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[Dossier] Élections à Berlin : l’analyse des médias allemands

[Rediffusion] [Dossier] Élections à Berlin : l’analyse des médias allemands

Les élections à Berlin ont été une fois de plus l’occasion pour la presse française de produire analyses superficielles et phrases toute faites semblant sortir mécaniquement d’un traitement de texte robotisé : nouveau revers de la CDU, percée du parti « d’extrême-droite » AfD, Berlin reste à gauche… Aucun journaliste français n’a examiné à la loupe ces résultats afin d’en tirer des analyses un tant soit peu pertinentes. Et de s’étonner de cette « percée nationaliste » dans cette capitale pourtant si « multiculturelle »…

Les gros titres sont globalement justes si on reste à la surface des choses :

  • les partis institutionnels (la CDU, mais aussi le SPD et les Verts) ont enregistré de lourds revers,
  • l’AfD, mais aussi le libéral FDP (parti libéral-démocrate) ont enregistré des progressions, très fortes dans le cas de l’AfD (de 0 à 14%),
  • l’extrême-gauche (Die Linke, d’une certaine manière comparable à notre Front de Gauche) se maintient ou enregistre une faible progression,
  • la gauche reste globalement au pouvoir, mais l’ancienne « grande coalition » SPD-CDU devra céder la place à une coalition SPD-Grüne-Die Linke, c’est-à-dire rose-vert-rouge. Une ancienne coalition improbable de perdants sera donc remplacée par une nouvelle coalition improbable de perdants,
  • l’abstention a par ailleurs été forte, contrairement aux dernières élections régionales à l’Est.

Une sociologie politique très particulière

Les médias allemands ont été plus loin dans l’analyse aussi bien historique que sociale et géographique.

Pour mieux comprendre la politique locale berlinoise, il convient de comprendre la sociologie très particulière de cette ville au passé récent tumultueux : Berlin a été, de 1949 à 1990, coupée en deux entre Berlin-Ouest (RFA) et Berlin-Est (RDA). La partie ouest de la ville, constituée comme une île démocratique capitaliste dans la mer du paradis collectiviste communiste, n’a jamais eu de sociologie normale : coupée de son arrière-pays et d’une économie rentable du fait des coûts de transport, elle a été sous perfusion financière pendant des décennies, peuplée d’une part de fonctionnaires et autres employés parapublics sous subsides de l’État, et d’autre part d’une faune d’étudiants, d’artistes et de marginaux en rupture de ban dont la présence a été longtemps marquée par un puissant mouvement de squatters (165 immeubles occupés dans les années 70). La ville, dont le futur chancelier SPD Willy Brandt a été le maire de 1957 à 1966 avant d’être propulsé chef du gouvernement allemand de 1969 à 1974, a été gouvernée sans interruption par la gauche jusqu’à aujourd’hui. Mais dans des conditions qui ont désormais fortement évolué : dans les années 60 et 70 le SPD recueillait régulièrement plus de la moitié des suffrages. Ça n’est plus du tout le cas actuellement.

Les élections berlinoises ne sont en rien comparables aux dernières élections qui ont eu lieu en Mecklembourg-Poméranie Occidentale ou en Saxe-Anhalt. Elles n’en sont pas moins très emblématiques de l’évolution politique allemande vers l’éclatement et l’ingouvernabilité – non pas « malgré » le radieux « Multikulti », mais à cause de l’éclatement provoqué par le « Multikulti ». La sociologie de Berlin a en effet rapidement évolué après la chute du mur (1990) : une classe moyenne de commerçants, d’artisans et de professions libérales a vu le jour, repoussant en partie les fonctionnaires et les marginaux. Par ailleurs, les « Ossis » ont pu se maintenir dans certains quartiers. D’autres quartiers ont été massivement investis par une immigration musulmane turque et arabe.

Un vote éclaté entre groupes socio-ethniques et religieux

Les différentes tribus qui peuplent désormais Berlin (Gentry, Wessis, Ossis, marginaux et musulmans) ne se sont nullement réparties de façon uniforme dans la ville. Comme partout ailleurs en Europe de l’Ouest, elles se sont regroupées par affinité dans les différents quartiers de la ville. Les résultats des élections sont extrêmement représentatifs de cet éclatement, qui empêche désormais tout consensus raisonnable.

On constate ainsi que la CDU n’existe politiquement qu’à l’Ouest, tout comme d’ailleurs le libéral FDP. À l’inverse, le parti d’extrême-gauche Die Linke n’existe pratiquement qu’à l’Est. Seul l’AfD enregistre d’excellents scores à l’Est, mais aussi de bons scores à l’ouest. Mais un examen plus minutieux des résultats quartier par quartier permet d’éviter toute conclusion trop hâtive d’un clivage Ouest/Est classique. C’est tout autre chose que l’on constate bien au contraire à la lumière de ce dernier :

  • les quartiers Est doivent être en effet soigneusement divisés entre les quartiers de la première couche en partant du centre, par exemple Friedrichshain-Kreuzberg ou Neukölln. Ces quartiers ont très nettement voté à gauche voire à l’extrême-gauche. Le premier compte 22% d’immigrés musulmans, le second 15% de Turcs et 10% d’Arabes. Les marginaux, alternatifs et autres représentants de la gauche culturelle y sont également fort nombreux.
  • Les quartiers Est de la seconde couche, tels que Marzahn-Hellersdorf, Treptow-Köpenick, Lichtenberg et Pankow, nettement plus excentrés, ont accordé entre 20 et 25% de leurs suffrages à l’AfD. Ils ne comptent que 4 à 5% d’immigrés musulmans en moyenne. Ce sont les quartiers typiquement « Ossis ».
  • Mais les quartiers ouest « gentrifiés », tels que Spandau, Reinickendorf et Neukölln, ont également accordé leurs suffrages à l’AfD et aussi au FDP – d’où de bons scores de l’AfD, mais moindres que dans les quartiers « Ossis »

Conclusion ? Contrairement à ce qu’on a pu lire çà et là, la percée de l’AfD ne s’est pas faite « en dépit du multiculturalisme berlinois ». C’est tout à fait autre chose que l’on observe : la politique à Berlin est en voie de tribalisation. Elle ressemble de plus en plus à ce que l’on observe dans ces faux pays arabes ou africains, dans lesquels une multitude de tribus qui ne forment pas de nation ethnique ni civique (chrétiens/musulmans et animistes ou bien nomades/sédentaires en Afrique, ou bien encore sunnites/shiites/minorités religieuses dans le monde arabe) ne votent pas pour des partis défendant des options de gouvernance, mais des intérêts ethnico-politico-religieux, ce qui contraint à des alliances improbables.

À Berlin, la gentry de l’ouest a fait basculer en partie son vote du CDU vers le FDP et l’AfD. À l’Est, les quartiers marginaux-immigrés ont fait basculer en partie le leur du SPD vers Die Linke, qui s’affirme de plus en plus comme un parti islamo-gauchiste. Et à l’Est encore, les quartiers « Ossis » ont eu tendance à délaisser le SPD pour l’AfD, qui s’affirme donc comme le parti des « petits blancs », démocrate et libéral, mais aussi eurosceptique et islamosceptique.

Berlin c’est déjà un peu politiquement (non militairement) Bagdad à cause de l’éclatement multiethnique, dans le cadre duquel s’affrontent des groupes que ne peut unir aucun consensus parce que leurs visions même de la société sont incompatibles. La fin de la domination absolue du SPD dans cette ville avait contraint ce dernier parti à former, lors des avant-dernières élections, une grande coalition avec la CDU. Désormais, c’est une autre coalition bancale que les sociaux-démocrates devront former avec les Verts et les islamo-gauchistes.

L’éclatement ethnico-religieux de Berlin rend la ville ingouvernable : la dernière grande coalition avait déjà été incapable de prendre à bras-le-corps les problèmes qui, selon les enquêtes récemment effectuées, continuent à préoccuper les Berlinois : le logement, les écoles et les crèches, l’emploi et la sécurité.

La prochaine coalition rose-vert-rouge semble ainsi vouée à l’échec. Les Berlinois ne sont d’ailleurs pas dupes : un très grand nombre d’entre eux a voté « avec les pieds »… en s’abstenant de se déplacer. Contrairement à ce qui s’est passé au Mecklembourg-Poméranie Occidentale en effet, l’abstention est restée élevée lors de ces élections dans la capitale allemande.

Sources :

Crédit photo : Taxiarchos228 via Wikimedia (cc)

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