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Nouvelle-Zélande, Italie : deux attentats et des regards très différents, revue de presse européenne

3 avril 2019

Temps de lecture : 6 minutes
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Nouvelle-Zélande, Italie : deux attentats et des regards très différents, revue de presse européenne

L’attentat de Chritschurch et celui de Milan ont des similitudes sur le plan des victimes atteintes ou épargnées. Un peu plus de cinquante de chaque côté. Au delà de cette comparaison morbide, une rapide revue de presse européenne découvre des commentaires bien différents. Une condamnation sans réserve pour Brenton Tarrant et une forme de compréhension voire d’empathie pour Osseynou Sy.

Les journaux italiens

« Si l’auteur des atten­tats de Christchurch en Nou­velle-Zélande était mû par l’idéologie supré­ma­tiste, alors Ossey­nou Sy s’était-il de la même manière inspiré des bonnes âmes favor­ables aux débar­que­ments [de migrants dans les ports ital­iens] ? » La ques­tion était posée dans le jour­nal ital­ien de droite Il Gior­nale le 21 mars, au lende­main de l’enlèvement de 51 élèves d’une école de la ban­lieue de Milan par un chauf­feur de bus ital­ien d’origine séné­galaise (nat­u­ral­isé en 2004) armé qui a lig­oté ses vic­times, leur a dit qu’il allait les tuer, a répan­du un liq­uide inflam­ma­ble dans l’intérieur de l’autocar et mis le feu pour venger les « migrants » morts en Méditer­ranée.

Les cara­biniers étant par­venus à sauver in extrem­is les enfants grâce à l’appel de l’un d’entre eux qui avait réus­si à récupér­er son télé­phone sans que leur agresseur ne s’en aperçoive, les médias hors d’Italie ont tout naturelle­ment accordé moins d’attention à cet acte ter­ror­iste qu’à celui per­pétré par l’Australien Bren­ton Tar­rant. Des simil­i­tudes exis­tent cepen­dant entre les deux actes, puisque là où Tar­rant pré­tendait agir con­tre le « Grand Rem­place­ment », c’est-à-dire con­tre l’immigration de masse et l’islamisation de l’Occident, et notam­ment de l’Europe qu’il avait vis­itée, Sy a déclaré « enten­dre les voix des enfants morts en mer qui me dis­aient de faire un geste fort ». Venger les morts en mer et forcer Salvi­ni à rou­vrir les ports, donc. S’il avait réus­si son coup, le noir Sy aurait fait à peu près le même nom­bre de vic­times que son alter ego blanc Tar­rant. Mais là où la presse de gauche n’affiche aucune com­préhen­sion ou com­pas­sion pour les moti­va­tions de Tar­rant, elle n’hésite pas à l’occasion de l’acte de Sy à abor­der comme le fait La Rep­pub­li­ca la ques­tion du droit du sol et du navire Mare Jiono qui venait d’être saisi à la demande de Salvi­ni après avoir ramené des migrants en Ital­ie. Si le jour­nal de gauche La Rep­pub­li­ca rap­pelle le sort des migrants à l’occasion de l’acte fou de cet Ital­ien d’origine séné­galaise, le jour du mas­sacre de Christchurch ce jour­nal de gauche met­tait en oppo­si­tion la déc­la­ra­tion « con­tro­ver­sée » de Salvi­ni, comme quoi « l’unique extrémisme qui mérite notre atten­tion est l’extrémisme islamique » et les déc­la­ra­tions du Pape et d’autres lead­ers con­damnant l’acte ter­ror­iste de l’Australien (que Salvi­ni a bien enten­du con­damné lui aus­si). Dans un arti­cle pub­lié le 16 mars, le lende­main de l’attentat, La Rep­pub­li­ca fai­sait par ailleurs le lien entre l’Australien Bran­ton Tar­rant et… Don­ald Trump.

En France

Pour ce qui est des jour­naux français, des pro­pos du ter­ror­iste de Milan met­tant en cause Salvi­ni sont rap­portés sous forme de cita­tion, comme dans Le Figaro : « Il nous menaçait, dis­ait que si nous bou­gions il verserait l’essence et allumerait le feu. Il n’ar­rê­tait pas de dire qu’il y avait tant de per­son­nes en Afrique qui con­tin­u­aient à mourir et que c’é­tait la faute de Di Maio et Salvi­ni ». Ou encore : « l’homme a expliqué durant son inter­roga­toire qu’il ‘voulait faire un geste écla­tant pour attir­er l’at­ten­tion sur les con­séquences des poli­tiques migra­toires’ ». On pré­cise qu’il a agi sans lien avec l’islamisme rad­i­cal, que c’est un loup soli­taire, et qu’il « a posté sur Youtube une vidéo pour expli­quer son action et dire ‘Afrique soulève-toi’ ». Le ton neu­tre frappe par rap­port aux arti­cles de la semaine précé­dente sur le man­i­feste et les moti­va­tions du ter­ror­iste aus­tralien de Christchurch. Les jour­naux français ont d’ailleurs mis un cer­tain temps à réa­gir, comme le dévoilait le ser­vice Check­News de Libéra­tion le 21 mars (le lende­main de l’acte ter­ror­iste) : « Vous nous avez demandé de véri­fi­er un arti­cle relayé par le site iden­ti­taire Fdes­ouche, inti­t­ulé ‘Ital­ie : Un Séné­galais met le feu à un bus rem­pli d’enfants pour “venger les migrants morts en Méditer­ranée”.’ Le texte de Fdes­ouche est un patch­work d’extraits d’article d’abord du site séné­galais Senego et de la chaîne belge RTL, citant le jour­nal ital­ien la Stam­pa. Il a ensuite été com­plété par une dépêche AFP pub­liée par Le Figaro. » Comme Le Figaro, Le Monde a relayé les moti­va­tions d’Osseynou Sy qui « a men­acé de mort les ado­les­cents, invo­quant le sort des migrants dis­parus en Méditer­ranée pour expli­quer son geste ». « ‘Il nous menaçait, dis­ait que si nous bou­gions il verserait l’essence et allumerait le feu. Il n’arrêtait pas de dire qu’il y avait tant de per­son­nes en Afrique qui con­tin­u­aient à mourir et que c’était la faute de Di Maio et Salvi­ni’ – les deux vice-pre­miers min­istres ital­iens et hommes forts du pays –, a racon­té une fil­lette. », pou­vait-on lire sur le site du Monde qui pro­po­sait à ses lecteurs, juste en dessous de l’article, de « Lire aus­si : Les exagéra­tions de Mat­teo Salvi­ni sur l’immigration en Ital­ie ».

Le Monde ne se pose pas la ques­tion de savoir si le dis­cours de la gauche immi­gra­tionniste n’a pas pu inspir­er le ter­ror­iste d’origine séné­galaise. En revanche, après l’attentat de Christchurch, un arti­cle de la rubrique Les Décodeurs du site du jour­nal met­tait directe­ment en cause Renaud Camus à l’origine de l’expression « Grand Rem­place­ment » reprise par Bren­ton Tar­rant dans son man­i­feste : « L’écrivain d’extrême droite Renaud Camus n’est pas homme à se mor­fon­dre dans la mau­vaise con­science. Peu lui importe que, pour jus­ti­fi­er son atten­tat sanglant, l’un des ter­ror­istes qui ont fait au moins 49 morts dans une dou­ble attaque con­tre des mosquées en Nou­velle-Zélande se soit réclamé du con­cept de ‘grand rem­place­ment’ qu’il a forgé. Sur Twit­ter, M. Camus se con­tente de rap­pel­er qu’il con­damne la vio­lence, et estime n’avoir aucune respon­s­abil­ité dans le pas­sage à l’acte de Bren­ton Tar­rant. » Tous les grands jour­naux français ont d’ailleurs, à l’instar de leurs homo­logues européens, immé­di­ate­ment souligné le côté « extrême droite » et « xéno­phobe », « raciste » et « supré­ma­tiste blanc » de l’Australien de 28 ans. Même Le Figaro a sem­blé met­tre Renaud Camus en cause en écrivant : « ‘Moi, je suis absol­u­ment non-vio­lent’, a affir­mé l’écrivain, qui a été con­damné en 2015 pour provo­ca­tion à la haine ou à la vio­lence con­tre les musul­mans. » Rien de tel à pro­pos de l’Africain de 47 ans qu’on aurait pour­tant logique­ment dû rat­tach­er de la même manière à la gauche immi­gra­tionniste. Quoi qu’il arrive, à en croire tous les grands jour­naux nationaux français et leurs homo­logues ital­iens de gauche, la faute incombe aux pop­ulistes.

En Allemagne

En Alle­magne, le Frank­furter All­gmeine Zeitung (FAZ) adopte la même atti­tude, met­tant en avant pour l’attaque ter­ror­iste près de Milan les moti­va­tions de l’Italien d’origine séné­galaise et la poli­tique impi­toy­able de Salvi­ni vis-à-vis des migrants, comme on a pu le voir à nou­veau « cette semaine », quand « le bateau Mare Jonio a été saisi juste après avoir sauvé des migrants » (il n’est pas pré­cisé que les migrants récupérés par le Mare Jonio l’ont été, d’après les autorités ital­i­ennes et libyennes, par mer calme juste avant l’arrivée des garde-côtes libyens). Le ter­ror­iste aus­tralien, en revanche, avait été immé­di­ate­ment décrit dans les colonnes du FAZ comme « orig­i­naire d’Australie, un pays avec une longue tra­di­tion d’idéologie d’extrême droite et une atti­tude de plus en plus anti-musul­mane ». Le FAZ aus­si attribue un rôle au Français Renaud Camus, puisque « le titre du man­i­feste, ‘Le Grand Rem­place­ment’, fait allu­sion à une théorie du com­plot qui remonte à l’écrivain français Renaud Camus ». Comme d’autres grands médias, le FAZ met aus­si en cause le rôle d’Internet dans les opin­ions extrémistes dévelop­pées par Bren­ton Bar­rant. Pour Ossey­nou Sy, il n’évoque en revanche aucun rôle des grands médias pro-accueil des migrants et anti-Salvi­ni.

Le titre de Die Welt indique lui aus­si aux lecteurs que « Le chauf­feur de bus voulait attir­er l’attention sur la mort des réfugiés en Méditer­ranée », tan­dis que dans le cas de l’attaque ter­ror­iste de Christchurch le même jour­nal affir­mait que la Nou­velle-Zélande « était fière de son ouver­ture, mais a peut-être trop longtemps fer­mé les yeux sur la mon­tée de l’extrême droite ».

Angleterre

Le jour­nal anglais de gauche, The Guardian, a égale­ment expliqué en long et en large à quel point « Christchurch mon­tre com­ment les médias soci­aux aident à dif­fuser le poi­son de l’idéologie d’extrême droite », sans pour autant s’interroger sur le poi­son de l’idéologie de la gauche immi­gra­tionniste qu’aurait pu met­tre en évi­dence la ten­ta­tive de mas­sacre des envi­rons de Milan, dont l’auteur « aurait expliqué à la police qu’il voulait se tuer et ‘arrêter les morts en Méditer­ranée’ ».

Espagne

Le jour­nal espag­nol El País, lui aus­si de gauche comme Le Guardian et Le Monde aux­quels il est asso­cié au niveau européen, a expliqué à ses lecteurs que « le jour-même où le min­istre de l’Intérieur Mat­teo Salvi­ni évi­tait d’être jugé – pour séques­tra­tion de per­son­nes pour ne pas avoir lais­sé débar­quer 150 migrants à Catane en août dernier – et où le gou­verne­ment con­fisquait le bateau d’une ONG qui venait de sauver 49 per­son­nes en mer, Sy Ousey­nou a pété les plombs : ‘C’en est assez ! Il faut met­tre fin aux morts en Méditer­ranée ! ». Selon El País, « Salvi­ni a prof­ité du suc­cès [des cara­biniers] pour déploy­er son pro­gramme élec­toral et il a annon­cé que la nation­al­ité serait retirée au détenu ». Dans le cas de l’attentat de Christchurch, El País par­lait en revanche d’un « atten­tat supré­ma­tiste con­tre deux mosquées » com­mis par « un homme d’extrême droite islam­o­phobe ». C’était plus sim­ple…

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