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[Dossier] Attentat de Nice : Les médias entre indécence et propagande

19 juillet 2016

Temps de lecture : 7 minutes
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[Dossier] Attentat de Nice : Les médias entre indécence et propagande

19 juillet 2016

Temps de lecture : 7 minutes

L’attaque de Nice n’aura pas échappé à la règle. Comme après chaque attentat, les chaînes d’information en continu et les autres médias ont reproduit un schéma désormais habituel : on commence par rater la couverture de l’événement, on continue en passant à côté des conclusions à tirer, puis on termine en beauté par la désignation du coupable idéal.

Ne retenant aucune leçon du passé, alors que dans la France de 2016, les atten­tats sont devenus une occa­sion fréquente de redor­er ses sta­tis­tiques d’au­di­ence, nos médias con­tin­u­ent à s’en­fer­mer dans une idéolo­gie coupée du réel qu’ils sont cen­sés couvrir…

Phase 1 : rater son direct

S’il y a bien une chose que la plu­part des téléspec­ta­teurs retien­dront de cette triste nuit du 14 juil­let, c’est que l’épisode « atten­tat ter­ror­iste » a com­mencé par un beau feu d’ar­ti­fice. Bien que cela soit assez para­dox­al, c’est en effet sous la forme de sim­ples ban­deaux dif­fusés sous les images du feu d’ar­ti­fice de Paris que les téléspec­ta­teurs de BFMTV et i>Télé ont appris la nou­velle. L’in­for­ma­tion en con­tinu nous a ain­si offert, le temps de longues min­utes, cette scène sur­réal­iste où l’on annonce un atten­tat et des morts dans un décor de fête avec Björk en fond sonore. Un décalage qui a indigné de nom­breux inter­nautes alors que l’am­pleur de l’at­taque était déjà large­ment con­nue sur les réseaux sociaux.

Vers 1 heure du matin, lorsque les chaînes d’in­for­ma­tion en con­tinu ont pu appel­er leurs « experts » en ter­ror­isme et que TF1 est passé en mode direct (retrans­mis­sion de sa fil­iale LCI), les choses sérieuses ont com­mencé. Dans la panique, de nom­breux médias ne se sont pas gênés pour dif­fuser des pho­tos trash mon­trant des corps. Sans aucun doute la chaîne la plus engagée dans cette voie lors de cette soirée, France 2 est allée jusqu’à inter­view­er un témoin… juste à côté du cadavre de son épouse fauchée par le camion.

Dans un com­mu­niqué, la chaîne publique s’est bien vite excusée de cette bourde. Pour le groupe, ces images bru­tales « n’ont pas été véri­fiées selon les usages ». France 2 recon­naît « une erreur de juge­ment » et jure que « la dif­fu­sion de ce type d’im­ages ne cor­re­spond pas à la con­cep­tion de l’in­for­ma­tion des jour­nal­istes des équipes et de l’en­tre­prise ». De son côté, Slate.fr s’in­ter­roge sur le car­ac­tère peu déon­tologique con­sis­tant à inter­roger des per­son­nes en état de choc. Dans ce genre de sit­u­a­tion, c’est en effet « au jour­nal­iste de décider de ne pas faire cette interview ».

Aus­si, France 2 a été cri­tiquée pour s’être lancée, avec TF1/LCI, dans une course à qui dif­fusera le plus, et le mieux, l’im­age du camion blanc en train de rouler sur la prom­e­nade des Anglais. Comble de l’in­fo-spec­ta­cle, France 2 s’est van­té de dif­fuser la vidéo « au ralen­ti », his­toire que les téléspec­ta­teurs puis­sent bien voir les détails… Une vidéo dont la chaîne elle-même ignore par ailleurs la source. « Alors que les comptes des forces publiques comme Place Beau­vau nous enjoignaient, à nous inter­nautes, de cess­er de dif­fuser des images du mas­sacre, France 2 con­treve­nait à toutes ces deman­des », déplore Slate.fr.

Con­cer­nant LCI, la chaîne du groupe TF1 a car­ré­ment dif­fusé des rumeurs sans aucune véri­fi­ca­tion ni même pré­ci­sion. Sur les réseaux soci­aux, après le drame, des rumeurs de prise d’o­tage dans un restau­rant ont com­mencé à cir­culer. Alors que BFM TV et I‑Télé se sont bien gardées d’en faire état, faute de sources suff­isantes, LCI l’a men­tion­né en direct sans jamais pré­cisé qu’il s’agis­sait d’une rumeur totale­ment infondée. Dans cette soirée, « la palme de l’horreur revient à France 2. La palme de la rumeur à LCI/TF1 », con­clut Slate. Enfin, pour dire un mot de BFM TV, on peut men­tion­ner cette pub­li­ca­tion indé­cente partagée sur les réseaux soci­aux. On peut y lire : « Oui je suis au courant, je regarde BFM TV. » Une manière assez odieuse de faire sa pro­mo­tion sur des corps encore chauds…

Suite à ces nom­breux débor­de­ments, le Con­seil supérieur de l’au­dio­vi­suel (CSA) a rap­pelé les chaînes à l’or­dre, les invi­tant à « la pru­dence et la retenue, pro­tec­tri­ces de la dig­nité humaine et de la douleur des personnes ».

Phase 2 : couvrir le coupable

Une fois le stade de la cou­ver­ture en direct passé est venu le moment des analy­ses à chaud. Tout d’abord, les médias ont exces­sive­ment tardé à par­ler d’acte « ter­ror­iste ». Alors que la date était ô com­bi­en sym­bol­ique et que le mode opéra­toire ne lais­sait que peu de doutes, il aura fal­lu atten­dre un long moment avant que la piste islamiste, qui sautait aux yeux, soit à peine pronon­cée du bout des lèvres. Illus­tra­tion par­faite, jusqu’au grotesque, de cette pru­dence inhab­ituelle en d’autres cir­con­stances : le jusqu’au-boutisme d’Alain Marschall. Sur BFM TV, le jour­nal­iste a osé déclar­er, sans crainte du ridicule : « J’ai l’im­pres­sion qu’on a plutôt affaire à un déséquili­bré, (…) un type qui était ultra-mal dans sa peau. » Et celui-ci d’a­jouter, très sérieuse­ment : « Je ne vois pas Daech là-dedans, très franche­ment. » 10 min­utes plus tard, sa pro­pre chaîne annonçait la reven­di­ca­tion de l’É­tat islamique. La vidéo vaut le détour :

Autre exem­ple : ce jour­nal­iste d’Europe 1 qui, face à Flo­ri­an Philip­pot, a caté­gorique­ment refusé de « faire le lien » entre l’at­taque et l’islamisme.

Comme tou­jours, les jour­nal­istes ont rapi­de­ment été rat­trapés par les faits, implaca­bles. Face à cette impasse, il fal­lait bien trou­ver une échap­pa­toire pour con­tin­uer à nier sans trop se ridi­culis­er. Dès lors, il a été ques­tion d’in­sis­ter sur le pro­fil de cer­taines vic­times d’o­rig­ine arabe. Évidem­ment, un tueur arabe ne tuerait pas des core­li­gion­naires ! La preuve, c’est « Fati­ma » qui est « tombée la pre­mière », nous dit Nice-Matin (repris par Le Parisien, le Huff­in­g­ton Post, Clos­er, L’Ex­press…). Cette mère maro­caine de 7 enfants était « forte, debout », et surtout, elle « pra­ti­quait le vrai islam ». Après une soupe émo­tion­nelle de plusieurs lignes, Nice-Matin nous par­le d’une autre soupe : celle servie par la Fédéra­tion des musul­mans du Sud aux sans-abris…

De leur côté, France 3 et FranceTV­in­fo insis­tent égale­ment sur Fati­ma, « pre­mière vic­time du tueur ». De façon sub­lim­i­nale, il est ques­tion de mon­tr­er que les pre­mières vic­times du ter­ror­isme ne sont pas les Français mais les musul­mans eux-mêmes. Ce qui peut être vrai à l’in­ter­na­tion­al finit, con­cer­nant la France, par tourn­er à la pro­pa­gande grossière.

En pre­mière ligne, et de loin, dans ce tra­vail con­sis­tant à sup­primer tout lien entre l’at­ten­tat et l’is­lam, Libéra­tion n’a pas lés­iné sur les moyens. Dans une tri­bune pub­liée sur leur site, un intel­lectuel « maro­co-néer­landais » estime que c’est « cette médi­ocrité du Mal qu’il faut analyser au lieu de crier au cal­ife comme on crie au loup ». Pour lui, « l’is­lam n’est qu’un pré­texte » et il est ain­si « inutile de se focalis­er sur la ques­tion religieuse ». Il est vrai que les actes de ter­ror­isme de masse con­cer­nent aus­si sou­vent des musul­mans que des catholiques cri­ant « Doux Jésus », cru­ci­fix à la main…

Servile­ment alignés sur les déc­la­ra­tions du gou­verne­ment, les médias se sont ain­si éver­tués, durant plusieurs jours, à pro­téger l’is­lam, inno­cent par nature. Inlass­able­ment, ces derniers ont répété que le tunisien auteur de l’at­ten­tat de Nice mangeait du porc, ne fai­sait pas le ramadan, buvait, se droguait… il n’é­tait pas un pra­ti­quant par­fait, donc l’is­lam est hors de cause. Pour Jean-Patrick Grum­berg, sur Dreuz.info, « même si son mode de vie éloigne Bouh­lel de l’islamiste typ­ique, cela ne con­tred­it absol­u­ment pas que l’efficacité de l’État islamique est de faire com­met­tre des atten­tats par des groupes ou des indi­vidus avec lesquels il n’a jamais été en con­tact, et n’a donc jamais par­ticipé à l’organisation des atten­tats, ni logis­tique­ment, ni finan­cière­ment, ni tactiquement ».

Mais l’év­i­dence est trop dif­fi­cile à accepter, et on préfér­era dès lors par­ler de « déséquili­bré » ayant vécu un divorce dif­fi­cile. Rien de ter­ror­iste là-dedans. D’ailleurs, le 20 avril 2016, France Télévi­sions ne nous avait-il pas aver­tis sur le pro­fil-type du ter­ror­iste ? Pour le groupe pub­lic, un ter­ror­iste est un homme por­tant un béret appelant à « libér­er le cassoulet ». 

Atten­tion, tra­vail jour­nal­is­tique sérieux : 

Phase 3 : bien choisir son bouc-émissaire

Mais alors, si le ter­ror­isme n’a rien à voir avec l’is­lam, qui est le vrai coupable ? L’ex­trême-droite, bien-sûr ! Grâce à ses « envoyés spé­ci­aux » à Nice, Libéra­tion a pu inter­roger la com­mu­nauté musul­mane qui « red­oute les effets per­vers du 14 juil­let » dans cette ville qui compte de nom­breux « groupes iden­ti­taires ». Aujour­d’hui, ces braves gens dont la reli­gion n’a rien à voir avec les précé­dents atten­tats craig­nent d’être « mon­trés du doigt ». Pour les musul­mans, « ça va être un hand­i­cap de plus pour trou­ver du tra­vail », con­fie un témoin interrogé.

Pire : il n’y a « pas si longtemps », une copine de la mère du tueur s’est faite « agress­er » par un groupe de jeunes dans le tramway. Elle trans­portait un gâteau d’an­niver­saire et « ils lui ont demandé si c’était une bombe et ont mis le gâteau en bouil­lie ». Tout s’ex­plique ! Pour L’Hu­man­ité, même son de cloche : « l’attentat de Nice, la nation­al­ité pré­sumée du tueur, la sit­u­a­tion poli­tique, niçoise et nationale, four­nissent à la droite extrême un pré­texte à pré­cis­er ses propo­si­tions, amal­ga­mant immi­gra­tion, ter­ror­isme et iden­tité. » Et le quo­ti­di­en com­mu­niste de dénon­cer « la récupéra­tion poli­tique de l’attentat de Nice par l’extrême droite » et Marine Le Pen. Ses torts ? Pro­pos­er des mesures pour lut­ter con­tre le ter­ror­isme et l’is­lam rad­i­cal. Quel toupet ! On pen­sait que seules les bou­gies et les fleurs étaient effi­caces pour faire reculer Daech.

Tou­jours dans Libéra­tion, Jean-Yves Camus craint « une réplique de l’ul­tra­droite » plus que l’or­gan­i­sa­tion de nou­veaux atten­tats. Quid des vic­times de l’is­lam rad­i­cal, dont la liste s’al­longe tou­jours plus au fil des mois ? Elles sont apparem­ment déjà oubliées. Désor­mais, tous les pro­jecteurs de la presse bien-pen­sante sont tournés vers la « com­mu­nauté musul­mane », pre­mière vic­time de ce drame, et vers la méchante « extrême-droite » qui n’a pour­tant tué per­son­ne… Et le poli­to­logue de citer l’ex­em­ple d’in­ter­pel­la­tions récentes de « skin­head néon­azis » à Mar­seille, qui présen­tent « une cer­taine dan­gerosité, notam­ment en matière d’atteinte aux biens et aux per­son­nes »… Défini­tive­ment, l’ex­trême-droite est LE défi à venir pour « les groupes de ren­seigne­ment ». Les ter­ror­istes, les vrais, peu­vent con­tin­uer leurs petites affaires tranquillement.

Le plus urgent, pour nos médias, c’est cette « parole raciste qui se libère » (Le Parisien). Face au car­nage du 14 juil­let, de nom­breux niçois expri­ment leur ras-le-bol par des mots très durs à l’en­con­tre de l’im­mi­gra­tion de masse imposée à la France depuis des décen­nies. Pour Le Parisien, comme pour d’autres, cela ne peut être que l’ex­pres­sion d’un racisme latent, mal­adif. Heureuse­ment, le quo­ti­di­en a trou­vé « Sylvie » pour venir con­clure son arti­cle sur une note d’e­spoir : « Ce que je retiens, moi, c’est que des inno­cents regar­daient le ciel pen­dant le feu d’ar­ti­fice et qu’en­suite ils sont mon­tés au ciel à cause d’un humain pire qu’une bête. » 

À n’en pas douter, nos médias ont, depuis le 7 jan­vi­er 2015 et le mas­sacre de Char­lie Heb­do, mis en place une mécanique aujour­d’hui bien rodée. L’indé­cence d’abord, course à l’au­di­ence oblige, la manip­u­la­tion ensuite, pour ter­min­er avec la pro­pa­gande pure et sim­ple. Une mécanique aus­si mal­hon­nête que coupée du réel qui, si le train des événe­ments con­tin­ue ain­si sa route, ne fonc­tion­nera plus pour très longtemps.

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