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Crise du coronavirus : les médecins omniprésents dans les médias

24 mars 2020

Temps de lecture : 8 minutes
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Crise du coronavirus : les médecins omniprésents dans les médias

Depuis plusieurs jours, la pandémie de Covid-19 est au cœur de l’actualité. Dans ce contexte de crise extrêmement particulier, la figure du médecin a pris une ampleur considérable dans la sphère médiatique.

Sur les ondes de nom­breuses radios, au tra­vers de longs entre­tiens dans la presse et sur tous les plateaux de télévi­sion, les per­son­nal­ités du monde médi­cal sont désor­mais omniprésentes dans le traite­ment médi­a­tique de l’épidémie de coro­n­avirus. Néan­moins, tous ne jouent pas le même rôle. Il con­vient donc de dis­tinguer d’un côté une caté­gorie com­posée de médecins dont l’impact médi­a­tique est con­sid­érable, et d’un autre côté des inter­venants dont la fonc­tion reste plus cir­con­scrite à l’expression d’avis sci­en­tifiques et médi­caux. Si la présence récur­rente de ces cohort­es de pro­fes­sion­nels de san­té répond à l’objectif affiché de don­ner une infor­ma­tion la plus com­plète et la plus étayée pos­si­ble, la mul­ti­pli­ca­tion des inter­ven­tions et des avis diver­gents peut toute­fois entraîn­er une cer­taine con­fu­sion et engen­dr­er quelques controverses.

Les médecins-stars en tête d’affiche

Dans la pre­mière caté­gorie, on retrou­ve des fig­ures con­nues depuis longtemps. Le plus célèbre d’entre eux est bien évidem­ment Michel Cymès. Véri­ta­ble vedette du ser­vice pub­lic, cet oto-rhi­no-laryn­gol­o­giste régulière­ment présen­té comme « le médecin préféré des Français » a récem­ment défrayé la chronique pour avoir forte­ment min­imisé la portée réelle de l’épidémie de coro­n­avirus lorsque celle-ci en était à ses débuts, la com­para­nt à une sim­ple grippe. Sous le feux des cri­tiques, il a néan­moins présen­té des excus­es en demi-teinte le lun­di 16 mars dans l’émission C à Vous sur France 5, en déclarant :

« J’ai prob­a­ble­ment trop ras­suré les Français. Mais en même temps, com­ment les inquiéter peut-être de façon exces­sive alors qu’on n’a pas de don­nées, il y a 15 jours, qui per­me­t­tent de dire que ça va être aus­si cat­a­strophique qu’au­jour­d’hui ? ».

Par ailleurs, Michel Cymès est aus­si con­nu pour ses « coups de gueule » qui ressem­blent par­fois à des pris­es de posi­tion poli­tiques. Ain­si, il s’en est notam­ment pris à Nico­las Dupont-Aig­nan en lui reprochant d’avoir mal porté un masque de pro­tec­tion dans une vidéo, et a fustigé Nadine Mora­no lorsque cette dernière a cri­tiqué la ges­tion de l’épidémie par le gou­verne­ment lors de la soirée suiv­ant le pre­mier tour des élec­tions municipales.

Mal­gré ses erre­ments et les quelques con­tro­ver­s­es occa­sion­nées par ces échanges houleux, la place de médecin-vedette du PAF de Michel Cymès n’a nulle­ment été remise en cause. Le 17 mars, il s’est retrou­vé ani­mer une édi­tion spé­ciale du Mag­a­zine de la San­té, encore sur France 5, et dis­pense tou­jours régulière­ment ses con­seils sur RTL. Il a sug­géré le dimanche 22 mars dans une inter­view au JDD d’arrêter de don­ner les chiffres de la mor­tal­ité, qu’il qual­i­fie « d’inutilement anx­iogènes », comme l’indique Gala.

Après Michel Cymès, l’autre médecin-star du petit écran est incon­testable­ment Gérald Kierzek, urgen­tiste exerçant à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, à Paris, et qui offi­cie prin­ci­pale­ment pour le groupe TF1. Presque aus­si médi­a­tique que son con­frère, le doc­teur Kierzek a récem­ment déclaré dans Paris Match à pro­pos de ce dernier : « Michel promeut le sport, le som­meil. C’est sym­pa, mais il s’éloigne de la pure médecine ». Chargé d’informer régulière­ment les téléspec­ta­teurs de TF1 et LCI sur l’évolution de l’épidémie, Gérald Kierzek est égale­ment l’auteur d’un livre inti­t­ulé Coro­n­avirus, com­ment se pro­téger ? édité chez Robert Laf­font. Le mer­cre­di 18 mars, il s’est illus­tré en inter­venant dans l’émission Zem­mour et Naul­leau sur Paris Pre­mière en fustigeant les « injonc­tions con­tra­dic­toires » du gou­verne­ment quant au para­doxe qu’il y a eu à main­tenir la tenue du pre­mier tour des élec­tions munic­i­pales, tout en prévoy­ant dans le même temps la mise en place d’un con­fine­ment général­isé. Il a aus­si rap­pelé lors de cette émis­sion que la doc­trine de l’Organisation mon­di­ale de la San­té (OMS) con­cer­nant les pandémies grip­pales est basée sur une fer­me­ture rapi­de des fron­tières afin de lim­iter les risques de prop­a­ga­tion. Une autre vision, donc, qui tranche avec celle de son homo­logue précédem­ment évoqué.

Autre nom con­nu du grand pub­lic, celui d’Alain Ducar­don­net, car­di­o­logue et expert médi­cal de BFMTV, qui inter­vient en tan­dem avec la jour­nal­iste Mar­gaux de Frou­ville, dans un rôle de chroniqueur san­té. Dans un arti­cle sur ego­ra, plate­forme d’informations médi­cales, le doc­teur Ducar­don­net résume par­faite­ment le rôle d’éditorialiste qu’exercent désor­mais ces médecins :

« Nous sommes la par­tie vis­i­ble à l’écran, mais nous avons mis en place une équipe. Nous ne pou­vons pas tout lire et tout faire, donc d’autres jour­nal­istes nous pré­par­ent de la doc­u­men­ta­tion sur le suivi des chiffres de la crise san­i­taire en France (…). À l’antenne, la jour­nal­iste san­té est plus dans le factuel et le reportage, moi dans le décryptage et la mise en per­spec­tive. Un peu comme un édi­to­ri­al­iste santé. »

Il pour­suit son expli­ca­tion en ajoutant « Le côté édi­to­ri­al­iste pour moi n’est pas un côté édi­to­ri­al­iste au sens strict. C’est sim­ple­ment enrichir un peu le pro­pos. » Un avis partagé par Gérald Kierzek, qui indique de son côté : « je suis à la fois le doc­teur trai­tant sans me sub­stituer au médecin trai­tant, mais aus­si un édi­to­ri­al­iste parce que je recon­tex­tu­alise, je donne mon avis ». Une posi­tion à mi-chemin entre le médi­cal et le médi­a­tique qui est donc ici par­faite­ment assumé.

Ce rôle d’éditorialiste san­té est assuré sur la chaîne con­cur­rente CNews par le doc­teur Brigitte Mil­hau. Cette dernière, médecin général­iste à Paris et spé­cial­iste de l’arrêt du tabac, est arrivée à la télévi­sion il y a plusieurs années dans Frou-Frou, l’émission de Chris­tine Bra­vo, avant de tra­vailler ensuite aux côtés de William Leymergie pour Télé­matin. Plutôt con­sen­suelle, elle cul­tive une image ras­sur­ante pour le grand pub­lic en tachant de « ne jamais être anx­iogène à l’antenne » comme elle l’indiquait à Télé Loisirs le 15 févri­er dernier. Déjà très présente sur CNews où elle est à la fois con­sul­tante, chroniqueuse et même à la tête de sa pro­pre rubrique, son rôle s’est ren­for­cé et sa présence accrue depuis le début de la crise du coro­n­avirus. Preuve d’une cer­taine con­fu­sion des gen­res entre son activ­ité assidue à la télévi­sion et l’exercice d’une pro­fes­sion médi­cale, elle a tenue à pré­cis­er : « Je suis avant tout médecin (…) Si pen­dant une con­sul­ta­tion, un patient me dit qu’il me recon­naît, je passe rapi­de­ment à autre chose ! ».

Si le rôle de ces médecins à la croisée des médias et de la sci­ence a pour voca­tion de ras­sur­er le pub­lic, par­fois même à l’excès, l’autre caté­gorie d’intervenants régulière­ment sol­lic­itée sem­ble devoir incar­n­er une « fig­ure d’expert », garant d’une bonne infor­ma­tion. Néan­moins, cette caté­gorie est loin d’être homogène et n’aide pas tou­jours à une bonne com­préhen­sion de la situation.

La multiplication des intervenants entraîne une certaine confusion

On peut d’ailleurs not­er que la dichotomie entre inter­venants « ras­sur­ants » et « anx­iogènes » est très fla­grante par­mi les nom­breux con­sul­tants de cette deux­ième caté­gorie, cen­sés apporter des éclairages plus tech­niques sur des infor­ma­tions brutes, et désor­mais présents en per­ma­nence sur la plu­part des plateaux télévisés.

Si leur notoriété joue certes un rôle prépondérant (les meilleurs créneaux horaires étant bien sou­vent réservés à des médecins spé­cial­istes tels que des infec­ti­o­logues, des viro­logues, etc.), il est intéres­sant de con­stater que le traite­ment dont ils font l’objet par les médias est par­fois cor­rélé avec leur prise de posi­tion plus ou moins cri­tique quant à l’action des pou­voirs publics dans la ges­tion de l’épidémie. Il serait impos­si­ble de les lis­ter exhaus­tive­ment, tant les inter­venants se mul­ti­plient, pas­sant d’un média à l’autre à longueur de journée, en plateau, con­finés chez eux ou en plein exer­ci­ce à l’hôpital. Néan­moins cer­tains d’entre eux se révè­lent intéres­sants à observer.

Le cas Didier Raoult

Le cas le plus édi­fi­ant est sans con­teste celui de Didi­er Raoult, pro­fesseur de micro­bi­olo­gie à Mar­seille et expert mon­di­ale­ment recon­nu en infec­ti­olo­gie. Mem­bre du con­seil sci­en­tifique mis en place par Emmanuel Macron pour lut­ter con­tre la pandémie, il se mon­tre pour­tant régulière­ment cri­tique à l’égard des mesures mis­es en place par le gou­verne­ment dans son com­bat con­tre l’épidémie. Le 25 févri­er 2020, le pro­fesseur Raoult avait pub­lié une vidéo inti­t­ulée « Coro­n­avirus : fin de par­tie », dans laque­lle il met­tait en avant ses essais de traite­ment à la chloro­quine du Covid-19, sig­nalée dans la foulée comme « par­tielle­ment fausse » par les Décodeurs du jour­nal Le Monde. Sur la base de ce sig­nale­ment, Face­book avait à son tour inté­gré un ban­deau indi­quant que l’information était par­tielle­ment fausse, avant que le min­istère de la San­té ne con­sid­ère égale­ment cette infor­ma­tion comme fausse. Ce n’est que lorsque Didi­er Raoult a renom­mé sa vidéo « Vers une sor­tie de crise » que les Décodeurs ont retiré leur sig­nale­ment. Après cet évène­ment sa cote de pop­u­lar­ité a grim­pé en flèche sur les réseaux soci­aux et des médias tels que Mar­i­anne ou Valeurs Actuelles se sont mis à suiv­re son actu­al­ité avec une atten­tion toute particulière.

Néan­moins, plusieurs de ses con­frères remet­tent en cause la qual­ité de ses recherch­es. C’est ain­si le cas du doc­teur Gilbert Der­ay, chef du ser­vice néphrolo­gie à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière. Régulière­ment invité par la plu­part des médias, notam­ment CNews, BFMTV, RTL ou Europe 1, il a déclaré que « 98 à 99% des malades allaient guérir », ce qui peut le plac­er dans la caté­gorie des inter­venants ras­sur­ants. Ce dernier a toute­fois pris publique­ment le con­tre-pied des recherch­es de Didi­er Raoult en qual­i­fi­ant la Chloro­quine de médica­ment « inutile et dan­gereux », ajoutant qu’il donne « beau­coup d’effet sec­ondaires », comme l’a relayé Europe 1. Ces diver­gences sci­en­tifiques sur des sujets que le grand pub­lic ne maîtrise pas for­cé­ment con­tribue à ren­forcer l’opacité qui règne habituelle­ment sur tous les sujets liés aux médicaments.

Médecin antipanique

Un autre médecin qui a été assez en vue ces derniers temps est le pro­fesseur François Bricaire, infec­ti­o­logue et mem­bre de l’Académie de Médecine. Surnom­mé « le médecin antipanique » dans un por­trait que lui a con­sacré Le Figaro le 12 mars dernier, celui-ci dis­ait à cette péri­ode que ses con­frères décrivaient « une sit­u­a­tion plus sévère que ce qu’on a vu jusqu’ici » con­cer­nant l’épidémie. Au sujet de la fer­me­ture des fron­tières, il déclara même : « Les sci­en­tifiques ont tou­jours dit que ça ne ser­vait à rien. Je com­prendrais d’autant moins que nous fermi­ons nos fron­tières que le virus cir­cule déjà en France. Mais je peux me tromper. » Pour­tant, le 17 mars, dans une inter­view don­née au jour­nal Mar­i­anne, il expli­quait au sujet du départ des parisiens vers la province que « le fait que beau­coup de gens se dépla­cent en même temps entraîne automa­tique­ment un risque de trans­mis­sion du virus », tout en soulig­nant les risques psy­chologiques liés au confinement.

Par­mi les con­sul­tants aux analy­ses plus anx­iogènes, dont les inter­ven­tions con­tribuent à ali­menter un cli­mat déjà angois­sant, citons le pro­fesseur Éric Mau­ry, prési­dent de la société de réan­i­ma­tion de langue française (SRLF), qui a décrit la sit­u­a­tion san­i­taire du Grand Est comme « dra­ma­tique » et « jamais vue » auprès du Figaro le 17 mars dernier. Mais le pro­fesseur Mau­ry a surtout fait par­ler de lui le 18 mars, lorsqu’il a déclaré dans C à Vous sur France 5 qu’il fal­lait « arrêter les émis­sions en plateau », les qual­i­fi­ant même de pos­si­bles « zones de con­t­a­m­i­na­tion ». Des déc­la­ra­tions aux­quelles la présen­ta­trice Anne-Elis­a­beth Lemoine a répon­du « notre mis­sion est d’informer, on est une chaîne de ser­vice pub­lic ». Il sou­tient le port du masque, affir­mant « je suis soignant, je suis en con­tact avec des malades qui por­tent le virus du Covid-19. Je suis peut-être por­teur, vous l’êtes peut-être aus­si. En met­tant un masque, j’évite une con­t­a­m­i­na­tion, je me pro­tège et je vous pro­tège aus­si » alors que dans le même temps, la parole gou­verne­men­tale sou­tient que le port du masque ne sert à rien, hormis en présence d’une per­son­ne infectée.

Philippe Juvin, médecin et politique

Enfin, le cas de Philippe Juvin est égale­ment intéres­sant à bien des égards. Sur tous les fronts, celui qui est à la fois chef des urgences de l’hôpital Pom­pi­dou à Paris et maire (LR) de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine) est qual­i­fié de « nou­velle coqueluche des médias » par Gala, déclare que la France est un « pays sous-dévelop­pé » en rai­son de son inca­pac­ité à fournir des masques à ses soignants, sou­tient le con­fine­ment sur LCI et affirme à BFMTV que la sit­u­a­tion san­i­taire est d’une grav­ité extrême. Néan­moins, même s’il déplore le manque de moyens face à la crise actuelle, il se refuse à acca­bler Emmanuel Macron ou Agnès Buzyn et déclare auprès de Valeurs Actuelles le 19 mars que « les mesures pris­es par le Prési­dent de la République répon­dent aux exi­gences de la sit­u­a­tion. Aujourd’hui, il ne sert à rien de se per­dre dans des polémiques stériles sur ce que le prési­dent aurait pu faire. (…) Il me sem­ble que c’est une très mau­vaise idée d’affaiblir le Président. »

Dans ce qui ressem­ble à une véri­ta­ble cacoph­o­nie, nous abreuvant d’informations en con­tinu, la parole répétée et omniprésente des experts qui devrait éclair­cir la réflex­ion et per­me­t­tre à cha­cun de mieux com­pren­dre les enjeux de la crise sem­ble au con­traire avoir ten­dance à l’obscurcir.

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