l’extermination à vue des fas­cistes ? Ceux qui com­bat­tent leurs adver­saires poli­tiques par la traque, la dénon­ci­a­tion, l’appel au meurtre et la vio­lence seraient donc des démoc­rates exem­plaires ?

La dissolution du réel

Mais le point sur lequel Libéra­tion n’a pas tort, c’est quand il note que la vidéo, con­traire­ment à ce qu’affirme la majorité des médias après le 25 juin, n’apporte en effet pas d’élément fon­da­men­tale­ment neuf au dossier, et, comme nous le remar­quions plus haut, qu’il n’y a pas lieu de par­ler de « nou­velle ver­sion », for­mule qui trahit surtout un cafouil­lage du relais médi­a­tique. L’attitude de Libé a le mérite, si ce n’est de la jus­tice, du moins de la cohérence. On nous dit en somme que bien sûr, les faits ne plaident pas en faveur de la thèse d’une vic­time inno­cente assas­s­inée gra­tu­ite­ment, que non, Méric n’a pas été lynché au sol et qu’il est cer­tain qu’il était belliqueux, mais qu’au fond le prob­lème n’est pas là. Que les faits n’ont en eux-mêmes stricte­ment aucune impor­tance. Ce qui compte, c’est qu’en tant qu’Antifa, Méric était ontologique­ment pur, quelle que soit la manière dont il ait pu se com­porter, en con­séquence de quoi, remet­tre en cause son statut de mar­tyr et d’icône relève du blas­phème. C’est en fonc­tion de cette méta­physique de poster de cham­bre d’ado que nous sommes cen­sés juger des choses, point. Le réel est un domaine réservé aux ergo­teurs funestes et demeure tou­jours sus­pect de ne pas col­la­bor­er à ce que Philippe Muray appelait « L’Empire du Bien. » Votons sa dis­so­lu­tion.

Le lieu du scandale

« Quant à l’in­for­ma­tion de RTL pré­cisant que le mil­i­tant antifa n’a pas été « lynché une fois par terre », tout le monde le savait, les témoins, la PJ et le pro­cureur de Paris l’ayant bien expliqué », pré­cise donc encore Rous­selot. Cela est juste et cepen­dant, si cette non-infor­ma­tion a été rap­portée de cette manière, c’est bien parce que l’affabulation d’un lyn­chage avait cir­culé, et si elle avait cir­culé, c’est parce que des faits sem­blables auraient cor­re­spon­du à la rhé­torique pré­cisé­ment employée par des jour­naux comme Libéra­tion, sans quoi Libé se retrou­ve avec un mar­tyr dépourvu de son auréole. Non, le pau­vre étu­di­ant n’a pas été lynché et sa mort, si elle est trag­ique, ne tient pas du scan­dale poli­tique. En revanche, si la plu­part des médias sont donc revenus piteuse­ment de ce faux scan­dale, il est éton­nant que n’ait été nulle part désigné le vrai scan­dale : com­ment ce fait-divers a été manip­ulé par le gou­verne­ment pour organ­is­er un lyn­chage sym­bol­ique de ses opposants, ceux-ci tenus implicite­ment pour respon­s­ables de la mort d’un ado­les­cent et de la résur­rec­tion du nazisme par une chaîne de syl­lo­gismes pro­pre­ment aber­rante. Que les médias, abusés avec autant de facil­ité, aient par­ticipé à l’organisation de ce lyn­chage, voilà qui aurait mérité toutes les épithètes accolées hâtive­ment à l’événement : « lâche » et « odieux », par exem­ple. Et voilà ce qui ressor­tit bien, en effet, au scan­dale poli­tique.

M.D.

Sur le même sujet

Related Posts

None found

Les réseaux Soros
et la "société ouverte" :
un dossier exclusif

Tout le monde parle des réseaux de George Soros, cet influent Américain d’origine hongroise qui consacre chaque année un milliard de dollars pour étendre la mondialisation libérale libertaire.

En effet, derrière un discours "philanthropique" se cache une entreprise à l'agenda et aux objectifs politiques bien précis. Mais quelle est l’étendue de ce réseau ?

Pour recevoir notre dossier rejoignez nos donateurs (avec un reçu fiscal de 66% de votre don).

Derniers portraits ajoutés

Abel Mestre

PORTRAIT — Faut-il class­er Abel Mestre dans la caté­gorie jour­nal­iste ? Abel Mestre con­stitue à lui seul un fourre-tout de l’extrême extrême-gauche, allant du stal­in­isme à l’anarchisme en pas­sant par le trot­skisme expéri­men­tal et l’action de rue.

Sophia Aram

PORTRAIT — Issue d’une famille d’o­rig­ine maro­caine, Sophia Aram est née à Ris-Orangis (Essonne) le 29 juin 1973. Sophia Aram s’ini­tie à l’art de l’im­pro­vi­sa­tion dans les étab­lisse­ments sco­laires de Trappes puis au sein de la com­pag­nie « Déclic Théâtre », où elle côtoie Jamel Deb­bouze.

Christophe Ono-dit-Biot

PORTRAIT — Né en jan­vi­er 1975 au Havre, Christophe Ono-dit-Biot a fait Hypokhâgne et Khâgne au lycée Jan­son-de-Sail­ly, à Paris, puis un DEA de Lit­téra­ture com­parée sur les écrivains fin de siè­cle « déca­den­tistes ». Il est agrégé de let­tres mod­ernes (2000).

Ali Baddou

PORTRAIT — Ali Bad­dou n’est pas seule­ment présen­ta­teur-jour­nal­iste et pro­fesseur de philoso­phie poli­tique à Sci­ences-Po. Ce mem­bre de l’hyperclasse mon­di­ale est avant tout au cœur des réseaux de pou­voir maro­cains, français (mit­ter­ran­di­ens et social­istes) et médi­a­tiques.

Johan Hufnagel

PORTRAIT — Bien qu’il n’ait, pour un jour­nal­iste, pas écrit grand chose, Johan Huf­nagel n’en est pas moins par­venu à se hiss­er aux postes clés des médias où il a posé ses valis­es. Il n’y a là rien d’é­ton­nant : son secteur d’ac­tiv­ité n’est ni l’in­ves­ti­ga­tion, ni même la sim­ple rédac­tion, mais le numérique.

"Le partage, c'est le secret du bonheur."

Sylvain Augier, reporter, animateur de radio et de télévision