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Journalisme de complaisance, la conférence de presse d’Emmanuel Macron du 25 avril 2019

Le site Les Crises du 12 mai 2019 a analysé les questions et les profils des quinze journalistes qui ont pu interroger Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse du 25 avril 2019. Il nous a semblé intéressant d’en publier les principaux extraits ainsi que les mini portraits des journalistes accrédités. Les termes employés par le rédacteur des Crises n’engagent pas l’Observatoire.

1) Conférence de presse à l’Élysée : qui sont les quinze journalistes qui ont pu poser une question à Emmanuel Macron ?

Source : Les Crises, Laurent Dauré, 12/05/2019

Le 25 avril, seuls quinze journalistes ont posé une question à Emmanuel Macron lors de sa première conférence de presse du quinquennat. Ils étaient environ 320 dans la salle. Le discours introductif du locataire de l’Élysée devait durer vingt minutes mais la logorrhée jupitérienne est telle qu’il a fallu attendre une heure avant d’entendre la phrase : « Je vais maintenant répondre à toutes [sic] vos questions. » On pouvait voir des dizaines de mains levées. Qui a choisi les journalistes autorisés à s’exprimer ? Par quelle procédure et sur quels critères ? 

Nous proposons ci-dessous (1) une transcription exacte de toutes les questions et (2) les pedigrees des quinze privilégiés. La nature des premières et des seconds laisse penser que la sélection n’a pas été laissée au hasard…

Question 1

Bonsoir, monsieur le président de la République. Élizabeth Pineau, journaliste à l’agence Reuters et présidente de l’association de la presse présidentielle. Et c’est à ce titre que j’ai l’honneur de vous poser cette toute première question de cette toute première grande conférence de presse organisée à l’Élysée depuis votre arrivée au pouvoir il y a près de deux ans. Monsieur le président, le 13 février 2018, vous avez déclaré devant la presse présidentielle : « Je suis arrivé au pouvoir par effraction dans une France qui était malheureuse et inquiète ». Beaucoup d’encre a coulé depuis. On a parlé de votre arrogance, de votre brillance, de votre force, de vos faiblesses, de votre distance autant que de votre proximité avec les Français. De votre solitude, aussi, en ces murs. Et voici ma question : quelles sont les raisons profondes de ce rendez-vous, aujourd’hui à l’Élysée, devant la presse, et à travers elle devant tous les Français ? Quel est ce moment de votre mandat au regard de vos intentions premières ? Avez-vous des regrets ? Peut-on parler d’une rupture ? d’une transition ? d’un acte comme on dit au théâtre ? d’un nouveau départ ?

Élizabeth Pineau : journaliste politique à Reuters ; présidente de l’Association de la presse présidentielle depuis 2015 ; correspondante à l’Élysée depuis la présidence de Jacques Chirac ; passée par BFM Radio ; diplômée de l’Institut pratique du journalisme (IPJ Paris-Dauphine), établissement dans lequel elle enseigne désormais le journalisme politique ; passionnée de mode, elle a écrit avec Gaëtane Morin (chef de service « politique et sport » au Parisien Week-EndLe Vestiaire des politiques (Robert Laffont, 2016), un livre dont la quatrième de couverture nous apprend que les auteurs « ont demandé à des élus de premier plan, de droite comme de gauche, de dévoiler leur rapport au vêtement. Elles ont recueilli les confidences exclusives du président de la République, François Hollande, et celles de personnalités qui s’expriment pour la première fois sur ce sujet (Valérie Pécresse, Aurélie Filippetti, Anne Hidalgo, Michèle Alliot-Marie, Bruno Le Maire, Bernard Cazeneuve…). » Bref, dépolitisation et peopolisation garanties.

Question 2

Bonsoir, monsieur le président. Jeff Wittenberg, pour la rédaction de France 2. Vous avez annoncé ce soir, il y a quelques instants, un redéploiement ambitieux des services publics, sur les territoires, la création notamment de maisons « France Service » dans chaque canton, la fin des fermetures d’écoles, la fin des fermetures d’hôpitaux. Et dans le même temps, un petit peu plus tard, vous avez dit que l’un des moyens pour aboutir aux baisses significatives de l’impôt sur le revenu que vous annoncez, ce sera la baisse des dépenses publiques. Alors vous parliez tout à l’heure de demandes contradictoires des Gilets jaunes, est-ce que ce que vous avez annoncé ce soir est compatible ? Est-ce qu’on peut baisser les impôts et baisser les dépenses publiques ? Et puis, question corollaire : est-ce que l’objectif de réduire de 120 000 fonctionnaires, qui était l’objectif de la fin de votre quinquennat, est toujours d’actualité ? Merci, monsieur le président.

Jeff Wittenberg : journaliste politique à France 2 (il y travaille depuis 1994) ; coprésente « Les 4 vérités » (Télématin) ; diplômé du Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris ; vainqueur avec Jean-Marie Lequertier du Prix franco-allemand du journalisme 2009 dans la catégorie « Télévision » pour leur reportage « La France : une arrogante solitude ? », diffusé dans l’émission « Un œil sur la planète ». Le jury a tenu à saluer le fait que les « auteurs montrent que la France et les Français ne s’intéressent en fait à l’Europe que dans la mesure où elle sert leurs intérêts. » Le reportage a été proposé aux téléspectateurs du service public le 13 octobre 2008, soit huit mois après la ratification par voie parlementaire du traité de Lisbonne, version à peine modifiée du traité constitutionnel européen rejeté par 55 % des Français lors du référendum de 2005. Mais ce n’est pas en s’intéressant à ce « problème démocratique » que l’on peut espérer remporter le Prix franco-allemand du journalisme.

Question 3

Monsieur le président, David Revault d’Allonnes, Journal du dimanche. Une petite question sur votre rapport à l’opinion, qui depuis votre élection en ces lieux s’est rapidement, brutalement, dégradé. On a pu le constater notamment au plus fort de la crise des Gilets jaunes, où vous avez été parfois personnellement et violemment mis en cause. Alors, tout simplement, comment vous expliquez ce fait ? Est-ce que peut-être cela provient de comportements ou d’attitudes de votre part ? Comment l’avez-vous vécu personnellement, parce que ça a été quand même assez dur ? Et puis comment entendez-vous remédier à cet état de fait pour la fin du quinquennat ? Et puis, une petite question connexe : vous disiez que ce grand débat vous avez transformé, en quoi précisément, aujourd’hui, avez-vous personnellement changé ? Je vous remercie.

David Revault d’Allonnes : rédacteur en chef politique du JDD ; intervient également sur BFMTV, Canal+ et France 24 ; passé par Libération, Europe 1 et Le Monde ; diplômé du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ) de Strasbourg ; spécialiste du PS post-Mitterrand ; a écrit avec Laurent Borredon (journaliste au MondeValls, à l’intérieur (Robert Laffont, 2014), un « livre-vérité » complaisant sur les idées et la personne de Manuel Valls, et écrit tout seul Les Guerres du président (Seuil, 2015), un « livre-vérité » complaisant sur la politique étrangère et les interventions militaires de François Hollande.

Question 4

Monsieur le président, bonjour. Jean-Jérôme Bertolus, France Info. Vous venez de l’esquisser un petit peu, vous avez cité de nombreuses actions, de nombreux projets de réforme. Vous venez d’esquisser un petit peu votre exercice du pouvoir dans cet an II du quinquennat. Est-ce que vous pourriez aller un petit plus loin ? Puisque vous avez dit que vous avez été un peu incompris des Français. Est-ce que ça veut dire que vous allez refaire pratiquement d’une manière permanente cet exercice inédit sous la Ve, c’est-à-dire ces débats, où on vous a vu effectivement échanger avec les Français, avec les élus ? Est-ce qu’on va rentrer en quelque sorte dans un an II de débat permanent et d’une démocratie directe entre vous et les Français ? Est-ce qu’il faut que les Français vous connaissent mieux ?

Jean-Jérôme Bertolus : chef du service politique de Franceinfo ; passé par Le Figaro, La Tribune, BFM, i>Télé, L’Opinion ; diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris ; a été éditeur chez Hachette Littératures, où il publie notamment Maintenant : Ségolène Royal répond à Marie-Françoise Colombani (2007) et « Salauds de patrons ! » : Pourquoi les Français n’aiment plus leurs chefs d’entreprise de Geoffroy Roux de Bézieux (2007), actuel président du MEDEF ; coauteur avec Frédérique Bredin (ancienne ministre et députée PS, actuelle présidente du CNC) de Tir à vue, 1965-2012 : La folle histoire des présidentielles (Fayard, 2011).

Question 5

Bonsoir, monsieur le président. Amélie Carrouër pour TF1/LCI. Je vais me permettre de revenir sur quelques précisions, peut-être : vous parlez d’une baisse significative de l’impôt sur le revenu. Significative, ça veut dire combien ? Ça veut dire quoi ? Vous avez parlé des niches fiscales, vous allez travailler dessus, une réflexion, mais ceci dit, vous avez certainement des pistes. Est-ce qu’on pourrait en savoir plus ? Vous avez parlé également de travailler davantage, là encore, concertation, le gouvernement va certainement y travailler, mais vous avez peut-être des préférences. Le jour férié, les 35 heures, serait-il possible d’en savoir plus ?

Amélie Carrouër : journaliste politique et présentatrice sur TF1 et LCI ; passée par i>Télé et Canal+ ; titulaire d’un master en lettres modernes spécialisé en information et communication, option journalisme ; dans un entretien accordé à la gazette municipale Infos Lilas (no 113, avril 2012), elle déclare que suivre une élection présidentielle est « l’expérience ultime pour un journaliste politique ». Puis, elle nous révèle son sacerdoce : « Je vis une histoire d’amour avec la télévision. Être au cœur de l’action et regarder les gens droit dans les yeux pour leur raconter ce qui s’y passe, c’est exactement ce que j’aimerais continuer à faire. »

Question 6

Monsieur le président, bonsoir. Stéphane Vernay, Ouest-France. Vous venez de dire à l’instant que vous ne croyez pas à la République du référendum permanent. Devons-nous comprendre que l’hypothèse qui a longtemps été émise, qui consisterait à soumettre une ou plusieurs des mesures que vous nous présentez ce soir à un référendum, est définitivement écartée ? Et si vous n’avez pas écarté cette hypothèse, quels seraient les points que vous verriez soumis à référendum ?

Stéphane Vernay : journaliste, rédacteur en chef délégué et directeur de la rédaction de Paris à Ouest-France ; a été pigiste pour les journaux de collectivités locales ; il confie à propos de son expérience auprès des élus locaux : « Si tu te montres une carpette, ils t’écrasent » ; ce sont souvent « de grands angoissés, qui veulent avoir le sentiment que tu es à leur botte. Alors, respect, écoute, “compromis mais pas compromission.” » (Paul Goupil, « Le maire et le journaliste : je t’aime, moi non plus », Pouvoirs, no 148, janvier 2014). Et avec les élus nationaux ?

Question 7

Bonjour, monsieur le président. Apolline de Malherbes, pour BFMTV et RMC. La semaine dernière, juste avant votre allocution qui devait être la semaine dernière, vous aviez dit aux Français « Je vais vous répondre ». Sauf le respect que je vous dois, je vois surtout des chantiers mais pas véritablement de réponses précises. J’aimerais qu’on y revienne. Y a des projets, il y a des projets de pactes, il y a des conseils… Vous aviez aussi promis une « révolution » aux Français, c’était le titre de votre livre. Et vous avez dit plus récemment « Nous ne reprendrons plus le cours normal de nos vies ». Vous avez dit à l’instant « Je n’aurais pas de répit ». Les Français non plus n’ont pas de répit, ils vous écoutent ce soir. Pour beaucoup d’entre eux, ils vont se réveiller demain matin, ils vont préparer le petit-déjeuner de leurs enfants, ils vont partir travailler. Ils auront, pour beaucoup, une boule au ventre. Qu’est-ce que vous faites pour réduire ces angoisses ? Je voudrais quand même comprendre : vous dites qu’il y aura une baisse d’impôts, vous avez dit cinq milliards tout à l’heure, mais ça veut dire combien concrètement pour ceux qui vous écoutent, dans leur foyer, dans leur maison ? Vous avez dit également qu’on allait travailler plus longtemps, alors vous dites que vous ne bougerez pas l’âge légal, mais concrètement, si on doit cotiser davantage, si on doit cotiser plus longtemps, ça revient quand même un peu à la même chose. Vous leur dites qu’il va falloir qu’ils travaillent plus. Et puis enfin, vous dites qu’au-delà de tout cela, il y aura quand même une augmentation de leurs revenus, j’aimerais savoir de combien, j’aimerais savoir s’il va y avoir véritablement une hausse du pouvoir d’achat. En fait, dire aux Français à quelle sauce ils vont être mangés.

Apolline de Malherbes : journaliste politique et présentatrice sur BFMTV et RMC ; passée par Le Figaro, LCI et Canal + ; titulaire d’un DEA en sociologie politique et d’un master en affaires publiques (Sciences Po) ; enseigne le journalisme politique à Sciences Po ; ex-chevènementiste ; auteur de Politiques cherchent audimat, désespérément (Albin Michel, 2007), un livre qui pose de graves questions : « Pourquoi Nicolas, Ségolène, Jack et les autres passent-ils autant de temps à se confier dans les talk shows des Ruquier, Drucker, Fogiel et autres Ardisson ? […] Mais se faire aimer, pour soi et non pour ses idées, permet-il de masquer les éventuelles fragilités des programmes et des partis ? »

Question 8

Oui, bonsoir. Jérôme Rivet de l’AFP. Je voudrais des éclaircissements sur trois petits points. 1. Quelle est pour vous la bonne part de proportionnelle ? 2. Est-ce que vous êtes favorable toujours à une réduction de 30 % du nombre de parlementaires ? 3. Vous l’avez qualifiée de rumeur, mais êtes-vous favorable ou non à la suppression de l’ENA ? Et quelle est la mission de M. Thiriez ?

Jérôme Rivet : journaliste politique à l’AFP ; affecté à l’Élysée depuis mars 2017 ; longtemps en poste à l’étranger (Londres, Jakarta, Tokyo, Bruxelles, Nicosie) ; inoffensif et lisse, le ronron de l’ordre médiatique existant.

Question 9

Bonjour, monsieur le président. Élizabeth Martichoux pour RTL. D’abord vous avez évoqué à plusieurs reprises le plein-emploi. Vous avez donné un cap : 2025. Est-ce que ça veut dire que vous enjambez l’objectif initial ? Vous aviez dit « 7 % en 2022 » ; je crois qu’on est juste en-dessous de la barre des 9 %, le taux de chômage n’a baissé que de 0,2. Est-ce que vous maintenez l’objectif de 7 % ? Est-ce que ça veut dire que vous demandez cinq années supplémentaires, vous avez besoin de cinq ans de plus pour ce plein-emploi ? Et puis je voudrais aussi revenir sur la vision… Vous avez eu une expression tout à l’heure : « chacun est un peu responsable ». Vous aviez aussi parlé, rappelez-vous, au début du quinquennat, des premiers de cordée. Et la crise a montré que les Français savaient très bien qui était devant, qu’eux étaient derrière, à la peine, mais que la cordée, la corde, eux ils ne l’ont pas vue, la corde. La solidarité, ce qui permet de faire peuple, ils ne le voient pas. Non seulement ça, mais en plus il est possible qu’ils vous accusent d’avoir accusé encore la fracture entre eux et ceux qui sont devant. Alors est-ce que c’était une vision que vous continuez de porter, vision de la société ? Et est-ce que d’ici à la fin de votre mandat, vous pensez pouvoir retisser la corde ?

Élizabeth Martichoux : journaliste et animatrice de radio et de télévision ; rédactrice en chef du service politique de RTL ; présente « Le Grand Jury » (LCI/RTL/Le Figaro) et « État de santé » (LCP) ; passée par France Inter, Europe 1, France 3, France 5 ; diplômée de l’École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille ; divorcée (en 2014) d’Aquilino Morel, ancien conseiller politique de François Hollande à l’Élysée et amateur de chaussures bien cirées ; a coécrit avec Catherine Mangin(directrice adjointe de l’information de RTL) Ces femmes qui nous gouvernent (Albin Michel, 1990) – « Nos femmes politiques sont formidables ! » assure la quatrième de couverture… –, et également auteur du livre Les Journalistes (Le Cavalier bleu, 2003), dans lequel elle « démonte les idées reçues concernant ce métier pour en révéler la complexité et la diversité ». Assurément décapant.

Question 10

Monsieur le président, bonjour. Marcelo Wesfreid du Figaro. Vous avez demandé tout à l’heure à votre Premier ministre de supprimer un certain nombre « d’organismes inutiles », je vous cite, de façon même massive. Est-ce que vous pourriez préciser votre pensée, et nous dire concrètement, puisque c’est le terme, quels sont les organismes que vous souhaiteriez voir supprimés ?

Marcelo Wesfreid : journaliste au service politique du Figaro ; affecté au suivi de l’exécutif ; intervient également sur France Inter et Public Sénat ; passé par L’Express (où il suivait plus particulièrement le PS) ; diplômé de l’École normale supérieure (Fontenay-Saint-Cloud), option littérature, information et communication ; inoffensif et lisse, le ronron de l’ordre médiatique existant.

Question 11

Bonsoir, monsieur le président. Laurence Ferrari, CNews pour le groupe Canal+. Lors de votre élection en 2017, vous avez dit que vous aviez senti la colère des Français dans un pays qui n’était pas stabilisé. Est-ce que vous ne pensez pas que depuis deux ans vous avez été sourd et aveugle à cette colère ? Et qu’aujourd’hui, encore une fois, le message que vous envoient les Français, les Gilets jaunes, il est dirigé contre vous et pas seulement par la fonction que vous habitez ? Est-ce que vous pensez avoir péché, et si oui, par naïveté, par arrogance, ou par inexpérience ? L’autre chose que vous avez dit [sic], c’est que vous avez pu toucher, lors de ce grand débat, l’épaisseur des vies des Français. Quel est le message que vous leur envoyez ce soir ? Vous leur dites, à ceux qui ont voté pour vous en 2017, parce que votre promesse c’était « Vous travaillerez mieux, et vous gagnerez mieux votre vie », aujourd’hui vous leur dites « Vous travaillerez plus, vous êtes des feignants [sic], vous travaillez moins que vos voisins » ? C’est surprenant parce que les chiffres dont moi je dispose, Eurostat 2018, en matière de temps de travail, la France est en troisième position derrière la Grande-Bretagne et l’Espagne. Est-ce que c’est ça le message que vous envoyez aux Français ? Et puis concernant l’agenda 2025, il est évidemment bien au-delà de l’échéance de 2022. Soyons clairs : est-ce que vous serez candidat en 2022, monsieur le président ?

Laurence Ferrari : journaliste et animatrice sur CNews, Canal+ et Radio Classique ; ancienne présentatrice du journal de 20 heures de TF1 ; passée également par l’AFP, France 2, Europe 1, Le Point, France Info, RTL, LCI, i>Télé, C8 ; vedette pour magazines people ; deux ans de formation à l’École française des attachés de presse à Lyon (aujourd’hui appelée École des nouveaux métiers de la communication) et titulaire d’un DESS de communication politique et sociale à La Sorbonne.

Question 12

Monsieur le président, Michaela Wiegel, Frankfurter Allgemeine Zeitung. C’est l’heure de l’Europe. Vous avez réaffirmé vos ambitions européennes, notamment sur Schengen, et la question de l’énergie. Est-ce que vous commencez aussi une deuxième phase dans votre stratégie européenne ? On a vu que le couple franco-allemand n’a pas, jusqu’à maintenant, rempli tous les objectifs, tous les espoirs que vous avez misés en lui. Est-ce qu’il faut changer, comme certains vous le suggèrent ? Ou est-ce que vous, vous gardez l’espoir qu’ensemble, en Franco-Allemands, on arrivera à entraîner d’autres Européens à changer l’Europe ?

Michaela Wiegel : correspondante à Paris du quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung ; spécialiste des relations franco-allemandes ; conférencière pour des événements européistes ; diplômée de Sciences Po et titulaire d’un master en administration publique de la John F. Kennedy School of Government de Harvard ; auteur de Emmanuel Macron: Ein Visionär für Europa, eine Herausforderung für Deutschland [Emmanuel Macron : un visionnaire pour l’Europe, un défi pour l’Allemagne] (Europa Verlag, 2018), un livre de promotion du président français destiné au public germanophone. Exprimant son propre point de vue en l’attribuant « aux Allemands », la journaliste déclare à L’Obs (4 juillet 2018) : « globalement, le réformateur qu’est votre président est encore très apprécié. Surtout sa stature internationale. Le credo européen assumé de Macron enchante les Allemands. Les pro-Européens voient en lui un espoir. Un espoir de faire face à la vague populiste qui déferle sur toute l’Europe. Et de la battre. Ils attendent donc beaucoup de Macron. Car, à leurs yeux, l’approfondissement de l’Union européenne reste à accomplir. »

Question 13

Corinne Lhaïk, L’Express. Bonjour, monsieur le président. Vous avez parlé tout à l’heure des décideurs, on peut imaginer que les patrons font partie des décideurs. N’ont-ils aucune responsabilité en matière de pouvoir d’achat ? Toutes les mesures que vous annoncez, ce sont des mesures qui sont financées par l’État. D’ailleurs, question subsidiaire : combien coûte ce que vous avez annoncé aujourd’hui ? Est-ce que vous n’avez aucun message à faire passer aux patrons dans le domaine du pouvoir d’achat ? Est-ce que ce n’est pas une question qui va être mise sur le tapis dans les prochaines semaines, dans le cadre des négociations avec les partenaires sociaux ? Est-ce que vous estimez ce sujet souhaitable ? Ou est-ce que vous considérez que, finalement, en France aujourd’hui, on ne peut plus vivre dignement de son salaire ?

Corinne Lhaïk : rédactrice en chef du service France à L’Express (depuis 2006) ; passée par Le Nouvel Économiste ; diplômée de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et titulaire d’un DEA d’histoire ; porte un foulard aussi rouge que l’écharpe de son collègue Christophe Barbier.

Question 14

François-Xavier Guillerm, France-Antilles, le JIR [Journal de l’île de La Réunion] et France-Guyane. On a peu parlé d’outre-mer. Vous avez dit que vous maintiendrez les niches fiscales outre-mer, donc je prends note. Est-ce qu’il vous est remonté du grand débat national la nécessité impérieuse de fermer France Ô ?Et deuxièmement, vous avez parlé du droit à la différenciation, ça intéresse beaucoup les DROM [départements et régions d’outre-mer], notamment. Est-ce que vous pouvez en dire un peu plus dessus ?

François-Xavier Guillerm : correspondant permanent à Paris du quotidien France-Antilles (depuis 2005) ; également journaliste pour le JIR et France-Guyane ; passé par Radio Caraïbes International (RCI), La Une Guadeloupe et l’Agence de presse Groupe Hersant média ; a été journaliste reporter d’images pour M6, RFO, France 3, CAPA, Paris Première, M6 ; coauteur avec Xavier-Marie Bonnot du livre Le Sang des nègres : mai 1967 à la Guadeloupe, le dernier massacre de la Ve République (Galaade éditions, 2015), une enquête à base de témoignages sur la mort de 87 civils le 26 mai 1967 lors de la répression policière d’une manifestation d’ouvriers du bâtiment à Pointe-à-Pitre et sur le silence médiatique qui s’en est suivi.

Question 15

Bonsoir, monsieur le président. Paul Larrouturou, « Quotidien ». Vous esquissez ce soir une forme de mea culpa. Mais, en fait, pas vraiment. Vous parlez de caricature, de malentendu. Vous dites, je vous cite, que vous n’êtes « pas comme ça au fond ». Mais au fond n’est-ce qu’un malentendu puisque chaque samedi les Gilets jaunes vous reprochent aussi votre comportement, qu’ils jugent arrogant ? Beaucoup de vos petites phrases ont fini en pancartes. J’en cite quelques-unes : « Je traverse la rue, je vous trouve du travail » ; « le pognon de dingue » des minima sociaux ; « les Gaulois réfractaires au changement ». Je vais pas toutes les citer. Vous répétez prendre votre part de responsabilité, mais quelle est selon vous, exactement, cette part ? Question quasi philosophique. Pouvez-vous changer ? Et voulez-vous vraiment changer ? Et puisque je vous interroge sur vos erreurs, regrettez-vous d’avoir recruté Alexandre Benalladont le comportement entache votre quinquennat et scandalise beaucoup de Français ? Et considérez-vous avec le recul, et toutes les révélations de la presse qui cherche la vérité, avoir fait une erreur ?

Paul Larrouturou : reporter politique pour l’émission « Quotidien » présentée par Yann Barthès sur TMC ; passé par France 5, France 24, France Bleu Azur, « Le Lab » d’Europe 1 ; pratique comme son patron une impertinence superficielle et un cynisme fruste parfaitement digestes pour les dominants.

2) Quinze questions qui auraient pu être posées

Journalisme domestiqué

On le voit, si certaines contenaient des critiques plus ou moins voilées et un peu de poil à gratter, ces quinze questions étaient fondamentalement inoffensives et complaisantes. Emmanuel Macron n’a nullement été mis en difficulté, il a pu dérouler à quinze reprises son verbiage lénifiant comme lorsqu’il parlait tout seul. La plupart des interventions consistaient d’ailleurs à demander des précisions ou des développements à propos du monologue jupitérien, comme si les journalistes cherchaient à faciliter le travail de « pédagogie ».

De plus, les questions versaient souvent dans la personnalisation à l’extrême (Comment vous sentez-vous ? Avez-vous changé ? Avez-vous des regrets ? Etc.) et se focalisaient sur des enjeux d’image, de méthode, de communication, de popularité. Mais aussi sur le financement des mesures. Se dégagent ainsi les principales préoccupations du journalisme politique dominant.

L’éventail des questions posées et des profils journalistiques choisis donne une idée assez juste du nuancier idéologique et social étroit qui caractérise les grands médias. Il dessine le périmètre à l’intérieur duquel il est permis de « débattre ». Le pluralisme est atone, le courage absent, cette conférence de presse a au moins servi à le montrer une fois encore. Ces journalistes du sérail à qui on a donné la parole connaissent les codes et savent qu’il y a des limites à ne pas franchir, des questions qu’il ne sied pas de formuler. D’ailleurs ils n’ont aucunement l’intention de transgresser les règles de la « bienséance », de rompre avec l’ordre médiatique existant. C’est précisément pour cela qu’ils occupent les positions qu’ils occupent et que les passeurs de micro sont allés vers eux.

Journalisme non domestiqué

En guise d’exercice, nous proposons ci-dessous quinze autres questions qui auraient pu être posées par des journalistes moins dociles :

  1. Les mesures que vous venez d’annoncer ne semblent pas répondre aux demandes économiques, sociales et démocratiques des Gilets jaunes, dont le mouvement a suscité le grand débat national. On peut même estimer qu’elles vont dans le sens contraire. Vous dites que vous avez entendu la colère populaire, mais alors pourquoi ne pas donner satisfaction aux aspirations qui la nourrissent ? N’est-ce pas risqué d’étouffer ainsi les revendications du mouvement social le plus important depuis un demi-siècle en France ? D’ailleurs, vous vouliez commémorer Mai 68, ne faut-il célébrer que les révoltes du passé ?
  2. Une personne a perdu la vie, Mme Zineb Redouane. Cinq ont perdu une main. Vingt-deux ont perdu un œil. Des centaines d’autres ont subi des blessures graves. Considérez-vous toujours que le bilan des violences policières contre le mouvement des Gilets jaunes ne mérite aucun commentaire de votre part ? Maintenez-vous que les forces de l’ordre ont été d’un professionnalisme exemplaire ?
  3. Le défenseur des droits, l’ONU, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme et le Parlement européen, entre autres, ont estimé qu’il y avait un usage excessif de la force contre les Gilets jaunes dans le cadre des opérations dites de « maintien de l’ordre ». Le recours aux LBD 40 et aux grenades GLI-F4 a notamment été dénoncé. Pensez-vous, comme certains éditorialistes en vue, que toutes ces organisations et instances se sont liguées contre Paris pour des motifs politiciens ? Si non, pourquoi avez-vous ignoré leurs alertes ?
  4. La France a-t-elle vendu à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis des armes qui ont fait des victimes au Yémen, comme l’affirme une note de la Direction du renseignement militaire révélée par Disclose, en partenariat avec d’autres médias ? Ce matériel offensif a-t-il causé des morts parmi les civils ? Trois journalistes ont été convoqués par la Direction générale de la sécurité intérieure, estimez-vous que les Français n’avaient pas à prendre connaissance des informations qu’ils ont publiées ?
  5. Il y a deux jours, l’Arabie saoudite a procédé à l’exécution par décapitation de 37 personnes, dont 33 chiites ; l’une d’elles a même été crucifiée post-mortem et exposée en public. Compte tenu de ces pratiques moyenâgeuses, des crimes de guerre commis au Yémen et de la dissolution dans l’acide du journaliste Jamal Khashoggi, la politique de Mohammed ben Salmane en matière de droits de l’homme vous paraît-elle en accord avec les valeurs revendiquées par la France ? Sinon,  pourquoi maintenir l’état de nos relations avec le royaume wahhabite ? Pour quelles raisons ce qu’on appelle la « communauté internationale » ne prend-elle aucune sanction contre Riyad ?
  6. Plusieurs membres du gouvernement et des députés LREM ont relayé ou produit des fake newssur les Gilets jaunes : un « salut nazi » vu sur les Champs-Élysées, l’assimilation des manifestants à une « peste brune », Steve Bannon à l’origine du mouvement, l’Italie qui finance les casseurs, etc. Condamnez-vous ces déclarations qui visaient manifestement à discréditer et calomnier les Gilets jaunes ? La loi relative à la lutte contre les fausses informations va-t-elle aussi s’appliquer à la majorité présidentielle ?
  7. Le 10 décembre, lors de votre intervention à la télévision pour répondre à la crise des Gilets jaunes, vous avez déclaré : « Le salaire d’un travailleur au SMIC augmentera de 100 euros par mois dès 2019 ». Il s’est avéré qu’il s’agissait en fait d’un avancement des hausses successives de la prime d’activité qui étaient déjà décidées, couplé à la revalorisation automatique obligatoire du salaire minimum. De plus, comme ce n’est pas une hausse de salaire, il n’y a aucune incidence sur le montant des retraites et de l’assurance-chômage. Et dans le cas d’une personne au SMIC vivant en couple, celle-ci peut ne pas avoir droit à la prime d’activité si son conjoint ou sa conjointe touche un salaire plus élevé que le sien. Comment justifiez-vous le fait d’avoir travesti le contenu réel de la mesure phare de votre annonce ? Comprenez-vous que les Gilets jaunes et les nombreux Français qui les soutiennent aient pu s’estimer trompés ?
  8. Dans un entretien accordé à quelques médias fin janvier, vous avez dit au sujet de Christophe Dettinger : « Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. » Certains ont vu dans ces propos à la fois du conspirationnisme et du racisme. Les maintenez-vous aujourd’hui ?
  9. Jean-Yves Le Drian a déclaré le 9 décembre dernier qu’une enquête menée par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale était en cours pour savoir si des comptes Twitter « liés à la Russie » avaient attisé la révolte des Gilets jaunes. Nous n’avons plus entendu parler de cette affaire depuis, pouvez-vous nous dire où en sont les vérifications et quand le SGDSN publiera son rapport d’enquête ? Par ailleurs, vous avez régulièrement accusé la Russie de s’ingérer dans les affaires françaises ; l’effondrement du « Russiagate » aux États-Unis depuis la publication du rapport Mueller ne vous incite-t-il pas à adopter une position plus prudente ?
  10. Alexandre Benalla frappe des manifestants en se faisant passer pour un policier : il n’écope que d’une mise à pied de quinze jours. Richard Ferrand quitte le gouvernement à cause de l’affaire des Mutuelles de Bretagne : il part présider le groupe LREM à l’Assemblée nationale. Sylvie Goulard quitte le gouvernement à cause des soupçons d’emplois fictifs du MoDem au Parlement européen : elle est nommée sous-gouverneur de la Banque de France. Quelle est votre définition exacte du mot « sanction » ? Comment peut-on « venir vous chercher » en pratique ?
  11. De nombreux médias et journalistes de terrain protestent contre les violences policières et l’intimidation dont ils sont la cible pendant les manifestations. Ils dénoncent des atteintes graves contre les reporters, leur matériel, et y voient une volonté de la part des autorités de les empêcher de travailler. Si la France est encore une démocratie, comment expliquez-vous que la presse soit ainsi entravée dans l’exercice de sa mission ?
  12. Vous avez écarté toute mise en place du RIC, la demande centrale des Gilets jaunes. Estimez-vous que les élus ont une légitimité suffisante pour censurer les aspirations populaires, alors que le taux d’abstention aux élections est souvent très élevé et que l’accès à la fois à l’argent nécessaire aux campagnes électorales et aux grands médias est très inégalitaire ?
  13. Vous avez formellement validé la vente du pôle énergie d’Alstom à General Electric en 2014 alors que vous étiez ministre de l’Économie. Vous avez également autorisé la cession d’autres actifs d’entreprises stratégiques françaises comme Alcatel-Lucent (au groupe finlandais Nokia) ou Technip (à l’entreprise américaine FMC Technologies). Quant à la privatisation de l’aéroport de Toulouse, un « échec »selon la Cour des comptes, c’était également votre décision. Allez-vous continuer à liquider ainsi le patrimoine industriel et les infrastructures de la France ? Par ailleurs, pensez-vous avoir un mandat du peuple français pour privatiser le bien commun ?
  14. Plusieurs de vos « petites phrases » ont suscité beaucoup de commentaires et de critiques : « La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler »; la diatribe sur les « fainéants », les « cyniques » et les « extrêmes » ; le « pognon de dingue »des minima sociaux ; la rue qu’il suffit de traverser pour trouver du travail… Mais la plus emblématique est peut-être celle que vous avez prononcée à l’occasion d’un discours à la Station F, Halle Freyssinet, le 29 juin 2017. Je vous cite : « une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. » Que vouliez-vous dire par là ? À vos yeux, qui sont exactement tous ces « gens qui se sont rien » ? Pourquoi ne sont-ils « rien » ? Est-ce le rôle d’un président de la République d’humilier une grande partie de la population ? d’humilier quiconque à vrai dire ?
  15. Lors d’un entretien à propos du Brexit que vous avez accordé à la BBC et qui a été diffusé le 21 janvier 2018, vous avez déclaré que s’il y avait un référendum en France sur l’appartenance à l’Union européenne, il y aurait probablement une majorité en faveur de la sortie. La vocation d’un chef d’État n’est-elle pas de soutenir les aspirations majoritaires, notamment par l’organisation de référendums, même si celles-ci vont à l’encontre de ses opinions personnelles ?

Il est pour l’instant inenvisageable que de telles questions puissent être adressées au locataire de l’Élysée, ou même à n’importe quel représentant du pouvoir. Elles semblent relever d’une pure fiction. Cette impression d’irréalité montre à quel point les médias dominants se sont éloignés des idéaux et principes du journalisme.

Laurent Dauré
Source :
Les Crises, 12/05/2019

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