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La Peste de Camus, relue par Eric Werner

17 avril 2020

Temps de lecture : 5 minutes
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La Peste de Camus, relue par Eric Werner

Eric Werner, qui a enseigné la philosophie politique à l’université de Genève est essayiste et a publié de nombreux ouvrages aux éditions L’Âge d’homme et Xenia. Collaborateur régulier de la revue en ligne suisse de Slobodan Despot, Antipresse, il y a publié récemment une analyse de La Peste d’Albert Camus, qui nous a paru être intéressante pour nos lecteurs en ces temps endémiques.

Camus revisité : La Peste aujourd’hui

Les événe­ments actuels ont été l’occasion de redé­cou­vrir La Peste, le grand roman de Camus pub­lié en 1947. Beau­coup qui l’ont lu autre­fois s’en inspirent aus­si, con­sciem­ment ou incon­sciem­ment, dans leurs dis­cours. Mais dans un esprit qui n’est pas néces­saire­ment celui du roman.

La Peste, on le sait, doit se lire comme une fable, fable au tra­vers de laque­lle Camus nous par­le de la péri­ode d’occupation en France entre 1940 et 1944. Il décrit sous forme cryp­tée ce qui s’est passé en France en ces années-là, plus par­ti­c­ulière­ment encore les atti­tudes et com­porte­ments, les réac­tions des gens : com­ment, en fait, ils ont vécu ce moment d’histoire, ou si l’on préfère y ont survécu. La peste joue donc ici le rôle de métaphore : c’est une métaphore de la guerre.

Une com­para­i­son qu’on retrou­ve aujourd’hui dans les inter­ven­tions télévisées du prési­dent Macron, à cette dif­férence près que ce n’est pas ici la guerre qui est com­parée à la peste, mais bien l’inverse : la peste qui est com­parée à la guerre. Par ailleurs, quand le prési­dent Macron dit : « Nous sommes en guerre », il ne par­le pas seule­ment de la peste, mais de ce que lui-même s’apprête à faire pour la com­bat­tre : autrement dit, effec­tive­ment, la guerre. Or cette guerre n’a rien de métaphorique. C’est une guerre réelle, aus­si réelle, par exem­ple, que la guerre con­tre le ter­ror­isme, dont elle est d’ailleurs très proche. On insis­tera en par­ti­c­uli­er sur la sup­pres­sion d’un cer­tain nom­bre de lib­ertés fon­da­men­tales, à vrai dire de toutes ou d’à peu près toutes. L’exécutif, en cer­tains pays, est devenu pour ain­si dire hors con­trôle. Il fait ce qu’il lui plaît. Il en va de même de la police, son bras armé. Elle a désor­mais quarti­er libre.

De la métaphore à l’injonction

On est donc dans la métaphore, mais en même temps au-delà de la métaphore. Camus décrivait le régime d’occupation en France entre 1940 et 1944. On ne dira pas que la France est aujourd’hui un pays occupé, ce serait exces­sif. Tout ce qui est exces­sif est insignifi­ant. Sauf, le soulign­era-t-on assez, que les Français n’ont plus le droit aujourd’hui de sor­tir de chez eux, ou s’ils le font doivent dis­pos­er d’une attes­ta­tion de déplace­ment déroga­toire : d’un passe­port intérieur, autrement dit. C’est le cas même en pleine cam­pagne ou à la mon­tagne, là où, comme on sait, le risque d’attraper le virus ou de le com­mu­ni­quer est par­ti­c­ulière­ment présent et élevé. Si ce n’est pas un régime d’occupation, cela y ressem­ble beau­coup.

Abstra­here mentem a sen­si­bus, dis­ait Descartes. S’abstraire de ses sen­sa­tions, c’est la démarche sci­en­tifique. On pour­rait aus­si dire : s’abstraire de la réal­ité. Tant il est vrai qu’on ne com­prend bien la réal­ité qu’en la met­tant à dis­tance, en créant entre elle et nous un cer­tain espace. C’est la démarche sci­en­tifique, mais c’est aus­si celle des artistes et des écrivains. Dans le roman de Camus, la métaphore de la peste est ce qui crée cet espace. Éty­mologique­ment par­lant, une métaphore est un déplace­ment. En l’espèce, un déplace­ment s’opère donc, déplace­ment per­me­t­tant de met­tre la guerre à dis­tance, par­tant aus­si de mieux la com­pren­dre : mieux, en tout cas, qu’on ne le ferait si l’on restait le nez col­lé dessus.

Le prési­dent Macron lui aus­si, d’une cer­taine manière, se met à dis­tance : il métapho­rise la peste. Mais Macron n’est pas Camus. S’il se met ain­si à dis­tance, ce n’est pas pour com­pren­dre la réal­ité (en l’occurrence, la peste : qu’est-ce que cette peste ? D’où vient-elle ? Qu’est-ce qui l’a ain­si ren­due pos­si­ble ? N’en serais-je pas moi-même aus­si, pour une part, respon­s­able ? Etc…), c’est pour lui en sub­stituer une autre (la guerre). Par là même, le déplace­ment métaphorique est annulé. On ne se lim­ite pas ici à com­par­er deux réal­ités l’une à l’autre. La sec­onde absorbe entière­ment la pre­mière, en fait s’y sub­stitue. La métaphore se trans­forme ain­si en injonc­tion à agir, con­crète­ment à se com­porter comme si l’on était réelle­ment en guerre (alors qu’en fait, on ne l’est pas : la guerre n’est qu’une métaphore).

Macron s’autorise ain­si de la métaphore pour nous faire aller au-delà de la métaphore. Il joue sur cette ambiguïté même de la guerre : la guerre, à la fois sim­ple métaphore et guerre réelle, pour nous faire bas­culer de la pre­mière dans la sec­onde. C’est une opéra­tion poli­tique. Pourquoi non, dira-t-on. Sauver des vies humaines n’a pas de prix. Soit l’on com­bat le virus, soit on ne la com­bat pas. Qui veut la fin veut les moyens. On con­naît ce dis­cours. Mais le but, en l’espèce, est-il seule­ment de com­bat­tre le virus ? Quand on voit aujourd’hui ce qui se passe, il n’est pas illégitime de se pos­er la ques­tion. On pour­rait aus­si s’interroger sur l’adéquation des moyens à la fin pour­suiv­ie. Est-ce bien en inter­dis­ant aux gens de sor­tir de chez eux qu’on com­bat le mieux la peste ? Beau­coup en doutent.

Où est passé l’argent ?

Dans le roman de Camus, il n’est que peu ques­tion des caus­es de la peste. À aucun moment les per­son­nages du roman n’en vien­nent à se pos­er la ques­tion de savoir si le bacille est ou non naturel, s’il est ou non instru­men­tal­isé, etc. On ne savait pas encore à l’époque ce qu’était le com­plo­tisme, à plus forte rai­son encore l’anticomplotisme. On pour­rait, il est vrai, évo­quer le per­son­nage du P. Pan­eloux, qui dans ses prêch­es incite les gens qui l’écoutent à la repen­tance. Dieu se serait servi de la peste pour éclair­er ses ouailles, les ramen­er dans le droit chemin. On est bien ici dans une forme de com­plo­tisme, le com­plo­tisme théologique. Mais le P. Pan­eloux n’occupe dans le roman qu’une place périphérique. On ne lui donne la parole que parce qu’il faut de tout pour faire un monde.

Camus ne s’occupe donc pas de savoir d’où vient ou non la peste. Ce n’est pas cela qui l’intéresse. Il ne croit pas non plus qu’on ait telle­ment prise sur elle : «Une fois de plus, elle (la peste) s’appliquait à dérouter les straté­gies dressées con­tre elle, elle appa­rais­sait aux lieux où on ne l’attendait pas pour dis­paraître de ceux de ceux où elle sem­blait déjà instal­lée. Une fois de plus, elle s’appliquait à éton­ner» (1). Bref, elle fait ce qu’elle veut. C’est elle la plus forte. La peste n’a, en ce sens, rien à nous appren­dre. On ne tiendrait peut-être plus aujourd’hui exacte­ment le même lan­gage. L’actuelle pandémie nous en apprend au con­traire beau­coup, et sur beau­coup de choses : à com­mencer par l’état de nos défens­es immu­ni­taires. On pour­rait à cet égard se deman­der si le mode de vie que mènent aujourd’hui les gens, le genre de nour­ri­t­ure qu’ils ingur­gi­tent, sans par­ler de l’air qu’ils respirent, con­tribuent beau­coup à les ren­forcer (2).

Elle nous inter­pelle égale­ment sur les poli­tiques menées depuis une trentaine d’années en matière hos­pi­tal­ière, poli­tiques mar­quées par la ten­dance à priv­ilégi­er les économies à tout prix. Ce qui est para­dox­al, car jamais l’État n’a dis­posé d’autant d’argent qu’aujourd’hui. Mais c’est une réal­ité : le nom­bre de lits dans les hôpi­taux n’a cessé de dimin­uer ces dernières années. Or, comme le rel­e­vait récem­ment l’économiste Gaël Giraud (3), moins on donne d’argent à l’hôpital pub­lic, plus néces­saire­ment il y a de morts. Les « nou­velles poli­tiques publiques » trou­vent ici leurs lim­ites. On pour­rait aus­si se deman­der où est passé l’argent. Cer­taines pri­or­ités, à tout le moins, seraient à revoir.

Toutes ces ques­tions et d’autres encore sont absentes du roman de Camus. En revanche, il traite de sujets qu’on ne se donne plus aujourd’hui telle­ment la peine d’aborder : par exem­ple, pourquoi com­bat­tre la peste plutôt que ne pas la com­bat­tre ? Qu’est-ce qu’il y a de plus fort en l’homme, le bien ou le mal ? Le bien quand même, répond Camus. Mais cela reste à con­firmer.

Notes

  1. La Peste, Gal­li­mard, Folio, 1976, p. 258.
  2. Bonnes remar­ques à ce sujet de l’anthropologue Jean-Dominique Michel sur son blog de la Tri­bune de Genève (12 mars).
  3. RT France, dans l’émission « Inter­dit d’interdire », 24 mars.
Pour lire et soutenir L’Antipresse : antipresse.net

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