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Journalisme de complaisance, la conférence de presse d’Emmanuel Macron du 25 avril 2019
Publié le 

21 mai 2019

Temps de lecture : 19 minutes
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Journalisme de complaisance, la conférence de presse d’Emmanuel Macron du 25 avril 2019

Le site Les Crises du 12 mai 2019 a analysé les questions et les profils des quinze journalistes qui ont pu interroger Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse du 25 avril 2019. Il nous a semblé intéressant d’en publier les principaux extraits ainsi que les mini portraits des journalistes accrédités. Les termes employés par le rédacteur des Crises n’engagent pas l’Observatoire.

1) Conférence de presse à l’Élysée : qui sont les quinze journalistes qui ont pu poser une question à Emmanuel Macron ?

Source : Les Crises, Lau­rent Dau­ré, 12/05/2019

Le 25 avril, seuls quinze jour­nal­istes ont posé une ques­tion à Emmanuel Macron lors de sa pre­mière con­férence de presse du quin­quen­nat. Ils étaient env­i­ron 320 dans la salle. Le dis­cours intro­duc­tif du locataire de l’Élysée devait dur­er vingt min­utes mais la log­or­rhée jupitéri­enne est telle qu’il a fal­lu atten­dre une heure avant d’entendre la phrase : « Je vais main­tenant répon­dre à toutes [sic] vos ques­tions. » On pou­vait voir des dizaines de mains lev­ées. Qui a choisi les jour­nal­istes autorisés à s’exprimer ? Par quelle procé­dure et sur quels critères ? 

Nous pro­posons ci-dessous (1) une tran­scrip­tion exacte de toutes les ques­tions et (2) les pedi­grees des quinze priv­ilégiés. La nature des pre­mières et des sec­onds laisse penser que la sélec­tion n’a pas été lais­sée au hasard…

Question 1

Bon­soir, mon­sieur le prési­dent de la République. Éliz­a­beth Pineau, jour­nal­iste à l’agence Reuters et prési­dente de l’association de la presse prési­den­tielle. Et c’est à ce titre que j’ai l’honneur de vous pos­er cette toute pre­mière ques­tion de cette toute pre­mière grande con­férence de presse organ­isée à l’Élysée depuis votre arrivée au pou­voir il y a près de deux ans. Mon­sieur le prési­dent, le 13 févri­er 2018, vous avez déclaré devant la presse prési­den­tielle : « Je suis arrivé au pou­voir par effrac­tion dans une France qui était mal­heureuse et inquiète ». Beau­coup d’encre a coulé depuis. On a par­lé de votre arro­gance, de votre bril­lance, de votre force, de vos faib­less­es, de votre dis­tance autant que de votre prox­im­ité avec les Français. De votre soli­tude, aus­si, en ces murs. Et voici ma ques­tion : quelles sont les raisons pro­fondes de ce ren­dez-vous, aujourd’hui à l’Élysée, devant la presse, et à tra­vers elle devant tous les Français ? Quel est ce moment de votre man­dat au regard de vos inten­tions pre­mières ? Avez-vous des regrets ? Peut-on par­ler d’une rup­ture ? d’une tran­si­tion ? d’un acte comme on dit au théâtre ? d’un nou­veau départ ?

Éliz­a­beth Pineau : jour­nal­iste poli­tique à Reuters ; prési­dente de l’Association de la presse prési­den­tielle depuis 2015 ; cor­re­spon­dante à l’Élysée depuis la prési­dence de Jacques Chirac ; passée par BFM Radio ; diplômée de l’Institut pra­tique du jour­nal­isme (IPJ Paris-Dauphine), étab­lisse­ment dans lequel elle enseigne désor­mais le jour­nal­isme poli­tique ; pas­sion­née de mode, elle a écrit avec Gaë­tane Morin (chef de ser­vice « poli­tique et sport » au Parisien Week-EndLe Ves­ti­aire des poli­tiques (Robert Laf­font, 2016), un livre dont la qua­trième de cou­ver­ture nous apprend que les auteurs « ont demandé à des élus de pre­mier plan, de droite comme de gauche, de dévoil­er leur rap­port au vête­ment. Elles ont recueil­li les con­fi­dences exclu­sives du prési­dent de la République, François Hol­lande, et celles de per­son­nal­ités qui s’expriment pour la pre­mière fois sur ce sujet (Valérie Pécresse, Aurélie Fil­ip­pet­ti, Anne Hidal­go, Michèle Alliot-Marie, Bruno Le Maire, Bernard Cazeneuve…). » Bref, dépoli­ti­sa­tion et peopoli­sa­tion garanties.
Question 2

Bon­soir, mon­sieur le prési­dent. Jeff Wit­ten­berg, pour la rédac­tion de France 2. Vous avez annon­cé ce soir, il y a quelques instants, un redé­ploiement ambitieux des ser­vices publics, sur les ter­ri­toires, la créa­tion notam­ment de maisons « France Ser­vice » dans chaque can­ton, la fin des fer­me­tures d’écoles, la fin des fer­me­tures d’hôpitaux. Et dans le même temps, un petit peu plus tard, vous avez dit que l’un des moyens pour aboutir aux baiss­es sig­ni­fica­tives de l’impôt sur le revenu que vous annon­cez, ce sera la baisse des dépens­es publiques. Alors vous par­liez tout à l’heure de deman­des con­tra­dic­toires des Gilets jaunes, est-ce que ce que vous avez annon­cé ce soir est com­pat­i­ble ? Est-ce qu’on peut baiss­er les impôts et baiss­er les dépens­es publiques ? Et puis, ques­tion corol­laire : est-ce que l’objectif de réduire de 120 000 fonc­tion­naires, qui était l’objectif de la fin de votre quin­quen­nat, est tou­jours d’actualité ? Mer­ci, mon­sieur le prési­dent.

Jeff Wit­ten­berg : jour­nal­iste poli­tique à France 2 (il y tra­vaille depuis 1994) ; coprésente « Les 4 vérités » (Télé­matin) ; diplômé du Cen­tre de for­ma­tion des jour­nal­istes (CFJ) de Paris ; vain­queur avec Jean-Marie Lequerti­er du Prix fran­co-alle­mand du jour­nal­isme 2009 dans la caté­gorie « Télévi­sion » pour leur reportage « La France : une arro­gante soli­tude ? », dif­fusé dans l’émission « Un œil sur la planète ». Le jury a tenu à saluer le fait que les « auteurs mon­trent que la France et les Français ne s’intéressent en fait à l’Europe que dans la mesure où elle sert leurs intérêts. » Le reportage a été pro­posé aux téléspec­ta­teurs du ser­vice pub­lic le 13 octo­bre 2008, soit huit mois après la rat­i­fi­ca­tion par voie par­lemen­taire du traité de Lis­bonne, ver­sion à peine mod­i­fiée du traité con­sti­tu­tion­nel européen rejeté par 55 % des Français lors du référen­dum de 2005. Mais ce n’est pas en s’intéressant à ce « prob­lème démoc­ra­tique » que l’on peut espér­er rem­porter le Prix fran­co-alle­mand du jour­nal­isme.
Question 3

Mon­sieur le prési­dent, David Revault d’Allonnes, Jour­nal du dimanche. Une petite ques­tion sur votre rap­port à l’opinion, qui depuis votre élec­tion en ces lieux s’est rapi­de­ment, bru­tale­ment, dégradé. On a pu le con­stater notam­ment au plus fort de la crise des Gilets jaunes, où vous avez été par­fois per­son­nelle­ment et vio­lem­ment mis en cause. Alors, tout sim­ple­ment, com­ment vous expliquez ce fait ? Est-ce que peut-être cela provient de com­porte­ments ou d’attitudes de votre part ? Com­ment l’avez-vous vécu per­son­nelle­ment, parce que ça a été quand même assez dur ? Et puis com­ment enten­dez-vous remédi­er à cet état de fait pour la fin du quin­quen­nat ? Et puis, une petite ques­tion con­nexe : vous disiez que ce grand débat vous avez trans­for­mé, en quoi pré­cisé­ment, aujourd’hui, avez-vous per­son­nelle­ment changé ? Je vous remer­cie.

David Revault d’Allonnes : rédac­teur en chef poli­tique du JDD ; inter­vient égale­ment sur BFMTV, Canal+ et France 24 ; passé par Libéra­tion, Europe 1 et Le Monde ; diplômé du Cen­tre uni­ver­si­taire d’enseignement du jour­nal­isme (CUEJ) de Stras­bourg ; spé­cial­iste du PS post-Mit­ter­rand ; a écrit avec Lau­rent Borre­don (jour­nal­iste au MondeValls, à l’intérieur (Robert Laf­font, 2014), un « livre-vérité » com­plaisant sur les idées et la per­son­ne de Manuel Valls, et écrit tout seul Les Guer­res du prési­dent (Seuil, 2015), un « livre-vérité » com­plaisant sur la poli­tique étrangère et les inter­ven­tions mil­i­taires de François Hol­lande.
Question 4

Mon­sieur le prési­dent, bon­jour. Jean-Jérôme Berto­lus, France Info. Vous venez de l’esquisser un petit peu, vous avez cité de nom­breuses actions, de nom­breux pro­jets de réforme. Vous venez d’esquisser un petit peu votre exer­ci­ce du pou­voir dans cet an II du quin­quen­nat. Est-ce que vous pour­riez aller un petit plus loin ? Puisque vous avez dit que vous avez été un peu incom­pris des Français. Est-ce que ça veut dire que vous allez refaire pra­tique­ment d’une manière per­ma­nente cet exer­ci­ce inédit sous la Ve, c’est-à-dire ces débats, où on vous a vu effec­tive­ment échang­er avec les Français, avec les élus ? Est-ce qu’on va ren­tr­er en quelque sorte dans un an II de débat per­ma­nent et d’une démoc­ra­tie directe entre vous et les Français ? Est-ce qu’il faut que les Français vous con­nais­sent mieux ?

Jean-Jérôme Berto­lus : chef du ser­vice poli­tique de Fran­ce­in­fo ; passé par Le Figaro, La Tri­bune, BFM, i>Télé, L’Opinion ; diplômé de l’Institut d’études poli­tiques (IEP) de Paris ; a été édi­teur chez Hachette Lit­téra­tures, où il pub­lie notam­ment Main­tenant : Ségolène Roy­al répond à Marie-Françoise Colom­bani (2007) et « Salauds de patrons ! » : Pourquoi les Français n’aiment plus leurs chefs d’entreprise de Geof­froy Roux de Bézieux (2007), actuel prési­dent du MEDEF ; coau­teur avec Frédérique Bredin (anci­enne min­istre et députée PS, actuelle prési­dente du CNC) de Tir à vue, 1965–2012 : La folle his­toire des prési­den­tielles (Fayard, 2011).
Question 5

Bon­soir, mon­sieur le prési­dent. Amélie Car­rouër pour TF1/LCI. Je vais me per­me­t­tre de revenir sur quelques pré­ci­sions, peut-être : vous par­lez d’une baisse sig­ni­fica­tive de l’impôt sur le revenu. Sig­ni­fica­tive, ça veut dire com­bi­en ? Ça veut dire quoi ? Vous avez par­lé des nich­es fis­cales, vous allez tra­vailler dessus, une réflex­ion, mais ceci dit, vous avez cer­taine­ment des pistes. Est-ce qu’on pour­rait en savoir plus ? Vous avez par­lé égale­ment de tra­vailler davan­tage, là encore, con­cer­ta­tion, le gou­verne­ment va cer­taine­ment y tra­vailler, mais vous avez peut-être des préférences. Le jour férié, les 35 heures, serait-il pos­si­ble d’en savoir plus ?

Amélie Car­rouër : jour­nal­iste poli­tique et présen­ta­trice sur TF1 et LCI ; passée par i>Télé et Canal+ ; tit­u­laire d’un mas­ter en let­tres mod­ernes spé­cial­isé en infor­ma­tion et com­mu­ni­ca­tion, option jour­nal­isme ; dans un entre­tien accordé à la gazette munic­i­pale Infos Lilas (no 113, avril 2012), elle déclare que suiv­re une élec­tion prési­den­tielle est « l’expérience ultime pour un jour­nal­iste poli­tique ». Puis, elle nous révèle son sac­er­doce : « Je vis une his­toire d’amour avec la télévi­sion. Être au cœur de l’action et regarder les gens droit dans les yeux pour leur racon­ter ce qui s’y passe, c’est exacte­ment ce que j’aimerais con­tin­uer à faire. »
Question 6

Mon­sieur le prési­dent, bon­soir. Stéphane Ver­nay, Ouest-France. Vous venez de dire à l’instant que vous ne croyez pas à la République du référen­dum per­ma­nent. Devons-nous com­pren­dre que l’hypothèse qui a longtemps été émise, qui con­sis­terait à soumet­tre une ou plusieurs des mesures que vous nous présen­tez ce soir à un référen­dum, est défini­tive­ment écartée ? Et si vous n’avez pas écarté cette hypothèse, quels seraient les points que vous ver­riez soumis à référen­dum ?

Stéphane Ver­nay : jour­nal­iste, rédac­teur en chef délégué et directeur de la rédac­tion de Paris à Ouest-France ; a été pigiste pour les jour­naux de col­lec­tiv­ités locales ; il con­fie à pro­pos de son expéri­ence auprès des élus locaux : « Si tu te mon­tres une car­pette, ils t’écrasent » ; ce sont sou­vent « de grands angois­sés, qui veu­lent avoir le sen­ti­ment que tu es à leur botte. Alors, respect, écoute, “com­pro­mis mais pas com­pro­mis­sion.” » (Paul Goupil, « Le maire et le jour­nal­iste : je t’aime, moi non plus », Pou­voirs, no 148, jan­vi­er 2014). Et avec les élus nationaux ?
Question 7

Bon­jour, mon­sieur le prési­dent. Apolline de Mal­herbes, pour BFMTV et RMC. La semaine dernière, juste avant votre allo­cu­tion qui devait être la semaine dernière, vous aviez dit aux Français « Je vais vous répon­dre ». Sauf le respect que je vous dois, je vois surtout des chantiers mais pas véri­ta­ble­ment de répons­es pré­cis­es. J’aimerais qu’on y revi­enne. Y a des pro­jets, il y a des pro­jets de pactes, il y a des con­seils… Vous aviez aus­si promis une « révo­lu­tion » aux Français, c’était le titre de votre livre. Et vous avez dit plus récem­ment « Nous ne repren­drons plus le cours nor­mal de nos vies ». Vous avez dit à l’instant « Je n’aurais pas de répit ». Les Français non plus n’ont pas de répit, ils vous écoutent ce soir. Pour beau­coup d’entre eux, ils vont se réveiller demain matin, ils vont pré­par­er le petit-déje­uner de leurs enfants, ils vont par­tir tra­vailler. Ils auront, pour beau­coup, une boule au ven­tre. Qu’est-ce que vous faites pour réduire ces angoiss­es ? Je voudrais quand même com­pren­dre : vous dites qu’il y aura une baisse d’impôts, vous avez dit cinq mil­liards tout à l’heure, mais ça veut dire com­bi­en con­crète­ment pour ceux qui vous écoutent, dans leur foy­er, dans leur mai­son ? Vous avez dit égale­ment qu’on allait tra­vailler plus longtemps, alors vous dites que vous ne bougerez pas l’âge légal, mais con­crète­ment, si on doit cotis­er davan­tage, si on doit cotis­er plus longtemps, ça revient quand même un peu à la même chose. Vous leur dites qu’il va fal­loir qu’ils tra­vail­lent plus. Et puis enfin, vous dites qu’au-delà de tout cela, il y aura quand même une aug­men­ta­tion de leurs revenus, j’aimerais savoir de com­bi­en, j’aimerais savoir s’il va y avoir véri­ta­ble­ment une hausse du pou­voir d’achat. En fait, dire aux Français à quelle sauce ils vont être mangés.

Apolline de Mal­herbes : jour­nal­iste poli­tique et présen­ta­trice sur BFMTV et RMC ; passée par Le Figaro, LCI et Canal + ; tit­u­laire d’un DEA en soci­olo­gie poli­tique et d’un mas­ter en affaires publiques (Sci­ences Po) ; enseigne le jour­nal­isme poli­tique à Sci­ences Po ; ex-chevène­men­tiste ; auteur de Poli­tiques cherchent audi­mat, dés­espéré­ment (Albin Michel, 2007), un livre qui pose de graves ques­tions : « Pourquoi Nico­las, Ségolène, Jack et les autres passent-ils autant de temps à se con­fi­er dans les talk shows des Ruquier, Druck­er, Fogiel et autres Ardis­son ? […] Mais se faire aimer, pour soi et non pour ses idées, per­met-il de mas­quer les éventuelles fragilités des pro­grammes et des par­tis ? »
Question 8

Oui, bon­soir. Jérôme Riv­et de l’AFP. Je voudrais des éclair­cisse­ments sur trois petits points. 1. Quelle est pour vous la bonne part de pro­por­tion­nelle ? 2. Est-ce que vous êtes favor­able tou­jours à une réduc­tion de 30 % du nom­bre de par­lemen­taires ? 3. Vous l’avez qual­i­fiée de rumeur, mais êtes-vous favor­able ou non à la sup­pres­sion de l’ENA ? Et quelle est la mis­sion de M. Thiriez ?

Jérôme Riv­et : jour­nal­iste poli­tique à l’AFP ; affec­té à l’Élysée depuis mars 2017 ; longtemps en poste à l’étranger (Lon­dres, Jakar­ta, Tokyo, Brux­elles, Nicosie) ; inof­fen­sif et lisse, le ron­ron de l’ordre médi­a­tique exis­tant.
Question 9

Bon­jour, mon­sieur le prési­dent. Éliz­a­beth Mar­ti­choux pour RTL. D’abord vous avez évo­qué à plusieurs repris­es le plein-emploi. Vous avez don­né un cap : 2025. Est-ce que ça veut dire que vous enjam­bez l’objectif ini­tial ? Vous aviez dit « 7 % en 2022 » ; je crois qu’on est juste en-dessous de la barre des 9 %, le taux de chô­mage n’a bais­sé que de 0,2. Est-ce que vous main­tenez l’objectif de 7 % ? Est-ce que ça veut dire que vous deman­dez cinq années sup­plé­men­taires, vous avez besoin de cinq ans de plus pour ce plein-emploi ? Et puis je voudrais aus­si revenir sur la vision… Vous avez eu une expres­sion tout à l’heure : « cha­cun est un peu respon­s­able ». Vous aviez aus­si par­lé, rap­pelez-vous, au début du quin­quen­nat, des pre­miers de cordée. Et la crise a mon­tré que les Français savaient très bien qui était devant, qu’eux étaient der­rière, à la peine, mais que la cordée, la corde, eux ils ne l’ont pas vue, la corde. La sol­i­dar­ité, ce qui per­met de faire peu­ple, ils ne le voient pas. Non seule­ment ça, mais en plus il est pos­si­ble qu’ils vous accusent d’avoir accusé encore la frac­ture entre eux et ceux qui sont devant. Alors est-ce que c’était une vision que vous con­tin­uez de porter, vision de la société ? Et est-ce que d’ici à la fin de votre man­dat, vous pensez pou­voir retiss­er la corde ?

Éliz­a­beth Mar­ti­choux : jour­nal­iste et ani­ma­trice de radio et de télévi­sion ; rédac­trice en chef du ser­vice poli­tique de RTL ; présente « Le Grand Jury » (LCI/RTL/Le Figaro) et « État de san­té » (LCP) ; passée par France Inter, Europe 1, France 3, France 5 ; diplômée de l’École supérieure de jour­nal­isme (ESJ) de Lille ; divor­cée (en 2014) d’Aquilino Morel, ancien con­seiller poli­tique de François Hol­lande à l’Élysée et ama­teur de chaus­sures bien cirées ; a coécrit avec Cather­ine Mangin(directrice adjointe de l’information de RTL) Ces femmes qui nous gou­ver­nent (Albin Michel, 1990) – « Nos femmes poli­tiques sont for­mi­da­bles ! » assure la qua­trième de cou­ver­ture… –, et égale­ment auteur du livre Les Jour­nal­istes (Le Cav­a­lier bleu, 2003), dans lequel elle « démonte les idées reçues con­cer­nant ce méti­er pour en révéler la com­plex­ité et la diver­sité ». Assuré­ment déca­pant.
Question 10

Mon­sieur le prési­dent, bon­jour. Marce­lo Wes­freid du Figaro. Vous avez demandé tout à l’heure à votre Pre­mier min­istre de sup­primer un cer­tain nom­bre « d’organismes inutiles », je vous cite, de façon même mas­sive. Est-ce que vous pour­riez pré­cis­er votre pen­sée, et nous dire con­crète­ment, puisque c’est le terme, quels sont les organ­ismes que vous souhai­teriez voir sup­primés ?

Marce­lo Wes­freid : jour­nal­iste au ser­vice poli­tique du Figaro ; affec­té au suivi de l’exécutif ; inter­vient égale­ment sur France Inter et Pub­lic Sénat ; passé par L’Express (où il suiv­ait plus par­ti­c­ulière­ment le PS) ; diplômé de l’École nor­male supérieure (Fonte­nay-Saint-Cloud), option lit­téra­ture, infor­ma­tion et com­mu­ni­ca­tion ; inof­fen­sif et lisse, le ron­ron de l’ordre médi­a­tique exis­tant.
Question 11

Bon­soir, mon­sieur le prési­dent. Lau­rence Fer­rari, CNews pour le groupe Canal+. Lors de votre élec­tion en 2017, vous avez dit que vous aviez sen­ti la colère des Français dans un pays qui n’était pas sta­bil­isé. Est-ce que vous ne pensez pas que depuis deux ans vous avez été sourd et aveu­gle à cette colère ? Et qu’aujourd’hui, encore une fois, le mes­sage que vous envoient les Français, les Gilets jaunes, il est dirigé con­tre vous et pas seule­ment par la fonc­tion que vous habitez ? Est-ce que vous pensez avoir péché, et si oui, par naïveté, par arro­gance, ou par inex­péri­ence ? L’autre chose que vous avez dit [sic], c’est que vous avez pu touch­er, lors de ce grand débat, l’épaisseur des vies des Français. Quel est le mes­sage que vous leur envoyez ce soir ? Vous leur dites, à ceux qui ont voté pour vous en 2017, parce que votre promesse c’était « Vous tra­vaillerez mieux, et vous gag­nerez mieux votre vie », aujourd’hui vous leur dites « Vous tra­vaillerez plus, vous êtes des feignants [sic], vous tra­vaillez moins que vos voisins » ? C’est sur­prenant parce que les chiffres dont moi je dis­pose, Euro­stat 2018, en matière de temps de tra­vail, la France est en troisième posi­tion der­rière la Grande-Bre­tagne et l’Espagne. Est-ce que c’est ça le mes­sage que vous envoyez aux Français ? Et puis con­cer­nant l’agenda 2025, il est évidem­ment bien au-delà de l’échéance de 2022. Soyons clairs : est-ce que vous serez can­di­dat en 2022, mon­sieur le prési­dent ?

Lau­rence Fer­rari : jour­nal­iste et ani­ma­trice sur CNews, Canal+ et Radio Clas­sique ; anci­enne présen­ta­trice du jour­nal de 20 heures de TF1 ; passée égale­ment par l’AFP, France 2, Europe 1, Le Point, France Info, RTL, LCI, i>Télé, C8 ; vedette pour mag­a­zines peo­ple ; deux ans de for­ma­tion à l’École française des attachés de presse à Lyon (aujourd’hui appelée École des nou­veaux métiers de la com­mu­ni­ca­tion) et tit­u­laire d’un DESS de com­mu­ni­ca­tion poli­tique et sociale à La Sor­bonne.
Question 12

Mon­sieur le prési­dent, Michaela Wiegel, Frank­furter All­ge­meine Zeitung. C’est l’heure de l’Europe. Vous avez réaf­fir­mé vos ambi­tions européennes, notam­ment sur Schen­gen, et la ques­tion de l’énergie. Est-ce que vous com­mencez aus­si une deux­ième phase dans votre stratégie européenne ? On a vu que le cou­ple fran­co-alle­mand n’a pas, jusqu’à main­tenant, rem­pli tous les objec­tifs, tous les espoirs que vous avez mis­és en lui. Est-ce qu’il faut chang­er, comme cer­tains vous le sug­gèrent ? Ou est-ce que vous, vous gardez l’espoir qu’ensemble, en Fran­co-Alle­mands, on arrivera à entraîn­er d’autres Européens à chang­er l’Europe ?

Michaela Wiegel : cor­re­spon­dante à Paris du quo­ti­di­en alle­mand Frank­furter All­ge­meine Zeitung ; spé­cial­iste des rela­tions fran­co-alle­man­des ; con­féren­cière pour des événe­ments européistes ; diplômée de Sci­ences Po et tit­u­laire d’un mas­ter en admin­is­tra­tion publique de la John F. Kennedy School of Gov­ern­ment de Har­vard ; auteur de Emmanuel Macron: Ein Visionär für Europa, eine Her­aus­forderung für Deutsch­land [Emmanuel Macron : un vision­naire pour l’Europe, un défi pour l’Allemagne] (Europa Ver­lag, 2018), un livre de pro­mo­tion du prési­dent français des­tiné au pub­lic ger­manophone. Exp­ri­mant son pro­pre point de vue en l’attribuant « aux Alle­mands », la jour­nal­iste déclare à L’Obs (4 juil­let 2018) : « glob­ale­ment, le réfor­ma­teur qu’est votre prési­dent est encore très appré­cié. Surtout sa stature inter­na­tionale. Le cre­do européen assumé de Macron enchante les Alle­mands. Les pro-Européens voient en lui un espoir. Un espoir de faire face à la vague pop­uliste qui défer­le sur toute l’Europe. Et de la bat­tre. Ils atten­dent donc beau­coup de Macron. Car, à leurs yeux, l’approfondissement de l’Union européenne reste à accom­plir. »
Question 13

Corinne Lhaïk, L’Express. Bon­jour, mon­sieur le prési­dent. Vous avez par­lé tout à l’heure des décideurs, on peut imag­in­er que les patrons font par­tie des décideurs. N’ont-ils aucune respon­s­abil­ité en matière de pou­voir d’achat ? Toutes les mesures que vous annon­cez, ce sont des mesures qui sont financées par l’État. D’ailleurs, ques­tion sub­sidi­aire : com­bi­en coûte ce que vous avez annon­cé aujourd’hui ? Est-ce que vous n’avez aucun mes­sage à faire pass­er aux patrons dans le domaine du pou­voir d’achat ? Est-ce que ce n’est pas une ques­tion qui va être mise sur le tapis dans les prochaines semaines, dans le cadre des négo­ci­a­tions avec les parte­naires soci­aux ? Est-ce que vous estimez ce sujet souhaitable ? Ou est-ce que vous con­sid­érez que, finale­ment, en France aujourd’hui, on ne peut plus vivre digne­ment de son salaire ?

Corinne Lhaïk : rédac­trice en chef du ser­vice France à L’Express (depuis 2006) ; passée par Le Nou­v­el Écon­o­miste ; diplômée de l’Institut d’études poli­tiques (IEP) de Paris et tit­u­laire d’un DEA d’histoire ; porte un foulard aus­si rouge que l’écharpe de son col­lègue Christophe Bar­bi­er.
Question 14

François-Xavier Guillerm, France-Antilles, le JIR [Jour­nal de l’île de La Réu­nion] et France-Guyane. On a peu par­lé d’outre-mer. Vous avez dit que vous main­tien­drez les nich­es fis­cales out­re-mer, donc je prends note. Est-ce qu’il vous est remon­té du grand débat nation­al la néces­sité impérieuse de fer­mer France Ô ?Et deux­ième­ment, vous avez par­lé du droit à la dif­féren­ci­a­tion, ça intéresse beau­coup les DROM [départe­ments et régions d’outre-mer], notam­ment. Est-ce que vous pou­vez en dire un peu plus dessus ?

François-Xavier Guillerm : cor­re­spon­dant per­ma­nent à Paris du quo­ti­di­en France-Antilles (depuis 2005) ; égale­ment jour­nal­iste pour le JIR et France-Guyane ; passé par Radio Caraïbes Inter­na­tion­al (RCI), La Une Guade­loupe et l’Agence de presse Groupe Her­sant média ; a été jour­nal­iste reporter d’images pour M6, RFO, France 3, CAPA, Paris Pre­mière, M6 ; coau­teur avec Xavier-Marie Bon­not du livre Le Sang des nègres : mai 1967 à la Guade­loupe, le dernier mas­sacre de la Ve République (Galaade édi­tions, 2015), une enquête à base de témoignages sur la mort de 87 civils le 26 mai 1967 lors de la répres­sion poli­cière d’une man­i­fes­ta­tion d’ouvriers du bâti­ment à Pointe-à-Pitre et sur le silence médi­a­tique qui s’en est suivi.
Question 15

Bon­soir, mon­sieur le prési­dent. Paul Lar­routur­ou, « Quo­ti­di­en ». Vous esquis­sez ce soir une forme de mea cul­pa. Mais, en fait, pas vrai­ment. Vous par­lez de car­i­ca­ture, de malen­ten­du. Vous dites, je vous cite, que vous n’êtes « pas comme ça au fond ». Mais au fond n’est-ce qu’un malen­ten­du puisque chaque same­di les Gilets jaunes vous reprochent aus­si votre com­porte­ment, qu’ils jugent arro­gant ? Beau­coup de vos petites phras­es ont fini en pan­car­tes. J’en cite quelques-unes : « Je tra­verse la rue, je vous trou­ve du tra­vail » ; « le pognon de dingue » des min­i­ma soci­aux ; « les Gaulois réfrac­taires au change­ment ». Je vais pas toutes les citer. Vous répétez pren­dre votre part de respon­s­abil­ité, mais quelle est selon vous, exacte­ment, cette part ? Ques­tion qua­si philosophique. Pou­vez-vous chang­er ? Et voulez-vous vrai­ment chang­er ? Et puisque je vous inter­roge sur vos erreurs, regret­tez-vous d’avoir recruté Alexan­dre Benal­ladont le com­porte­ment entache votre quin­quen­nat et scan­dalise beau­coup de Français ? Et con­sid­érez-vous avec le recul, et toutes les révéla­tions de la presse qui cherche la vérité, avoir fait une erreur ?

Paul Lar­routur­ou : reporter poli­tique pour l’émission « Quo­ti­di­en » présen­tée par Yann Barthès sur TMC ; passé par France 5, France 24, France Bleu Azur, « Le Lab » d’Europe 1 ; pra­tique comme son patron une imper­ti­nence super­fi­cielle et un cynisme fruste par­faite­ment digestes pour les dom­i­nants.

2) Quinze questions qui auraient pu être posées

Journalisme domestiqué

On le voit, si cer­taines con­te­naient des cri­tiques plus ou moins voilées et un peu de poil à grat­ter, ces quinze ques­tions étaient fon­da­men­tale­ment inof­fen­sives et com­plaisantes. Emmanuel Macron n’a nulle­ment été mis en dif­fi­culté, il a pu dérouler à quinze repris­es son ver­biage lénifi­ant comme lorsqu’il par­lait tout seul. La plu­part des inter­ven­tions con­sis­taient d’ailleurs à deman­der des pré­ci­sions ou des développe­ments à pro­pos du mono­logue jupitérien, comme si les jour­nal­istes cher­chaient à faciliter le tra­vail de « péd­a­gogie ».

De plus, les ques­tions ver­saient sou­vent dans la per­son­nal­i­sa­tion à l’extrême (Com­ment vous sen­tez-vous ? Avez-vous changé ? Avez-vous des regrets ? Etc.) et se focal­i­saient sur des enjeux d’image, de méth­ode, de com­mu­ni­ca­tion, de pop­u­lar­ité. Mais aus­si sur le finance­ment des mesures. Se déga­gent ain­si les prin­ci­pales préoc­cu­pa­tions du jour­nal­isme poli­tique dom­i­nant.

L’éventail des ques­tions posées et des pro­fils jour­nal­is­tiques choi­sis donne une idée assez juste du nuanci­er idéologique et social étroit qui car­ac­térise les grands médias. Il des­sine le périmètre à l’intérieur duquel il est per­mis de « débat­tre ». Le plu­ral­isme est atone, le courage absent, cette con­férence de presse a au moins servi à le mon­tr­er une fois encore. Ces jour­nal­istes du sérail à qui on a don­né la parole con­nais­sent les codes et savent qu’il y a des lim­ites à ne pas franchir, des ques­tions qu’il ne sied pas de for­muler. D’ailleurs ils n’ont aucune­ment l’intention de trans­gress­er les règles de la « bien­séance », de rompre avec l’ordre médi­a­tique exis­tant. C’est pré­cisé­ment pour cela qu’ils occu­pent les posi­tions qu’ils occu­pent et que les passeurs de micro sont allés vers eux.

Journalisme non domestiqué

En guise d’exercice, nous pro­posons ci-dessous quinze autres ques­tions qui auraient pu être posées par des jour­nal­istes moins dociles :

  1. Les mesures que vous venez d’annoncer ne sem­blent pas répon­dre aux deman­des économiques, sociales et démoc­ra­tiques des Gilets jaunes, dont le mou­ve­ment a sus­cité le grand débat nation­al. On peut même estimer qu’elles vont dans le sens con­traire. Vous dites que vous avez enten­du la colère pop­u­laire, mais alors pourquoi ne pas don­ner sat­is­fac­tion aux aspi­ra­tions qui la nour­ris­sent ? N’est-ce pas risqué d’étouffer ain­si les reven­di­ca­tions du mou­ve­ment social le plus impor­tant depuis un demi-siè­cle en France ? D’ailleurs, vous vouliez com­mé­mor­er Mai 68, ne faut-il célébr­er que les révoltes du passé ?
  2. Une per­son­ne a per­du la vie, Mme Zineb Redouane. Cinq ont per­du une main. Vingt-deux ont per­du un œil. Des cen­taines d’autres ont subi des blessures graves. Con­sid­érez-vous tou­jours que le bilan des vio­lences poli­cières con­tre le mou­ve­ment des Gilets jaunes ne mérite aucun com­men­taire de votre part ? Main­tenez-vous que les forces de l’ordre ont été d’un pro­fes­sion­nal­isme exem­plaire ?
  3. Le défenseur des droits, l’ONU, le Con­seil de l’Europe, Amnesty Inter­na­tion­al, la Ligue des droits de l’homme et le Par­lement européen, entre autres, ont estimé qu’il y avait un usage exces­sif de la force con­tre les Gilets jaunes dans le cadre des opéra­tions dites de « main­tien de l’ordre ». Le recours aux LBD 40 et aux grenades GLI-F4 a notam­ment été dénon­cé. Pensez-vous, comme cer­tains édi­to­ri­al­istes en vue, que toutes ces organ­i­sa­tions et instances se sont liguées con­tre Paris pour des motifs politi­ciens ? Si non, pourquoi avez-vous ignoré leurs alertes ?
  4. La France a‑t-elle ven­du à l’Arabie saou­dite et aux Émi­rats arabes unis des armes qui ont fait des vic­times au Yémen, comme l’affirme une note de la Direc­tion du ren­seigne­ment mil­i­taire révélée par Dis­close, en parte­nar­i­at avec d’autres médias ? Ce matériel offen­sif a‑t-il causé des morts par­mi les civils ? Trois jour­nal­istes ont été con­vo­qués par la Direc­tion générale de la sécu­rité intérieure, estimez-vous que les Français n’avaient pas à pren­dre con­nais­sance des infor­ma­tions qu’ils ont pub­liées ?
  5. Il y a deux jours, l’Arabie saou­dite a procédé à l’exécution par décap­i­ta­tion de 37 per­son­nes, dont 33 chi­ites ; l’une d’elles a même été cru­ci­fiée post-mortem et exposée en pub­lic. Compte tenu de ces pra­tiques moyenâgeuses, des crimes de guerre com­mis au Yémen et de la dis­so­lu­tion dans l’acide du jour­nal­iste Jamal Khashog­gi, la poli­tique de Mohammed ben Salmane en matière de droits de l’homme vous paraît-elle en accord avec les valeurs revendiquées par la France ? Sinon,  pourquoi main­tenir l’état de nos rela­tions avec le roy­aume wah­habite ? Pour quelles raisons ce qu’on appelle la « com­mu­nauté inter­na­tionale » ne prend-elle aucune sanc­tion con­tre Riyad ?
  6. Plusieurs mem­bres du gou­verne­ment et des députés LREM ont relayé ou pro­duit des fake newssur les Gilets jaunes : un « salut nazi » vu sur les Champs-Élysées, l’assimilation des man­i­fes­tants à une « peste brune », Steve Ban­non à l’origine du mou­ve­ment, l’Italie qui finance les casseurs, etc. Con­damnez-vous ces déc­la­ra­tions qui visaient man­i­feste­ment à dis­créditer et calom­nier les Gilets jaunes ? La loi rel­a­tive à la lutte con­tre les fauss­es infor­ma­tions va-t-elle aus­si s’appliquer à la majorité prési­den­tielle ?
  7. Le 10 décem­bre, lors de votre inter­ven­tion à la télévi­sion pour répon­dre à la crise des Gilets jaunes, vous avez déclaré : « Le salaire d’un tra­vailleur au SMIC aug­mentera de 100 euros par mois dès 2019 ». Il s’est avéré qu’il s’agissait en fait d’un avance­ment des hauss­es suc­ces­sives de la prime d’activité qui étaient déjà décidées, cou­plé à la reval­ori­sa­tion automa­tique oblig­a­toire du salaire min­i­mum. De plus, comme ce n’est pas une hausse de salaire, il n’y a aucune inci­dence sur le mon­tant des retraites et de l’assurance-chômage. Et dans le cas d’une per­son­ne au SMIC vivant en cou­ple, celle-ci peut ne pas avoir droit à la prime d’activité si son con­joint ou sa con­jointe touche un salaire plus élevé que le sien. Com­ment jus­ti­fiez-vous le fait d’avoir trav­es­ti le con­tenu réel de la mesure phare de votre annonce ? Com­prenez-vous que les Gilets jaunes et les nom­breux Français qui les sou­ti­en­nent aient pu s’estimer trompés ?
  8. Dans un entre­tien accordé à quelques médias fin jan­vi­er, vous avez dit au sujet de Christophe Det­tinger : « Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se ren­dre, il a été briefé par un avo­cat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. » Cer­tains ont vu dans ces pro­pos à la fois du con­spir­a­tionnisme et du racisme. Les main­tenez-vous aujourd’hui ?
  9. Jean-Yves Le Dri­an a déclaré le 9 décem­bre dernier qu’une enquête menée par le Secré­tari­at général de la défense et de la sécu­rité nationale était en cours pour savoir si des comptes Twit­ter « liés à la Russie » avaient attisé la révolte des Gilets jaunes. Nous n’avons plus enten­du par­ler de cette affaire depuis, pou­vez-vous nous dire où en sont les véri­fi­ca­tions et quand le SGDSN pub­liera son rap­port d’enquête ? Par ailleurs, vous avez régulière­ment accusé la Russie de s’ingérer dans les affaires français­es ; l’effondrement du « Rus­si­a­gate » aux États-Unis depuis la pub­li­ca­tion du rap­port Mueller ne vous incite-t-il pas à adopter une posi­tion plus pru­dente ?
  10. Alexan­dre Benal­la frappe des man­i­fes­tants en se faisant pass­er pour un polici­er : il n’écope que d’une mise à pied de quinze jours. Richard Fer­rand quitte le gou­verne­ment à cause de l’affaire des Mutuelles de Bre­tagne : il part présider le groupe LREM à l’Assemblée nationale. Sylvie Goulard quitte le gou­verne­ment à cause des soupçons d’emplois fic­tifs du MoDem au Par­lement européen : elle est nom­mée sous-gou­verneur de la Banque de France. Quelle est votre déf­i­ni­tion exacte du mot « sanc­tion » ? Com­ment peut-on « venir vous chercher » en pra­tique ?
  11. De nom­breux médias et jour­nal­istes de ter­rain protes­tent con­tre les vio­lences poli­cières et l’intimidation dont ils sont la cible pen­dant les man­i­fes­ta­tions. Ils dénon­cent des atteintes graves con­tre les reporters, leur matériel, et y voient une volon­té de la part des autorités de les empêch­er de tra­vailler. Si la France est encore une démoc­ra­tie, com­ment expliquez-vous que la presse soit ain­si entravée dans l’exercice de sa mis­sion ?
  12. Vous avez écarté toute mise en place du RIC, la demande cen­trale des Gilets jaunes. Estimez-vous que les élus ont une légitim­ité suff­isante pour cen­sur­er les aspi­ra­tions pop­u­laires, alors que le taux d’abstention aux élec­tions est sou­vent très élevé et que l’accès à la fois à l’argent néces­saire aux cam­pagnes élec­torales et aux grands médias est très iné­gal­i­taire ?
  13. Vous avez formelle­ment validé la vente du pôle énergie d’Alstom à Gen­er­al Elec­tric en 2014 alors que vous étiez min­istre de l’Économie. Vous avez égale­ment autorisé la ces­sion d’autres act­ifs d’entreprises stratégiques français­es comme Alca­tel-Lucent (au groupe fin­landais Nokia) ou Tech­nip (à l’entreprise améri­caine FMC Tech­nolo­gies). Quant à la pri­vati­sa­tion de l’aéroport de Toulouse, un « échec »selon la Cour des comptes, c’était égale­ment votre déci­sion. Allez-vous con­tin­uer à liq­uider ain­si le pat­ri­moine indus­triel et les infra­struc­tures de la France ? Par ailleurs, pensez-vous avoir un man­dat du peu­ple français pour pri­va­tis­er le bien com­mun ?
  14. Plusieurs de vos « petites phras­es » ont sus­cité beau­coup de com­men­taires et de cri­tiques : « La meilleure façon de se pay­er un costard, c’est de tra­vailler »; la dia­tribe sur les « fainéants », les « cyniques » et les « extrêmes » ; le « pognon de dingue »des min­i­ma soci­aux ; la rue qu’il suf­fit de tra­vers­er pour trou­ver du tra­vail… Mais la plus emblé­ma­tique est peut-être celle que vous avez pronon­cée à l’occasion d’un dis­cours à la Sta­tion F, Halle Freyssinet, le 29 juin 2017. Je vous cite : « une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réus­sis­sent et les gens qui ne sont rien. » Que vouliez-vous dire par là ? À vos yeux, qui sont exacte­ment tous ces « gens qui se sont rien » ? Pourquoi ne sont-ils « rien » ? Est-ce le rôle d’un prési­dent de la République d’humilier une grande par­tie de la pop­u­la­tion ? d’humilier quiconque à vrai dire ?
  15. Lors d’un entre­tien à pro­pos du Brex­it que vous avez accordé à la BBC et qui a été dif­fusé le 21 jan­vi­er 2018, vous avez déclaré que s’il y avait un référen­dum en France sur l’appartenance à l’Union européenne, il y aurait prob­a­ble­ment une majorité en faveur de la sor­tie. La voca­tion d’un chef d’État n’est-elle pas de soutenir les aspi­ra­tions majori­taires, notam­ment par l’organisation de référen­dums, même si celles-ci vont à l’encontre de ses opin­ions per­son­nelles ?

Il est pour l’instant inen­vis­age­able que de telles ques­tions puis­sent être adressées au locataire de l’Élysée, ou même à n’importe quel représen­tant du pou­voir. Elles sem­blent relever d’une pure fic­tion. Cette impres­sion d’irréalité mon­tre à quel point les médias dom­i­nants se sont éloignés des idéaux et principes du jour­nal­isme.

Lau­rent Dau­ré
Source :
Les Crises, 12/05/2019

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