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Pub­lié le 15 novembre 2018 | Éti­quettes : , , ,

États-Unis : Tucker Carlson, le journaliste de Fox News à suivre… ou à abattre. Seconde partie

Nous avons publié la première partie d’une étude de notre correspondant en Amérique du Nord sur le journaliste vedette conservateur Tucker Calson. Voici la seconde partie.

Arrivée chez Fox News

C’est depuis 2009 que Carlson évolue chez Fox News. Commençant modestement comme contributeur au sein de diverses émissions d’information, du matin et du soir, taquinant la satire ou remplaçant Sean Hannity, il a produit en 2010 un remarqué numéro spécial sur l’ahurissement des enfants américains par le système éducatif : Fighting For Our Children Minds. C’est également pendant cette période de transition que Carlson a fondé le site politique The Daily Caller, grâce au soutien de Neil Patel, lui-même ancien collaborateur de l’ancien Vice-président Dick Cheney. Le site ayant été financé par l’homme d’affaire évangéliste Foster Friess. Après s’être illustré dès 2013 comme co-animateur de Fox and Friends Weekend, son ascension a été fulgurante à partir de 2016, occupant avec succès les créneaux de 9 heures puis 8 heures du soir (jusqu’à présent) avec Tucker Carlson Tonight, qui draine près de 3 millions de spectateurs.

La vie journalistique de Carlson s’est complétée de la rédaction de deux ouvrages. Dans Politicians, Partisans and parasites, paru en 2003, il faisait part de son inconfort vis-à-vis des médias, et révélait que sa vie avait failli être ruinée par une fausse accusation de viol par une femme dont il fut établi qu’elle souffrait de troubles mentaux et qui en réalité le harcelait elle-même. Tout récemment (octobre 2018), Carlson a publié un brûlot anti-oligarchie intitulé: Ship of Fools: How a Selfish Ruling Class is Bringing America to the Brink of Revolution. [Ndlr: Le livre reprend un certain nombre de thèses, du point de vue américain, qui résonnent avec celles de Michel Geoffroy (La Superclasse Mondiale Contre Les Peuples) ou d’André Archimbaud (Combat pour l’Hémisphère Nord. L’Amour d’Ariane)]

La méthode Carlson

Quel est donc le mystère Carlson? En effet, le 5 septembre dernier, le site Columbia Journalism Review, se posait la question en guise de titre. En bref, la journaliste Lyz Lenz considérait que Carlson gâchait son immense talent en tournant le dos à l’establishment pour servir le Trumpisme. Lenz de regretter en particulier le mépris que Carlson semble porter à ses collègues journalistes : « C’est du pur Tucker Carlson. Je l’ai vu faire cent fois en visionnant 40 heures [de ses vidéos]. Les journalistes se rendent à son émission s’attendant à parler du système de santé ou de l’état mental de Trump, pour seulement se faire poser la question: " Croyez-vous vraiment être un journaliste professionnel ?" Vacillant, les invités trébuchent et tombent. "Répondez à ma question !", demande alors répétitivement Carlson. Or c’est le type même de la question impossible à traiter ! »

Il y a donc une méthode Carlson, qui consiste à entrer dans le jeu de son opposant pour démontrer l’absurdité des prémices de sa logique, autant que l’énormité de ses conséquences.

Un exemple de décryptage

Par exemple, dans cette vidéo du 20 mars 2017, soit deux mois après la prestation de serment de Trump, et au soir d’une séance d’hystérie parlementaire sur le « vol de l’élection » présidentielle américaine par Poutine, un Carlson au sourire juvénile et particulièrement courageux invite un député californien également juvénile et particulièrement ambitieux, Eric Swalwell. [Ndlr : Swalwell est l’homme lige à la Chambre des représentants de celui qui « aurait dû », être le Ministre de la Justice de Hillary Clinton, le député Californien Adam Schiff, lui aussi passé à la moulinette par Carlson en décembre 2016 [Ndlr : les deux ont fait de la « collusion russe » leur fonds de commerce… et élargiront le harcèlement jusqu’aux présidentielles de 2020]. Dans sa discussion avec Swalwell, Carson commence par présenter un florilège de propos outranciers (voir à partir de : 2min42’) tenus le jour même par les députés sur la trahison de Trump, sur le rôle des Russes dans le Brexit et, pour finir, décrivant le tout comme un « acte de guerre » de la part de Moscou; puis il attaque Swalwell (à 4min 12’): « Nous avons donc été attaqués par la Russie. La vraie question est alors de savoir comment nous allons y répondre. Soyons donc précis. Que pensez-vous? Allons-nous utiliser nos missiles à longue portée ou bien nos missiles intermédiaires sur la Russie?».

Interloqué, Swalwell tente de revenir à son argumentaire sur la malfaisance trumpo-poutinienne, mais Carlson ne lâche pas : « Je veux prendre ce que vous dites au sérieux. Vous dites que nous avons été attaqués par la Russie. Ça n’est pas rien. Une attaque n’incite pas seulement à une contre-attaque. Elle l’exige, car sinon nous révélons des faiblesses fondamentales, donc ma question est la suivante : c’est le Carrier Strike Group Nine [Ndlr : l'un des 6 groupes aéronavals de l'U.S. Navy affecté à la Flotte du Pacifique] qui est aujourd’hui le plus proche de Vladivostok. Faut-il les mobiliser immédiatement? Faut-il prévenir nos alliés européens que leurs fournitures en gaz vont être coupées, et quelles sont les prochaines étapes de notre contre-attaque? » Swalwell s’énerve, vacille, perd de précieuses minutes qu’il comptait réserver à la trahison de Trump, et se voit de surcroit infliger un trait d’humour cinglant (6emin 42’) lorsque Swalwell accouche de l’objectif de la campagne, qui est de ruiner la Russie et de la mettre à genou par la politique de l’embargo : « vous pensez que Poutine va en souffrir personnellement? Que, déprimé, il va sombrer dans la vodka? » Une fois encore Swalwell est désarçonné…

Ennemi du mensonge et de l’emphase sentencieuse

Cet exemple typique de dialectique (nous recommandons son écoute intégrale) se reproduit depuis deux ans dans chacune des émissions de Tucker Carlson que ce soit en dialogue ou monologue, sur la collusion russe, sur le harcèlement « anti-blanc », sur l’immigration, sur les changements de régime au nom de la démocratie et des droits de l’homme, sur les mensonges des néoconservateurs, sur la menace incarnée par la Chine, sur la liberté de pensée dans les universités, sur l’oligarchie, ou encore sur l’Afrique du Sud. Tout comme Trump, il est le parfait destructeur d’argumentaires tout faits, mais il le fait avec classe, ce qui le rend dangereux, car son public est un public éduqué. Sur chaque sujet, il parvient à pousser la logique de ses adversaires aux limites de l’absurde, avec une maîtrise totale des questions fermées. C’est le sens du slogan de son émission : « The Sworn Enemy of Lying, Pomposity, Smugness, and Group-Think » (ennemis jurés du mensonge, de l’emphase sentencieuse, de la suffisance, et l’embrigadement de la pensée)

Carlson a en outre créé des segments ad hoc sur la culture et le « métapolitique » comme par exemple « Campus craziness » ou encore « The liberal sherpa ». Il invite ici des invités réguliers à se laisser aller jusqu’au bout de leur raisonnement, qu’il commentera le plus souvent post interview. Astucieux et « relations publiques », Carlson a également créé un mini jeu télévisé du jeudi soir, faisant participer ses autres collègues de Fox News (y compris les « bushistes » néoconservateurs) à un quizz sur l’actualité de la semaine.

Un entretien à écouter

Son ancien patron, le néoconservateur anti-Trump Bill Kristol a dit de lui qu’il était une sorte d’ethno-nationaliste (terme très mal vu par les élites), ce à quoi Carlson répond sur la question de l’immigration qu’il y a belle lurette que Kristol s’est lui-même discrédité, réduit à la situation « d’un ex-intellectuel qui n’existe plus que sur Twitter ». En octobre dernier, invité de l’influent Rubin Report pour présenter son livre Ship of Fools, Tucker Carlson a lourdement insisté sur la nécessité de connaitre l’histoire du monde pour sainement réfléchir, et surtout de ne pas se laisser convaincre par une idée sous prétexte que tout le monde la partage, précisant que son père, « qui était un non-conformiste, c’est le moins qu’on puisse dire », lui a inculqué l’idée que les hommes ne changent pas, et que pour comprendre aujourd’hui et demain il faut savoir ce qu’était hier, d’où l’importance de l’Histoire. La première partie de l’interview du Rubin Report est consacrée aux vues de Carlson sur les républicains, la question du racisme, les médias et les GAFAM ; la seconde porte sur la liberté de parole, Fox News, et la révolution en gestation.

L’ensemble donne une idée assez juste de l’homme qui ne se pique de rien, du journaliste lucide, et du penseur réfractaire à une théologie de l’oligarchie qui se veut désormais néantisante pour tous ses adversaires, précipitant ainsi les États-Unis vers une crise existentielle. [Ndlr : nous recommandons au lecteur soucieux de comprendre les États-Unis actuels d’écouter intégralement cette entrevue]

Défense de la souveraineté

Quant aux positions politiques concrètes de Tucker Carlson, elles sont fidèlement retracées dans sa fiche Wikipédia, et illustrent une indépendance d’esprit indéfectible (par exemple dans les leçons qu’il tire des récentes élections mid-term) animée d’un réflexe simple vis-à-vis de la politique comme de la souveraineté: le rejet de l’oligarchie mondiale, un nationalisme économique pragmatique combinant libéralisme et dirigisme, une vision de la citoyenneté qui récuse les frontière ouvertes et le communautarisme. Autant de thèmes susceptibles d’influencer (ce que Trump ne parvient toujours pas à faire) les populations urbaines indépendantes qui pour l’instant semblent satisfaites de jouer leur rôle de personnel de maison de la superclasse mondiale davocratique.

En conclusion, le rapide succès de Tucker Carlson, son originalité, risquent de mettre en danger son existence professionnelle, voire physique. Aux États-Unis, les impurs sont de moins en moins tolérés. Retour au Mayflower, sans doute…
Crédit photo : capture d'écran vidéo Fox News

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