Bondy Blog, la banlieue parle aux bobos

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Dossier. Créé par le journaliste suisse Serge Michel en novembre 2005, pendant les émeutes qui secouèrent les banlieues françaises, le Bondy Blog est « un média en ligne qui a pour objectif de raconter les quartiers populaires et de faire entendre leur voix dans le grand débat national. »

Si la tenue du blog a tout d’abord été assurée par la rédaction du journal suisse L’Hebdo, une équipe locale essentiellement composée de jeunes habitant la Seine-Saint-Denis n’a pas tardé à prendre le relais. Le Bondy Blog s’est peu à peu fait une place au sein du système d’information français. En plus d’articles réagissant à l’actualité, il propose un certain nombre de reportages et d’interviews traitant de sujets aussi divers que possible, de la recension cinématographique à la situation des roms en France, en passant par la peur de l’avion.

Se voulant jeune, dynamique, jouant le rôle d’intégrateur social et de porte-voix d’une population « stigmatisée dans les médias traditionnels », le Bondy Blog bénéficie d’une image apparemment parfaite. Mais que cache vraiment cette vitrine ? Avec ses nombreux partenariats, ses chiffres d’audience, ses multiples ramifications, le Bondy Blog n’a rien d’un blogue amateur et artisanal. L’OJIM a souhaité en savoir plus. Le fait que le blogue n’ait pas répondu aux sollicitations d’information ne nous a pas empêché d’avancer.

Audience es-tu là ?

Mis en avant comme représentatif de la diversité et célébré comme tel, le Bondy Blog bénéficie de nombreuses portes d’entrée dans les médias et d’un certain pouvoir sur les politiques, puisque ceux-ci s’y pressent pour s’y faire interviewer. Comme le reconnaît Nordine Nabili, directeur du blogue, « la notoriété est là, nous sommes invités partout ». Pourtant, ce battage médiatique ne semble pas provoquer un enthousiasme proportionnel au sein de la population française. Avec 2 500 mentions « j’aime » sur Facebook, le Bondy Blog fait pâle figure à côté d’autres médias jouant également la carte jeune (StreetPress sur lequel l’OJIM s’est récemment penché culmine à 12 500), ou même de sites comme l’OJIM, avec ses 78 000 « j’aime ». Du côté de Twitter, rien d’exceptionnel non plus : ce sont un peu moins de 7 000 personnes qui suivent le site, bien peu en 9 ans d’existence.

Nordine Nabili, directeur du Bondy Blog. Crédit : DR

Nordine Nabili, directeur du Bondy Blog. Crédit : DR

Le Bondy Blog revendique 200 000 visiteurs uniques par mois mais l’outil d’analyse des audiences Similar Web n’en retrouve que… 70000 (nettement moins que ojim.fr que vous lisez en ce moment même). Qui sont ces internautes ? On pourrait penser que le public officiellement ciblé, à savoir les jeunes des quartiers de l’immigration, se mobilise sur ce type de médias. Pourtant, cela ne semble pas être le cas, comme l’avoue M. Nabili : « on est une fenêtre sur les quartiers mais je ne pense pas qu’on ait une audience dans les quartiers proprement dits ». Loin de l’objectif initial (qui était de mobiliser les jeunes des quartiers populaires en créant un média proche d’eux), le public semble donc être plutôt composé de spectateurs célébrant le vivre-ensemble sans le pratiquer, et se contentant d’un panorama formaté de la réalité des quartiers « populaires » ; bref ce que l’on pourrait qualifier de « bobos ».

Un blogue sous perfusion : l’alliance du grand capital, de la presse bien-pensante et d’un bout de la banlieue

Géré par l’association loi 1901 « Bondy Blog », dont Serge Michel est encore responsable, le tout en ligne fonctionne grâce à des équipes fluctuantes ; les deux seuls salariés permanents n’étant en définitive qu’un rédacteur en chef et une assistante à mi-temps. Les articles, écrits par des apprentis journalistes, sont payés 40 euros pièce. N’accueillant pas de publicité, le Bondy Blog ne fonctionne que grâce aux subventions publiques (environ 50 000 euros par an, principalement via l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances), à la participation de Yahoo!, qui rachète les produits du Bondy Blog (à hauteur également de 50 000 euros par an) et aux prises en charge de certaines municipalités de gauche. Ainsi, loin d’être un simple blogue participatif ou artisanal, le Bondy Blog est placé en partie sous la tutelle financière d’une multinationale américaine. Ajoutons que le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière est apparu de temps en temps comme un des sponsors sans que l’on puisse connaître le montant de ce soutien.

Plus révélateur encore est le récent partenariat passé entre le Bondy Blog et Libération version Drahi. Les deux organes d’information s’engagent à reprendre leurs informations et à organiser des événements communs… Étrange démarche pour un blog dénonçant l’establishment médiatique alors que Libération vient de passer de l’escarcelle d’un banquier à celle du milliardaire israélien nouveau propriétaire de SFR ! Contrairement à l’apparence qu’il voudrait se donner, le Bondy Blog n’est pas un site vivant grâce au soutien « populaire, » ni même à celui de l’immigration mais est bien placé sous respiration artificielle grâce à l’argent du contribuable, du capitalisme mondialisé, de la presse bien-pensante et de quelques municipalités de gauche.

La galaxie du Bondy Blog : avant tout une marque !

Plus qu’un blogue, le Bondy Blog est devenu une marque. Son premier axe de développement a été la formation journalistique. « L’école du blog », ouverte en 2007, est une formation proposée gratuitement aux jeunes qui souhaitent acquérir « des outils pour s’exprimer ». Les conférences sont tenues par des intervenants extérieurs travaillant dans le monde de l’information, ou bien par des membres de la rédaction du blogue ; si ce type de formation peut constituer un puissant outil de formatage idéologique, il ne représente rien par rapport à la véritable force du Bondy Blog : l’École Supérieure de Journalisme Lille Bondy. Inaugurée en grande pompe en 2009 et bénie par Élisabeth Guigou, elle a été créée, comme le dit son président d’honneur Hervé Bourges, parce que « les écoles de journalisme ne représentent pas la France d’aujourd’hui ». Réservée à une poignée de jeunes désireux d’intégrer l’ESJ Lille, cette formation comporte une préparation intensive de six semaines aux métiers du journalisme et une téléformation d’un an. Coût par personne : 7 500 euros, financés par le Conseil général de Seine-Saint-Denis, les villes de Bondy, Lille et Montpellier.

En plus de l’influence que lui donnent les formations qu’il dispense, le Bondy Blog a également tenté de s’implanter dans différentes villes francophones telles que Neuilly, Marseille, Dakar, Lyon ou encore Bruxelles. Fonctionnant toujours sur le même modèle, des jeunes des « quartiers » peuvent ainsi se mettre au service d’un blog en ligne pour le compte duquel ils peuvent écrire des articles. Si aucune information concernant une éventuelle cessation d’activité de ces succursales n’est directement disponible, on constate que seules les pages du Lyon Bondy Blog et du Bruxelles Bondy Blog (ouvertes les deux en décembre 2014) sont encore actives. Encore une fois, l’opération « banlieue propre » ne semble pas prendre racine…

S’il y a un bien un domaine dans lequel le Bondy Blog excelle, c’est dans son rôle de filière de recrutement pour les grands journaux de gauche. Étonnant, puisque les apprentis journalistes du Bondy Blog ne ratent pas une occasion de rappeler que les jeunes de banlieue n’ont pas accès aux médias, et que ceux-ci ne les comprennent pas… Il n’en reste pas moins que les relations qui existent entre celui-ci et les grands médias sont nombreuses. Outre le patronage de Yahoo! (qui a remplacé celui de 20 Minutes), on ne compte plus les médias nationaux ayant embauché des journalistes passé par le Bondy Blog (TF1, Le Monde, L’Obs, Vanity Fair, M6, …) Ce type d’embauche constitue un atout formidable pour les médias qui y ont recours, puisqu’il offre un accès direct à la banlieue. Comme le reconnaît Samira Djouadi, directrice de la Fondation TF1, « ils font gagner un temps fou ». Faut-il comprendre qu’ils jouent le rôle de « fixeurs » permettant aux journalistes d’éviter d’être agressés ? En définitive, le Bondy Blog fournit ainsi en journalistes les médias soucieux de véhiculer le même discours formaté sur la banlieue.

En plus de ces passerelles qui se sont créées, les grands médias offrent des tribunes au Bondy Blog que la qualité des articles publiés peine à justifier. LCP et France Ô produisent et diffusent les interviews politiques du Bondy Blog Café, le Courrier International reprend certains articles, France Inter diffuse quotidiennement Close to Kids, (on reconnaît la fascination pour le grand frère américain) feuilleton animé par deux blogueurs du Bondy Blog (Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah). Véritable institution ne représentant qu’elle-même, le Bondy Blog a même été appelé à travailler et à donner son avis en 2010 au sein de la commission Sebag « Diversité dans les médias » ! Loin d’être un poil à gratter qui dérange les médias, le Bondy Blog semble ainsi naviguer dans le paysage médiatique avec une aisance particulière, directement (des rédacteurs actifs se voyant proposer des chroniques ou des interventions dans d’autres médias) ou indirectement (il est devenu une filière de recrutement pour certains médias classiques).

« C’est pas vrai, c’est pas nous, c’est pas grave » : victimisation, excuse et défense de l’islam

Le Bondy Blog se donne pour objectif de « parler de la banlieue ». Traduction : travestir la réalité, arranger les faits et se victimiser en permanence. Le blogue ne se contente pas de traiter les événements d’actualité, mais semble s’être arrogé un droit de regard sur ce qui se dit sur la banlieue. Et de s’ériger en censeur de ce qui doit être dit sur elle ou non. Par exemple, lorsque Arte diffuse La Cité du mâle en septembre 2010 (documentaire s’inquiétant de la dégradation de la condition de la femme dans les banlieues françaises), Nordine Nabili condamne fermement les journalistes qui ont osé lever le voile sur une réalité dérangeante et déclare (dans un entretien publié par Le Monde le 29 octobre 2010) : « la profession devrait se pencher sérieusement sur la création d’un conseil national de l’ordre des journalistes pour mettre fin à ce type de dérive. » Il semble avoir trouvé le meilleur moyen possible pour que les médias traditionnels ne parlent plus de manière négative de la banlieue : la censure !

Plus fort encore. S’il y a bien un domaine dans lequel le Bondy Blog se démarque des médias classiques, c’est dans sa défense acharnée de l’islam en général et de l’islam radical en filigrane. Là où les médias officiels font le distinguo entre un islam modéré et un islam radical – le premier célébré et le second dénoncé comme n’ayant « rien à voir avec l’islam » -, le Bondy Blog prend parfois le contrepied et tente une réhabilitation de l’islam radical. Le film Timbuktu (sorti le 10/12/2014) tombe à pic car « à l’heure où le traitement médiatique du phénomène de l’islam radical tend trop souvent à la diabolisation et la caricature hâtive, [ce film] a le mérite de lui donner un visage humain ». Ceux qui ont vu le film – forte et belle dénonciation du djihadisme – doivent se dire que le rédacteur du Bondy avait abusé de substances illicites. Le djihadisme peut être également l’objet direct des réflexions de nos journalistes en herbe. Comme expliqué au cours d’une émission « Ici c’est Bondy », diffusée sur le site du blogue, « le djihadisme fait très peur à la population française car c’est un mot arabe ». Stupéfait par une telle analyse, on apprenait également que la France était coupable de ne pas s’occuper des djihadistes de retour, lesquels « se sentent seuls »… Ainsi, Mohamed Merah ne serait pas le produit de l’islam terroriste mais un « loup solitaire » que la France n’a pas cherché à intégrer socialement…. Finalement, et même si le rédacteur n’est évidemment pas responsable des personnes qui reprennent à leur compte ses propos, il n’est pas étonnant que le blog « de la résistance islamique » Infomuslim reprenne certains articles du Bondy Blog.

Les membres de la rédaction, en majorité issus de l’immigration nord-africaine, ne cachent pas leur attachement au bled. La tendresse pour le pays de ses origines est parfaitement compréhensible, mais celle-ci semble parfois se muer en détestation de la France… Ainsi peut-on lire sous la plume de Hanane Kaddour une charge contre Jean-Pierre Pernaut (28 juin 2014). Celui-ci a en effet eu l’outrecuidance de ne pas parler de la qualification algérienne en une de son journal ! Pis : il a commis un véritable crime de lèse-banlieue en rappelant les « débordements » des supporters algériens. Or, cela va contre la doxa qui veut que la plupart des casseurs « n’ont rien à voir avec l’Algérie » et que de toute façon, ce sont « les identitaires et frontistes [qui] ont allumé le feu de Bengale politique ».

Jeunisme et journalisme à la petite semaine

On a voulu faire croire que la création du Bondy Blog était le cri de désespoir d’une jeunesse injustement stigmatisée par les médias traditionnels. À l’occasion, le Bondy Blog se contente de célébrer le jeune inculte et de l’ériger en modèle. Le traitement des manifestations entourant la mort de Rémi Fraisse est à ce titre un véritable cas d’école : les journalistes du blogue reprochent bien dans un premier temps aux médias de faire passer les jeunes manifestants lycéens pour des « ignares, qui n’ont pas de convictions politiques » ; mais l’affaire devient ensuite plus subtile : le reproche ne porte pas sur la qualification d’ignare, qui n’est pas contestée, mais sur le caractère péjoratif que ce terme porte en lui ! Et ainsi de justifier sans complexes le manque de culture politique de ces jeunes : « en soi c’est politique de sortir dans la rue même si on ne sait pas trop pourquoi, on est dehors c’est manifester (sic) c’est comme ça qu’on apprend à se forger un (re-sic) opinion politique » pouvait-on ainsi entendre. On est ignare, on l’assume, mais ne venez pas nous le reprocher !

Cette impression d’un cruel manque de sérieux est renforcée par un coup d’œil aux méthodes d’investigation des blogueurs. L’exemple le plus fameux de légèreté journalistique est celui de la fausse interview de Souleyman. Cinq ans après les émeutes de Clichy-sous-Bois, le Bondy Blog publie un entretien dans lequel le journaliste prétendait interroger un témoin ayant assisté à l’accident de Zyed et Bouna (les deux jeunes ayant trouvé la mort en tentant d’échapper à la police, événement qui déclencha les émeutes de 2005). Marianne révèle alors que ce jeune homme est un menteur, et que le journaliste n’avait même pas « pris la peine de contacter les avocats des familles de Zyed Benna, Bouna Traoré et Muttin Altun. Pas plus qu’il n’a cherché à confronter la version de Souleyman avec le récit de l’un des nombreux témoins des faits. » Même si le Bondy Blog a reconnu l’erreur, le papier avait entre temps été publié par le Courrier International et L’Hebdo.

Si le ton employé dans les colonnes du blogue est déjà assez violent, il arrive à ses contributeurs de se lâcher complètement en dehors. Mehdi Meklat, journaliste au Bondy Blog, passé par Le Monde, l’Obs et France Inter, déclare ainsi sur Twitter à propos des défenseurs de Zemmour : « Piquez-les » ; ou ose une comparaison pour le moins offensante pour les Chrétiens : « Jésus il ressemble à des lardons halal ». Étonnant que le directeur du blogue, Nordine Nabili, n’ait pas dénoncé ces propos stigmatisants, lui qui déclarait pour se féliciter de l’éviction d’Éric Zemmour d’i>Télé : « La liberté d’expression dispose d’un préalable: le respect de la dignité des citoyens, de tous les citoyens. C’est une condition inaliénable du débat démocratique, afin de proscrire les outrances idéologiques, à l’origine des séquences les plus tragiques de notre histoire. » Chiche ?