Un exemple de politiquement correct allemand : la FAZ

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Le Frankfurter Allgemeine Zeitung (littéralement le Journal général de Francfort, plus connu sous le nom abrégé de FAZ) est le journal allemand le plus diffusé dans le monde en particulier son édition du dimanche. Réputé proche des milieux patronaux, libéral sur le plan économique, il est également libertaire sur le plan sociétal. Illustration.

Le Tag der deutschen Einheit (« Jour de l’Unité allemande », la fête nationale de la RFA) est en passe de devenir un moment privilégié d’affichage de la désunion entre l’est et l’ouest du pays. Nous l’avions déjà constaté l’an passé. Cette fois, ce ne sont pas de bruyantes manifestations de colère d’Ossis (de l’est) contre la politique migratoire d’Angela Merkel qui ont fait les manchettes des journaux. C’est un article sous la plume de Ralph Bollmann, correspondant dédié à la politique économique de l’édition dominicale du FAZ, publié dans ce même journal le 3 octobre 2017 qui a déclenché les hostilités sous le titre révélateur : « Migrants dans leur propre pays, 17 millions de gens provenant d’un pays appelé RDA ont rejoint en 1990 la République Fédérale d’Allemagne. Le résultat des élections montre que nombre d’entre eux ne se sont pas intégrés jusqu’à aujourd’hui »

La presse ouest-allemande nous a habitués à ses articles relevant de « l’Ossi-Bashing ». On se souviendra de l’ article publié par l’écrivain gauchiste Philip Meinhold dans le quotidien non moins d’extrême-gauche TAZ, souhaitant rien de moins que la disparition de l’Allemagne suite aux houleuses protestations d’Ossis contre l’implantation d’un centre d’accueil de migrants à Clausnitz en Saxe.

L’article publié dans la FAZ a néanmoins ceci d’intéressant qu’il est le fait d’un journal réputé conservateur et libéral mais ployant sous le poids du politiquement correct. Son analyse est l’occasion de constater à quel point ce qu’on désigne sous le terme euphémique de « politiquement correct » est souvent un terrorisme intellectuel relevant d’une idéologie totalitaire, et qui mène une guerre frontale contre les valeurs et les pratiques de la démocratie. Avec un succès que’ l’on peut juger inquiétant.

Que dit cet article ?

  • que les Allemands de l’Est, qui sont tout de même les autochtones de Poméranie, Brandebourg, Mecklembourg, Saxe et Thuringe, c’est-à-dire les descendants de ces tribus slaves (et occasionnellement baltes, comme les Vieux-Prussiens, les Pruzzen) relevant de la Germania Slavica (la « Germanie slave ») encore appelés au haut moyen-âge Abodrites et autres Sorbes, progressivement germanisées du 11ème au 14ème siècle dans le cadre de la « Poussée vers l’Est » (Drang nach Osten), seraient des « migrants » dans le pays que leurs ancêtres occupent depuis des millénaires, strictement au même titre que les Afghans, Somaliens et autres Maghrébins qui constituent l’essentiel des contingents dits « syriens » .
  • que les régions orientales de l’Allemagne sont finalement décrites comme « annexées » par la RFA, en quelque sorte comme des colonies ! Mais le caractère de plus en plus hors sol des États de l’Europe de l’Ouest, qui considèrent avoir une essence propre parfaitement séparée de leurs peuples, n’est-il pas l’une des causes profondes de la submersion migratoire ? Le FAZ affirme : les Prussiens, Thuringiens et Saxons sont des étrangers comme les autres, ni plus ni moins que les Afghans (et d’ailleurs que les Saxons, Rhénans, Franconiens, Badois, Wurtembergeois et autres Bavarois de l’ouest aussi sans doute). Rarement la dérive d’un État ouest-européen n’aura été aussi éclatante.
  • le mépris affiché contre les Ossis dans cet article dépasse l’entendement, tout comme son impunité par rapport aux lois dites « antiracistes » ! Les Allemands de l’est auraient, de façon totalement indifférenciée, « moins de succès professionnel », seraient des « loosers » gagnant moins que leurs compatriotes de l’Ouest, ils « rêveraient d’un régime autoritaire » et surtout « ne seraient pas politiquement mûrs ». De là à les rééduquer…
  • le rejet du « politiquement correct » à l’Est mènerait à « une société parallèle » (en quelque sorte à un communautarisme hostile à l’État), avec une tendance sécessionniste croissante au niveau des 2èmes et 3èmes génération.

Ralph Bollmann en conclut que « l’intégration (des Ossis) » a échoué – au moins au même titre que celle des Turcs, déjà évoquée. De ce point de vue, son attitude ne diffère guère qu’en termes de style de celle de Philip Meinhold.

Les succès remportés par l’AfD en Allemagne de l’Est seraient un baromètre de l’échec de l’intégration

Ralph Bollmann constate d’abord avec effroi que l’AfD a récolté proportionnellement deux fois plus de voix à l’est qu’à l’ouest. Cela reste vrai si on compare les meilleurs scores de l’AfD dans la Ruhr (NDLR : dans les zones périphériques de repli des autochtones) ou en Basse-Bavière (zones rurales à forte identité bavaroise en voie de sécession par rapport aux grandes villes « multiculturelles » bavaroises et franconiennes) : Deggendorf en Bavière a ainsi voté à 19 % pour l’AfD, alors que la Suisse saxonne a plébiscité ce même parti en lui accordant 36 % de ses deuxièmes voix (la voix accordée aux seuls partis selon le mode de scrutin allemand). On se souvient que l’AfD est en tête de tous les autres partis en Saxe.

Ralph Bollmann en conclut de façon délirante que les Allemands de l’est ne sont pas « mûrs pour la démocratie » au vu de l’extraordinaire glissement constaté récemment des suffrages des partis traditionnels vers l’AfD (et accessoirement, mais dans une moindre mesure, vers Die Linke, la nouvelle gauche).

Inhibé par le « politiquement correct », Ralph Bollmann ne comprend que peu à ce qui se passe dans son propre pays, à savoir : comme nous l’avions déjà dit dans notre commentaire des élucubrations de Philip Meinhold dans le TAZ (https://www.ojim.fr/demo/un-journal-allemand-dextreme-gauche-souhaite-la-disparition-de-lallemagne/), « Le fort clivage qui oppose l’ouest et l’est de l’Europe par rapport à la crise des migrants, coupe le pays en deux entre ex-Allemagne de l’Ouest et ex-Allemagne de l’Est. Pegida et l’opposition à l’implantation des migrants sont beaucoup plus fortes et/ou beaucoup plus décomplexées à l’Est qu’à l’Ouest. Philip Meinhold (et d’une autre manière Ralph Bollmann), certes né plus tard, est resté dans l’état d’esprit des gauchistes allemands de 1968, qui furent à l’origine de la Fraction Armée Rouge et de la Bande à Baader. Ces petits-fils de bourgeois, usufruitiers du miracle économique, du plein emploi, d’un niveau de vie appréciable, d’une liberté enviable et des acquis démocratiques de la loi fondamentale allemande – la Grundgesetz, ne rêvaient alors que d’une chose : balayer l’enfer de la RFA pour le remplacer par le paradis soviétique. Les Allemands de l’Est, qui vivaient à cette même époque très concrètement ce fameux paradis, n’ont évidemment pas vraiment les mêmes souvenirs. Et cela explique qu’ils soient nettement moins prêts que leurs compatriotes de l’ouest à brader la liberté si récemment acquise au nom des slogans du « multiculturalisme ». D’autant que les discours de propagande irénique qui accompagnent ce nouveau « monde meilleur » leur rappellent furieusement ceux qu’ils ont entendus pendant quarante ans de RDA… ». Ralph Bollmann est assurément un libéral et non un gauchiste, mais qui a été conquis par le libertarisme gauchiste de 1968, et ne comprend pas cette nuance de taille. L’histoire de toute l’Allemagne après 1945 lui échappe. Il est comme un étranger dans son propre pays réunifié, ce pays qui a intégré une Allemagne de l’Est non hébétée par mai 68, mais au contraire traumatisée par 40 ans de dictature communiste. Ralph Bollmann ne sait plus ce qu’est une démocratie.

Quelques remarques :

  • Ralph Bollmann affirme que « les Ossis affichent une préférence pour l’autoritarisme » sans noter à aucun moment que l’AfD a toujours affirmé avec force, non seulement sa volonté de défendre la Grundgesetz – la Loi fondamentale – et même d’annuler le coup d’État de fait du traité de Lisbonne, qui a transmis à une institution non élue (la Commission Européenne) une grande partie des prérogatives du parlement élu… c’est-à-dire le contraire de ce qu’il affirme.
  • la question de la « coalition jamaïcaine » se pose en effet en des termes très différents de ceux qui ont été évoqués dans l’émission télévisée d’Anne Will. Elle se pose du fait de l’extraordinaire atteinte à la démocratie qu’a imposé le politiquement correct. Les vainqueurs des élections sont en réalité bel et bien le FDP (seulement à l’ouest) et encore plus l’AfD (fortement à l’est), mais également (de façon moins spectaculaire) à l’ouest. La bonne pratique démocratique imposerait une coalition CDU/CSU-FDP-AfD. Les Verts, qui sont censés apporter les voix parlementaires manquantes à une majorité sont tout juste stables à l’ouest et complètement absents à l’est. C’est donc bien la coalition jamaïcaine (CDU/CSU+FDP+Verts) qui peut constituer une atteinte à la démocratie notamment par l’exclusion de l’Afd. Ce dernier est un parti à la fois plus démocratique et plus soutenu par les électeurs à l’est et à l’ouest que la frange islamo-gauchisante des « Fundis » (fondamentalistes) verts exclusivement Wessis !

Ralph Bollmann réagit avec effarement à l’idée évoquée par Anne Will qu’un gouvernement fédéral constitué sur la base d’une coalition jamaïcaine serait un projet exclusivement ouest-allemand – excluant dont les régions de l’Est – un fait politiquement clivant et donc dangereux pour l’unité du pays. Ce qui est l’évidence même, puisque le triomphe du FDP est exclusivement ouest-allemand et que les Verts, tout juste stables dans l’ensemble à l’ouest (en dépit de toute une série de déconvenues régionales), sont à peu près anecdotiques à l’est. Seule l’AfD a affiché des progressions à la fois correctes à l’ouest et fortes à l’est.

Ralph Bollmann ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre que c’est bien l’exclusion de l’AfD par le politiquement correct qui représente une atteinte frontale et grave à la démocratie. Une atteinte qui provient de l’hébétude imposée par le politiquement correct à l’ouest et non d’un problème politico-culturel « ossi ». C’est le contraire qui est vrai : après avoir subi 12 ans de dictature national-socialiste suivie de 40 ans de dictature communiste, ce sont bien les seuls Ossis qui ont définitivement rejeté les DEUX totalitarismes du 20ème et non un seul comme les Wessis ou tout au moins les élites politico-médiatiques de l’Ouest, dont Ralph Bollmann est un représentant. Son incompréhension de la situation le conduit à citer Heribert Prantl, journaliste du social-démocrate « Süddeutsche Zeitung » qui avait affirmé que la mentalité des Allemands de l’Est « était incompatible avec la démocratie ». Apparemment, les pailles et les poutres ont les mêmes effets dans les yeux d’une partie des allemands que dans ceux de certains Français.

L’est de l’Allemagne, mais aussi à sa manière la Bavière, sont en voie de sécession politique du reste de l’Allemagne et menacent de déclencher une crise politique globale au niveau fédéral

Ralph Bollmann note que Petra Köpping, ministre social-démocrate pour l’Égalité et l’Intégration de la coalition jamaïcaine gouvernant l’État fédéré de Saxe (qui a succédé à l’échec de la GroKo précédente, voir nos commentaires des élections berlinoises) a déclaré récemment que l’Est de l’Allemagne avait emprunté « un autre chemin » que le reste de l’Allemagne après 1990. Il faut dire que son gouvernement coalisant les partis perdants ne peut que se sentir menacé par le fait que l’AfD soit désormais le premier parti saxon. Mais le journaliste du FAZ n’en tire aucune réflexion relevant de la culture de la démocratie : le peuple vote mal et c’est tout. Le peuple vote mal … et on se demande par conséquent en filigrane si la protection de la « démocratie » ne passe pas par la confiscation de ses droits civiques et politiques. Ralph Bollmann note aussi que la stabilité du gouvernement fédéral (c’est-à-dire la pérennité de gouvernements issus des partis traditionnels) était due à la stabilité des résultats aux élections tout au moins à l’ouest. Si cela devait changer la crise politique allemande éclaterait au grand jour. Il a raison sur ce point.

Car il existe un foyer de déstabilisation à l’ouest : à savoir en Bavière, où la CSU aux racines identitaires anciennes et profondes (la CSU est issue de la fusion après la guerre du Centre Catholique antiprussien et du très autonomiste Parti Populaire Bavarois) a plusieurs fois affiché des points de vue compatibles avec ceux de l’AfD, notamment en termes de prééminence de la Leitkultur (la « culture de référence ») allemande sur toutes les autres et notamment la musulmane. Le ministre des finances bavarois, Markus Söder (CSU), a récemment vigoureusement protesté contre l’affirmation selon laquelle les Ossis ne seraient pas dignes de la démocratie du fait qu’ils votaient AfD – une attaque directe et frontale contre le principe du pluralisme partisan, un des piliers de la démocratie, sachant que toute comparaison entre le NSDAP (jacobin, étatiste autoritaire et socialiste) et l’AfD (fédéraliste, démocrate et libérale) est une imposture .

Le FDP défend certes désormais l’idée de lois migratoires inspirées du système des points canadien et semble avoir imposé aux Verts l’idée d’un maximum de 200 000 entrées annuelles – sans doute contre d’autres concessions. Il donne l’impression de faire des appels du pied à l’aile libérale de l’AfD, soit en vue d’obtenir un appui tacite de cette dernière, soit dans l’espoir de bénéficier de transfuges susceptibles de lui fournir les relais qui lui manquent à l’est.

Il n’en reste pas moins que les points de vue ahurissants défendus par Ralph Bollmann dans l’article incriminé démontrent qu’en Allemagne comme en France, le « politiquement correct » est bien autre chose qu’une anecdote : il représente dans certains cas un terrorisme intellectuel qui mène avec succès une guerre contre la culture et les pratiques de la démocratie en Europe de l’Ouest. Avec des effets de distorsion parfaitement inquiétants.

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