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Éduquer aux médias ou imposer la vérité officielle ?

10 février 2015

Temps de lecture : 6 minutes
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Éduquer aux médias ou imposer la vérité officielle ?

Après les attentats islamistes qui ont notamment frappé la rédaction de Charlie Hebdo, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, a décidé d’instaurer « un nouveau parcours éducatif et citoyen de l’école élémentaire à la terminale ». Parmi onze mesures, elle propose la mise en place d’un cours d’éducation aux médias et à l’information. Une idée loin d’être récente (elle date de 1983 !), mais dont la description ressemble plus à de l’endoctrinement qu’à un apprentissage visant à décrypter les médias.

Ce ne sera pas un cours à part entière, tel que celui de français ou de math­é­ma­tiques. L’éducation aux médias et à l’information con­sis­tera en « un enseigne­ment inté­gré de manière trans­ver­sale dans les dif­férentes dis­ci­plines », nous annonce le site du min­istère de l’Éducation nationale. Con­crète­ment, que cela sig­ni­fie-t-il ? « À appren­dre aux élèves à lire et à décrypter l’information et l’image, à aigu­is­er leur esprit cri­tique et à se forg­er une opin­ion, com­pé­tences essen­tielles pour exercer une citoyen­neté éclairée et respon­s­able en démoc­ra­tie. » L’objectif est à la fois très ambitieux et… totale­ment creux. Appren­dre à nos chères têtes blondes à réfléchir par eux-mêmes en les plaçant sous le joug de la tyran­nie médi­a­tique, il fal­lait y penser ! Mais ren­dons tout de même à César ce qui lui appar­tient, ce n’est pas une ini­tia­tive du gou­verne­ment actuel. L’éducation aux médias fig­ure depuis juil­let 2006 dans le socle com­mun de con­nais­sances et de com­pé­tences que tout élève doit maîtris­er en fin de sco­lar­ité obligatoire.

La min­istre a annon­cé de grands change­ments sans indi­quer com­ment ils pour­ront être financés dans le détail. On sait sim­ple­ment que l’enveloppe glob­ale s’élève à 250 mil­lions d’euros. Cer­taine­ment pas assez, car enseignants et per­son­nel d’éducation béné­ficieront tous « d’un pro­gramme de for­ma­tion con­tin­ue sur la sen­si­bil­i­sa­tion des élèves à la citoyen­neté française et européenne, à la laïc­ité et à la lutte con­tre les préjugés ». Pour­tant, ne serait-ce que pour l’éducation aux médias, les coûts risquent d’être très élevés. Najat Val­laud-Belka­cem affirme par exem­ple que son « min­istère veillera à ce qu‘un média – radio, jour­nal, blog ou plate forme col­lab­o­ra­tive en ligne – soit dévelop­pé dans chaque col­lège et dans chaque lycée. Les pro­fesseurs doc­u­men­tal­istes seront tout par­ti­c­ulière­ment mobil­isés à cette fin. C’est en effet en engageant les élèves eux-mêmes dans des activ­ités de pro­duc­tion et de dif­fu­sion de con­tenus, notam­ment à tra­vers les réseaux soci­aux et les plates-formes col­lab­o­ra­tives en ligne, qu’ils pren­dront le mieux con­science des enjeux attachés à la fia­bil­ité des sources, à l’interprétation des infor­ma­tions et à la représen­ta­tion de soi en ligne. » Un chantier colos­sal, alors même, qu’en plaçant la maîtrise du français dans le même plan d’urgence, la min­istre recon­naît de fac­to, qu’il y a de graves lacunes dans les con­nais­sances de base. D’autre part, créer et ali­menter un média sans cours dédié mais de façon trans­ver­sale paraît compliqué.

Pourquoi un tel projet ?

Cette idée vient de la déclaration de Grünwald sur l’éducation aux médias du 22 janvier 1982 :

« L’école et la famille parta­gent la respon­s­abil­ité de pré­par­er les jeunes à vivre dans un monde dom­iné par les images, les mots et les sons. Enfants et adultes doivent être capa­bles de déchiffr­er la total­ité de ces trois sys­tèmes sym­bol­iques, ce qui entraîne un réa­juste­ment des pri­or­ités éduca­tives, lequel peut favoris­er à son tour une approche inté­grée de l’enseignement du lan­gage et de la communication.

L’éducation aux médias sera plus effi­cace si les par­ents, les maîtres, le per­son­nel des médias et les respon­s­ables des déci­sions recon­nais­sent qu’ils ont tous un rôle à jouer pour favoris­er l’émergence d’une con­science cri­tique plus aiguë des audi­teurs, des spec­ta­teurs et des lecteurs. Ren­forcer l’intégration des sys­tèmes d’éducation et de com­mu­ni­ca­tion con­stitue sans nul doute une mesure impor­tante pour ren­dre l’éducation plus efficace. »

Inté­gr­er l’éducation et la com­mu­ni­ca­tion… où com­mence la pro­pa­gande d’État ? Ou celle des grands groupes à qui appar­ti­en­nent les médias ?

Selon le dossier con­sacré à cette ques­tion sur le por­tail de l’Eduscol, il faut juste­ment faire atten­tion à ce « présupposé de vérité dans les mes­sages médiatiques, de même qu’à une illu­sion de réalité qui peut interférer et rivalis­er avec l’enseignement. Il s’agit bien, dès lors, de for­mer l’esprit cri­tique de l’élève, de l’amener à s’interroger, à faire des choix, à con­stru­ire une cohérence, à met­tre en ques­tion la validité et le fonc­tion­nement de tout mes­sage qui se donne à lire comme un extrait de réel (infor­ma­tion, témoignage, doc­u­ment, etc.). Bref d’en faire percevoir les finalités implicites, pour qu’il en maîtrise la forme et le con­tenu et respecte lui-même une cer­taine déontologie dans sa façon de com­mu­ni­quer. Nous tou­chons là au chapitre de l’éducation à la citoyen­neté : appren­dre à se mou­voir dans un univers dominé par les médias, à résister aux manip­u­la­tions de toutes sortes, con­fron­ter les sources, se forg­er une opin­ion per­son­nelle, affirmer ses goûts, réinvestir les codes pour pou­voir soi-même les utilis­er et s’exprimer libre­ment, tout en respec­tant un cer­tain nom­bre de règles de com­mu­ni­ca­tion et d’éthique. »

Comment cela va-t-il se mettre en œuvre ?

Le Cle­mi (Cen­tre de liai­son de l’Enseignement et des Médias d’Information) fait état de qua­tre axes principaux :

  • Citoyen­neté, com­préhen­sion du monde, ouver­ture sur une édu­ca­tion aux médias
  • Lec­ture de l’image
  • Médias comme objets d’étude
  • Médias comme doc­u­ments ou sup­ports pédagogiques

Quant à l’inspection générale, elle recom­mande que l’éducation aux métiers de l’information soit impliquée dans toutes les dis­ci­plines fon­da­men­tales (math­é­ma­tiques, français, his­toire-géo­gra­phie, etc.) Elle déter­mine égale­ment qua­tre axes :

  • Analyse et compréhension des con­tenus : lec­ture de l’information, compréhension des mes­sages, étude et appréciation des points de vue, mise en rela­tion avec le con­texte, ouver­ture sur l’actualité et le monde environnant.
  • Maîtrise des lan­gages : analyse et prise en compte des formes, des con­di­tions de pro­duc­tion et de réception des mes­sages, rhétorique et lan­gage des images.
  • Con­nais­sance des médias : envi­ron­nement économique et social qui détermine leur fonc­tion­nement, cir­cuits d’information, métiers du jour­nal­isme, de la presse écrite et audiovisuelle
  • Usage et pra­tique des médias : ini­ti­a­tion à l’écriture médiatique et à ses codes, création et réalisation de jour­naux sco­laires, revues et dossiers de presse, émissions radio, vidéos, reportages, blogs, sites Inter­net…, maîtrise de savoir-faire liés à l’usage des médias

Qui est associé à ce projet ?

Le Clemi (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information).

Fondé en 1983, il a pour mis­sion « d’apprendre aux élèves une pra­tique citoyenne des médias. Cet objec­tif est atteint en étab­lis­sant des parte­nar­i­ats con­stants entre enseignants et pro­fes­sion­nels de l’information. Tous les enseignants, quels que soient leur niveau et leur dis­ci­pline peu­vent venir se for­mer au Cle­mi qui accom­pa­gne égale­ment les élèves qui créent des médias sco­laires ». Les mem­bres qui siè­gent à son con­seil d’orientation et de per­fec­tion­nement sont pour un tiers des représen­tants des pou­voirs publics, pour un tiers des représen­tants du sys­tème édu­catif et le dernier tiers est con­sti­tué de pro­fes­sion­nels de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion. La liste des mem­bres est disponible ici. On y trou­ve notam­ment les directeurs du CNC, de l’I­NA, du CSA, des recteurs d’a­cadémies, des délégués min­istériels, des syn­di­cal­istes et des jour­nal­istes, notam­ment de Médi­a­part, TF1, Téléra­ma, Ouest-France, La Croix ou du Bondy Blog.

Les partenaires éducatifs agréés du ministère
Des professionnels des médias

Là, une ques­tion se pose : quelle presse est con­cernée ? Valeurs Actuelles, jour­nal classé à droite, sera-t-il étudié à l’école ? La Décrois­sance, men­su­el prô­nant le con­traire du pro­gramme économique de nos gou­verne­ments, sera-t-il égale­ment à l’étude ? Les jour­nal­istes en désac­cord avec les lignes édi­to­ri­ales poli­tique­ment cor­rectes pour­ront-ils s’exprimer ? Rien n’en est moins sûr mais dans ce cas-là, ce n’est plus de l’éducation aux médias que l’on pro­pose à nos enfants, c’est un pro­gramme de propagande.

Des associations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme et des organisations de jeunesse et d’éducation populaire.

Celles-ci « seront mobil­isées pour lut­ter con­tre les dérives du rel­a­tivisme, de la rumeur et de l’obscurantisme dans le cadre d’interventions auprès des jeunes. » Mais que vien­nent faire des asso­ci­a­tions par­ti­sanes dans nos écoles et quel est leur rap­port à l’éducation aux médias ? Ces « parte­naires asso­ci­at­ifs » imposeront cer­taine­ment plus la Prav­da offi­cielle qu’ils n’éduqueront aux médias.

Importance du numérique

Le plan de la min­istre insiste sur l’importance d’éduquer les enfants au numérique pour leur don­ner les bons out­ils afin qu’ils sachent où chercher l’information et com­ment décel­er la dés­in­for­ma­tion. Ne voudrait-on pas impos­er là une grille de lec­ture aux élèves ? Par exem­ple, les vidéos de Dieudon­né = dés­in­for­ma­tion alors que celles de Médi­a­part = infor­ma­tion. Inter­net per­met pour­tant de lire, de regarder ou d’écouter des reportages, des vidéos, des textes aux mul­ti­ples opin­ions. Nos gou­verne­ments n’auraient-ils pas sim­ple­ment peur de per­dre la main ? En apprenant aux enfants quels sont les médias que l’on peut croire et ceux qui seraient « obscu­ran­tistes, col­porteraient la pro­pa­gande, les rumeurs, la dés­in­for­ma­tion », chercherait-on à impos­er une dic­tature de la pensée ?

Ils l’ont dit

Jean-Marie Charon

Soci­o­logue spé­cial­isé dans les médias, réag­it à la propo­si­tion de la min­istre pour 20 Min­utes. « J’ai l’impression qu’on réin­vente la roue. Ce tra­vail pra­tique existe déjà, mais n’arrive pas à émerg­er, car jusqu’ici, c’est le volet le moins encadré, qui demande davan­tage de moyens. […] Il y a encore quelques jours, la ten­dance était plutôt de dimin­uer tout ça. Depuis 2012, ce n’était plus la pri­or­ité. On a eu ten­dance à con­sid­ér­er que l’éducation aux médias tra­di­tion­nels était moins utile. L’accent étant porté sur la “numéri­sa­tion de l’enseignement”. […] La min­istre a récem­ment mis en garde sur les théories de com­plot qui pol­lu­ent le Web… Inter­net est-il dan­gereux ? On a déjà enten­du ce dis­cours pour la télévi­sion, sur le thème “les jeunes appren­nent d’abord les choses à la télévi­sion et ensuite à l’école”. Même débat, aus­si, lors de la créa­tion des radios libres, con­cer­nant l’apprentissage de la sex­u­al­ité. On trans­fère aujourd’hui ce dis­cours sur Inter­net… Je souris d’ailleurs sur cette sup­posée nou­veauté : le phénomène existe depuis les sky­blogs où des cen­taines de mil­liers de plates-formes d’information ont été créées.

Olivier Aïm

Ana­lyste des médias, a peur que cette édu­ca­tion aux médias rende les élèves sus­picieux. « S’il con­vient de met­tre en place dans nos col­lèges un enseigne­ment aux images, aux médias et au “mon­tage” médi­a­tique, il est indis­pens­able de trans­met­tre, en con­tre­point, une his­toire réflex­ive des manières de lire les images, de les charg­er de valeurs ou de con­tre-valeurs […] Le dis­cours décryp­teur appar­tient lui-même à un objec­tif ana­ly­tique qui peut être le plus sain, comme détru­ire la nociv­ité de cer­tains stéréo­types par exem­ple, mais qui peut être le plus malveil­lant, à savoir con­stru­ire un monde de soupçon général­isé, explic­a­ble par une hypothèse unique et total­i­taire : le com­plot. Le décryptage n’est pas tou­jours le remède, il est ain­si par­fois le mal. »

Crédit pho­to : Flo­rent Pes­saud via Wiki­me­dia (cc)

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