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Élections allemandes : des commentaires de la presse française souvent indigents et partiaux. Première approche et mise en perspective

25 décembre 2017

Temps de lecture : 10 minutes
Accueil | Pascal Houzelot | Élections allemandes : des commentaires de la presse française souvent indigents et partiaux. Première approche et mise en perspective

Élections allemandes : des commentaires de la presse française souvent indigents et partiaux. Première approche et mise en perspective

[Red­if­fu­sion – arti­cle pub­lié ini­tiale­ment le 27/09/2017]

La crise politique allemande franchit une étape historique en transposant maintenant au parlement fédéral les fragilisations politiques déjà partout apparues dans les parlements régionaux depuis 2013 : des commentaires de la presse française au mieux passables, souvent indigents, au pire dignes d’une presse extrémiste. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les élections législatives allemandes n’ont pas passionné les journalistes français. Elles n’ont certes pas tout à fait été reléguées dans les faits divers, mais tout de même généralement à la seconde page ou au mieux en bas de première page, loin derrière les Unes consacrées aux luttes suscitées par la loi Travail II, voire le Rwanda, la crise des Rohingyas et bien d’autres sujets. Il s’agit pourtant d’élections historiques pour l’Allemagne, et partant pour l’Europe. Mais quels sont les résultats (encore provisoires) ?

Parti politique
Résultats
Évolution

Ancien score

Nou­veau score

CDU/CSU (chré­tiens démoc­rates et chré­tiens-soci­aux bavarois)

41,5%

33%

-8,5%

SPD (soci­aux-démoc­rates)

25,7%

20,5%

-5,2%

AfD

4,7%

12,6%

+7,9%

FDP (libéraux)

4,8%

10,7%

+5,9%

Linke (gauche rad­i­cale)

8,6%

9,2%

+0,6%

Grü­nen (Verts)

8,4%

8,9%

+0,5%

Autres divers

6,3%

5,1%

-1,2%

Total

100,0%

100,0%


Quelques remarques incontestables

Les per­dants sont les grands par­tis tra­di­tion­nels, c’est-à-dire la CDU/CSU et le SPD, même si la CDU/CSU reste la seule for­ma­tion poli­tique encore en mesure de for­mer (dif­fi­cile­ment) un gou­verne­ment ; la grande coali­tion a été désavouée ; les vain­queurs sont les libéraux du FDP (sachant que ce par­ti réalise tout son score à l’Ouest et ne parvient pas à con­va­in­cre les Ossis, qui lui préfèrent l’AfD ou bien l’extrême-gauche), et surtout l’AfD qui ren­con­tre de bons suc­cès à l’Ouest où il s’affirme comme troisième force poli­tique, et fait un car­ton à l’Est où il s’affirme comme sec­onde force poli­tique en arrivant même en tête en Saxe (ce fait est très impor­tant pour l’avenir) ; la gauche rad­i­cale et les Verts sont sta­bles, sachant que Die Linke a ses bas­tions plutôt à l’Est et Die Grü­nen plutôt à l’Ouest.

Les échos dans la presse française (Le Monde, Le Figaro, voir aus­si ici, Le Nou­v­el Obs) sont rel­a­tive­ment uni­formes sur le fond, les arti­cles se dif­féren­ciant essen­tielle­ment au niveau du ton adop­té :

  • vic­toire en demi-teinte de la CDU pour Le Monde, amère pour Le Figaro (du fait du score de l’AfD) ;
  • défaite du SPD qui rejette toute nou­velle GroKo (grande coali­tion) ;
  • poussée de l’extrême-droite « néo-nazie » (Le Monde), ou bien élec­tion assom­brie par la per­cée his­torique du par­ti de droite nation­al­iste AfD… de la droite rad­i­cale portée par des « angoiss­es iden­ti­taires » (Le Figaro) ;
  • le casse-tête des coali­tions a com­mencé (Le Figaro).

Ces manch­es, très peu con­tra­dic­toires sur le fond, tout au plus mod­ulées dans leur tonal­ité, illus­trent l’état semi-coma­teux dans lequel se trou­ve une grande par­tie de la presse française en ce début de siè­cle, une presse qui ne con­naît pra­tique­ment plus aucun plu­ral­isme (une atteinte majeure et extrême­ment inquié­tante à un des piliers de toute démoc­ra­tie véri­ta­ble), une presse recourant sys­té­ma­tique­ment de façon indif­féren­ciée à une log­or­rhée orwelli­enne, une presse enfin inca­pable de com­pren­dre et de pro­duire des réflex­ions sur les événe­ments de son pro­pre siè­cle, prob­a­ble­ment à cause de la pro­fonde incul­ture his­torique, poli­tique, économique, philosophique et lit­téraire d’une par­tie des jour­nal­istes et de l’absence de lib­erté d’expression et de plu­ral­isme – une non-presse en quelque sorte.

Dans le détail

L’AfD est d’abord majori­taire­ment décrite comme une for­ma­tion d’extrême-droite (Le Monde), voir néo-nazie (L’Obs, Libéra­tion), au mieux comme de droite rad­i­cale (Le Figaro, seul jour­nal citant néan­moins les posi­tions « tra­di­tion­nelles du par­ti sur la famille », euroscep­tique, hos­tile à la mon­naie unique et ne croy­ant pas au réchauf­fe­ment cli­ma­tique) ; quant à L’Obs, il préfère car­ré­ment met­tre en avant les « man­i­fes­ta­tions spon­tanées » (sans indi­quer à aucun moment qu’il s’agit de grou­pus­cules mili­ciens extrémistes rel­e­vant des mou­vances « black blocs » et « antifas » assuré­ment peu représen­tat­ifs de la pop­u­la­tion, con­traire­ment à ce que sug­gère l’article), en hurlant des slo­gans du style « Les nazis dehors » et « Berlin hait les nazis » (pour mémoire, dans la mosaïque poli­tique trib­ale berli­noise, cf., l’AfD dépasse les 20% dans les quartiers « ossis » comme Marzahn, et obtien­dra un bon score à Berlin, seule­ment légère­ment inférieur à la moyenne des États fédérés de l’Est de l’Allemagne). L’article de L’Obs est digne d’une feuille de chou de presse à scan­dale.

Rappelons ici les principaux points du programme de l’AfD

  1. L’AfD est actuelle­ment, qu’on le veuille ou non, un par­ti démoc­ra­tique : non seule­ment il estime qu’il faut défendre bec et ongles la Loi Fon­da­men­tale alle­mande (Grundge­setz), mais il estime que le traité de Lis­bonne représente un coup d’État con­tre cette même con­sti­tu­tion puisque ce dernier a trans­féré 80% du pou­voir lég­is­latif alle­mand de son par­lement élu (le Bun­destag) vers une insti­tu­tion nom­mée et non élue (la Com­mis­sion européenne) ; cet argu­ment ferait en principe des autres par­tis alle­mands des « par­tis putschistes » (ver­fas­sungswidrig) qui ont com­mis alors un acte anti­con­sti­tu­tion­nel cou­vert des seules apparences de la légal­ité ; c’est la base de l’euroscepticisme et de l’hostilité à la mon­naie unique de l’AfD ; l’AfD veut enfin prévenir à l’avenir de tels coups d’État en appro­fondis­sant la démoc­ra­tie directe en Alle­magne. Per­son­ne ne com­prend donc en quoi l’AfD serait un par­ti « d’extrême-droite », puisque – les mots ayant un sens –, un par­ti d’extrême-droite doit néces­saire­ment être un par­ti prô­nant un État fort, autori­taire et surtout anti­dé­moc­ra­tique, donc le con­traire de ce que défend l’AfD : il y a ici claire­ment inver­sion du sens des mots.
  2. On décrit cette posi­tion comme sou­verain­iste et par­tant « nation­al­iste ». On joue ici sur les mots : le terme de « nation­al­isme » est en effet poly­sémique. Il peut désign­er en effet une idéolo­gie impéri­al­iste, colo­nial­iste et sou­vent raciste, comme c’est ou c’était le cas du jacobin­isme, du panger­man­isme ou encore du panslav­isme, de l’ottomanisme et autres idéolo­gies jus­ti­fi­ant que cer­tains grands États s’arrogent le droit d’agresser, d’annexer et de soumet­tre leurs voisins. Mais il peut aus­si sig­ni­fi­er stricte­ment l’inverse, c’est-à-dire la volon­té des petits peu­ples à échap­per à la soumis­sion aux empires, le droit des peu­ples à dis­pos­er d’eux-mêmes, le droit à l’indépendance. La volon­té de l’AfD de restau­r­er la total­ité des droits et lib­ertés du peu­ple alle­mand et son indépen­dance, éventuelle­ment dans le cadre d’une UE totale­ment refondée sur des principes fédéraux/confédéraux et démoc­ra­tiques, est donc l’inverse de l’ancien panger­man­isme et non sa résur­gence : il y a donc ici aus­si inver­sion du sens des mots.
  3. L’AfD est un par­ti libéral, prô­nant grosso-modo des posi­tions néo-con­ser­va­tri­ces au sens améri­cain du terme.
  4. La même chose vaut pour la régu­la­tion de l’immigration. L’AfD ne souhaite pas l’interdire et ne prône même pas la « rem­i­gra­tion ». Elle prône un sys­tème à points sim­i­laire à ce qui existe au Cana­da. Il est curieux à ce sujet de voir que toute la presse française, y com­pris la presse réputée de droite, ne con­naisse aucun autre dis­cours que la langue de bois habituelle.
  5. L’AfD est réputée « islam­o­phobe ». Ce terme est désor­mais sys­té­ma­tique­ment employé par la presse française, toutes ten­dances con­fon­dues. Il s’agit pour­tant d’une inven­tion séman­tique manip­u­la­trice dans le cadre d’un dji­had ver­bal et juridique des­tiné à euphémiser , au niveau de la com­mu­ni­ca­tion, le ter­ror­isme islamique. L’AfD ne prône pas l’interdiction de l’islam, le par­ti a réaf­fir­mé à maintes repris­es son attache­ment libéral à la lib­erté de culte. Il veut seule­ment exiger que les autorités musul­manes recon­nais­sent claire­ment la Loi Fon­da­men­tale alle­mande.
  6. Enfin l’AfD est un par­ti con­ser­va­teur au plan socié­tal, défen­dant la famille, opposé au mariage homo­sex­uel, hos­tile aux expéri­men­ta­tions sociales, socié­tales et cul­turelles les plus loufo­ques, et par-dessus le marché cli­matoscep­tique. Il est inquié­tant de voir la total­ité de la presse française recourir sys­té­ma­tique­ment – comme le fait d’ailleurs une par­tie de la presse alle­mande – à la langue de bois d’une dic­tature total­i­taire pour qual­i­fi­er l’AfD. Une telle pra­tique, des­tinée à impos­er (comme en Alle­magne) un cor­don san­i­taire entre l’AfD et les autres par­tis alle­mands en con­fisquant les droits civiques et poli­tiques d’une par­tie de la pop­u­la­tion, avec des con­séquences que nous allons appro­fondir, représente une atteinte et une attaque frontale con­tre la démoc­ra­tie en Europe. Le Figaro est le seul à citer cer­taines posi­tions, non exhaus­tives, de l’AfD. Mais il aban­donne très vite l’information et le débat argu­men­té pour psy­chi­a­tris­er les électeurs de l’AfD, atteints d’« angoiss­es iden­ti­taires », comme le fai­sait le régime sovié­tique dans ses grandes heures. Les arti­cles pub­liés dans la presse française, entière­ment con­sti­tués de phras­es toutes faites ânon­nées jusqu’à l’écœurement mon­trent que presque aucun jour­nal­iste n’est capa­ble en France de penser par soi-même, ne fût-ce que de rechercher des infor­ma­tions, d’entamer des réflex­ions con­tra­dic­toires. Aucune infor­ma­tion, aucune argu­men­ta­tion, aucune per­spec­tive. Les « décodeurs » ne lisent vis­i­ble­ment pas eux-mêmes Le Monde et sa pen­sée toute faite en kits…

Autre remar­que en pas­sant : les jour­nal­istes français lisent-ils les com­men­taires de leurs pro­pres lecteurs ? Les ter­mes out­ranciers, mal­hon­nêtes, stan­dard­is­és util­isés à l’égard de l’AfD par toute la presse ont en effet claire­ment offusqué au moins une par­tie de l’électorat de chaque jour­nal, et ce même à gauche. Plusieurs lecteurs, sou­vent con­nais­seurs de l’Allemagne, font même des remar­ques per­ti­nentes, toutes ten­dances con­fon­dues. Un sondage récem­ment organ­isé en ligne le 25/09/2017 par Le Figaro a don­né des résul­tats édi­fi­ants : à la ques­tion « Le score de l’extrême-droite (en Alle­magne) vous inquiète-t-il ? », 71% par­mi 15.000 votants ont répon­du NON. Les lecteurs du Figaro, qui ne sauraient tous être des nazis, ne suiv­ent plus le lan­gage orwellien de la bien-pen­sance… Cer­tains jour­nal­istes français, qui ont com­plète­ment déserté leur méti­er, n’écrivent plus que pour eux-mêmes.

Citons, une fois n’est pas cou­tume, un assez bon arti­cle de Libéra­tion. Cet arti­cle écrit par une alle­mande expose avec une cer­taine clarté cer­tains ten­ants et aboutis­sants de cette élec­tion, tout en restant un peu court.

C’est cet arti­cle qui nous servi­ra de trem­plin pour appro­fondir de nom­breux faits com­plète­ment occultés par une presse paresseuse et esquiss­er une mise en per­spec­tive et des hypothès­es pour l’avenir : cette élec­tion est en effet une élec­tion his­torique, qui mar­que le pas­sage d’un sec­ond cap de la crise qui malmène le sys­tème poli­tique alle­mand depuis 2013, crise dont les étapes pour rap­pel, tant au niveau des États fédérés qu’au niveau fédéral (ce sec­ond niveau mar­quant générale­ment un décalage dans le temps par rap­port aux élec­tions régionales) ont été :

Étape 1 : la fin, lors des élec­tions lég­isla­tives 2013, du sys­tème des coali­tions CDU/CSU-FDP con­tre SPD-Grü­nen qui a mar­qué la péri­ode 1998 – 2013 avec la néces­sité pour Angela Merkel de con­stituer une grande coali­tion (Grosse Koali­tion ou GroKo) CDU/CSU-SPD, et ce en dépit du fait que l’AfD avait alors man­qué de peu l’entrée au par­lement fédéral en réal­isant le score déce­vant de 4,7%, donc inférieur à la barre fatidique des 5% pour pou­voir obtenir des députés.

Notons au pas­sage que la mort pro­gram­mée de l’AfD au pre­mier semes­tre, suite notam­ment aux con­flits entre « libéraux » et « sou­verain­istes » n’était que pur fan­tasme…

Étape 2 : l’échec de la GroKo. Un tel échec n’est certes pas inéluctable (cf. l’exception sar­roise), mais tout de même assez vraisem­blable : une telle coali­tion, qui est en quelque sorte la ver­sion alle­mande de nos « cohab­i­ta­tions » à la française, a ten­dance à men­er une poli­tique con­tra­dic­toire et inco­hérente mar­quée par des mesures visant à sat­is­faire tour à tour une fois la droite et une fois la gauche. Cette pra­tique con­sis­tant à souf­fler alter­na­tive­ment le chaud et le froid sur des clien­tèles très partagées voire opposées finit générale­ment par mécon­tenter tout le monde. C’est ce qu’on a pu observ­er dans de nom­breux cas d’élections fédérales ou régionales depuis 1949.

Nous y sommes. L’AfD, jouant une fois de plus le rôle du « chien dans un jeu de quilles » (cf. https://www.ojim.fr/dossier-coalition-gouvernementale-au-schleswig-holstein-une-presse-francaise-trop-superficielle/), vient de faire une entrée fra­cas­sante au par­lement fédéral en atteignant presque 13% des voix.

Le SPD ne veut plus de GroKo, sachant par­faite­ment qu’il ne peut dans ce cadre que pour­suiv­re son déclin.

Et Angela Merkel ne veut pas de coali­tion crou­pi­on minori­taire CDU/CSU-SPD, par­faite­ment con­sciente que ce genre de choix, raris­sime en Alle­magne, ne per­met pas de gou­vern­er de façon sta­ble.

L’étape 3 con­siste donc à sub­stituer à la grande coali­tion en déroute une coali­tion mul­ti­col­ore, du genre rose-vert-rouge (SPD-Grü­nen-Die Linke) coal­isant la gauche et l’extrême-gauche, comme à Berlin depuis 2016 ou bien encore une coali­tion dite « jamaï­caine » (Jamai­ka-Koali­tion, coali­tion CDU/C­SU-FDP-Verts, donc noir-jaune-vert à l’instar des couleurs du dra­peau de la Jamaïque avec sûre­ment aus­si un clin d’œil au car­ac­tère « exo­tique » de cette asso­ci­a­tion) comme récem­ment au Schleswig-Hol­stein. Là aus­si, de telles coali­tions faites de bric et de broc n’ont que peu de chances de men­er des poli­tiques capa­bles de sat­is­faire les électeurs de tous bor­ds. Les com­pro­mis qu’elles doivent adopter sont sou­vent trop hasardeux pour par­venir à des résul­tats probants. Leur échec n’est pas cer­tain, mais tout de même net­te­ment plus vraisem­blable que leur suc­cès.

Quelle serait alors l’étape 4 ? L’Allemagne n’est pas la France et les élec­tions ne peu­vent être con­fisquées ad vitam aeter­nam au-delà du Rhin comme elles le sont en-deçà de ce fleuve. La men­tal­ité alle­mande est plus réal­iste et moins extrémiste que la française ; l’Allemagne de l’Est con­naît une évo­lu­tion poli­tique plus ou moins com­pa­ra­ble, toutes choses étant égales par ailleurs, à celle que con­nais­sent les pays du Groupe de Viseg­rád – leur expéri­ence com­mu­niste com­mune immu­nise davan­tage ce pays des dérives poli­tiques et socié­tales de l’Ouest de l’Allemagne. Enfin le CSU bavarois peut lui aus­si évoluer.

Nous l’avons déjà dit lors des élec­tions générales dans le nord de l’Allemagne, les électeurs ont en réal­ité claire­ment choisi, au niveau fédéral comme à Kiel, une coali­tion CDU/C­SU-FDP-AfD. Parce que la dic­tature du poli­tique­ment cor­rect et la dia­boli­sa­tion, aus­si déli­rante qu’anticonstitutionnelle (voir l’article ahuris­sant du TAZ « Les héri­tiers du racisme »), de l’AfD inter­dit de suiv­re les vœux des électeurs (une sorte de « cor­don san­i­taire » à l’allemande), Merkel va devoir choisir une brin­que­bal­ante « coali­tion jamaï­caine ».

Rien ne peut certes jamais être exclu, mais ce type de con­fig­u­ra­tion s’est avéré par le passé encore moins con­va­in­cant que les « GroKo » :

  • une coali­tion alliant des per­dants (CDU/CSU) à des gag­nants (FDP) et à des Verts plus que jamais divisés entre « Rea­los » com­pat­i­bles et « Fundis » incom­pat­i­bles est assez inco­hérente ; Merkel devra user de toute son intel­li­gence poli­tique (indé­ni­able) pour men­er sa bar­que à bon port et non sur des récifs ;
  • en exclu­ant cer­tains gag­nants comme l’AfD, qui est pour­tant bien plus com­pat­i­ble avec la CSU ou le FDP par exem­ple qu’une grande par­tie des Verts ; ce choix peut rebuter des électeurs qui sont beau­coup moins fascinés par le poli­tique­ment cor­rect que les bien-pen­sants ne le croient ;
  • les Verts ne sont pas des gag­nants de ces élec­tions, ils se sont tout juste main­tenus au niveau fédéral comme ils l’avaient fait au Schleswig-Hol­stein (tro­pisme danois), mais avaient subi toute une série de revers partout ailleurs dans les régions ; à cela vient s’ajouter deux phénomènes struc­turels : 1) l’opposition interne entre « Rea­los » (réal­istes, com­pat­i­bles) et « Fundis » (fon­da­men­tal­istes d’extrême-gauche, incom­pat­i­bles) pour­rait entraîn­er au pire un éclate­ment du par­ti, au mieux une forte défec­tion des électeurs fon­da­men­tal­istes à la prochaine échéance et 2) Les Verts ont tous leurs sou­tiens à l’Ouest et sont anec­do­tiques à l’Est – ils con­vi­en­nent donc davan­tage à des coali­tions régionales que fédérale ; les Verts sont le mail­lon faible de la coali­tion « jamaï­caine ».

Seule l’AfD a en effet une dimen­sion fédérale pour une coali­tion fédérale, car elle rem­porte de bons scores à l’Ouest et car­tonne à l’Est ; comme nous l’avons sou­vent souligné, l’attitude vis-à-vis de l’AfD con­naît un fort cli­vage Est-Ouest pré­fig­u­rant une forme d’éclatement (poli­tique) de l’Allemagne ; l’AfD est bien mieux accep­tée par des Ossis plus hos­tiles au total­i­tarisme de la gauche occi­den­tale que les Alle­mands de l’Ouest ; l’AfD a relégué le SPD à la troisième place à l’Est, les Ossis de gauche lui préférant car­ré­ment Die Linke et se dés­in­téres­sant des Verts ; l’AfD occupe partout la sec­onde place et même la pre­mière en Saxe ; le temps pour­rait venir où aucune coali­tion gou­vern­able ne pour­ra plus être mise sur pied sans l’AfD à l’Est, d’autant que reléguer le par­ti vain­queur des élec­tions en Saxe paraît un déni de démoc­ra­tie dan­gereux qui pour­rait entraîn­er de vrais trou­bles au sein de la pop­u­la­tion (n’oublions pas qu’en Alle­magne, le scrutin es pro­por­tion­nel à deux voix mod­éré par la barre des 5% ). ; Les coali­tions « jamaï­caines » qui ont actuelle­ment suc­cédé aux « GroKo » à l’Est ne doivent pas néces­saire­ment, mais pour­raient – avec une prob­a­bil­ité non nég­lige­able – être bal­ayées au moins en par­tie par des tem­pêtes trop­i­cales inévita­bles sous ce type de cli­mat (poli­tique) . Le jour où l’AfD fera par­tie de gou­verne­ments régionaux à l’Est (Saxe…), l’équilibre au sein du Bun­desrat (le con­seil fédéral, l’assemblée haute qui peut elle aus­si entraver l’action du gou­verne­ment) pour­rait s’en trou­ver boulever­sé. Si l’AfD sait faire taire les dis­sen­sions internes entre « libéraux » et « sou­verain­istes » et se mon­tre capa­ble de bien gou­vern­er au cen­tre (mais à cette con­di­tion aus­si), la dés­in­for­ma­tion se trou­vera prise en porte-à-faux . Mais les réelles dis­sen­sions au sein du par­ti illus­trées par le départ fra­cas­sant de son ex co-prési­dente Frauke Petry peu­vent ralen­tir ce proces­sus ou le blo­quer.

Un autre mail­lon faible du sys­tème des alliances poli­tiques actuel est par ailleurs patent dans l’incontournable Bav­ière ; là, la CSU bavaroise dont les racines com­por­tent un ver­sant iden­ti­taire indé­ni­able, out­re un catholi­cisme ombrageux et un con­ser­vatisme socié­tal affir­mé, a vu de nom­breux dirigeants récem­ment cri­ti­quer la poli­tique migra­toire d’Angela Merkel et prôn­er l’idée de faire de la cul­ture alle­mande la « Leitkul­tur » (cul­ture de référence) en Alle­magne… La CSU adopte depuis un cer­tain temps vis-à-vis de l’AfD un dis­cours net­te­ment plus mod­éré que les pro-Merkel du CDU ; la peur de per­dre leur majorité absolue dans leur bas­tion bavarois pour­rait inciter plus tard la CSU à franchir le pas de l’alliance avec l’AfD, en tout cas au plan région­al.

On le voit, rien n’est écrit. La digue élevée par le poli­tique­ment cor­rect con­tre l’AfD, lis­i­ble dans des manchettes de presse ahuris­santes, empêche Merkel de met­tre sur pied la coali­tion voulue par les électeurs. Mais ces élec­tions lég­isla­tives alle­man­des sont bel et bien his­toriques et méri­taient un autre com­men­taire que les accu­mu­la­tions de phras­es toutes faites trop super­fi­cielles qu’on a pu lire en France.

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