Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
Crise des migrants : l’éternel retour des années 30

19 juillet 2018

Temps de lecture : 5 minutes
Accueil | Dossiers | Crise des migrants : l’éternel retour des années 30

Crise des migrants : l’éternel retour des années 30

Connaissez-vous le point Godwin et l’argument « reductio ad hitlerum » ? L’OJIM a présenté cette théorie et ce concept que l’on peut résumer de la façon suivante : très rapidement dans une conversation, votre interlocuteur coupe court au débat, en ramenant les arguments adverses à ceux du nazisme. La discussion est interrompue par une pirouette grossière, sans avoir à poursuivre la moindre véritable argumentation. Il n’y a alors plus de choix possible : il faut éviter la comparaison avec les « heures les plus sombres de l’histoire » et rejeter le mal absolu qui se présenterait à nous.

Par médias interposés, la deuxième guerre mondiale est souvent convoquée pour nous convaincre que la maitrise de l’immigration est assimilable aux atrocités commises durant cette période. L’argument massue aboutit à faire comprendre qu’il n’y a pas de débat : il s’agit de choisir le bien et de se détourner du mal. Illustration par les termes utilisés dans les médias.

Les rafles

Quand des clan­des­tins sub sahariens sont expul­sés d’Algérie, il s’agit pour RFI d’une « nou­velle rafle de migrants ». Au camp de migrants du nord de Paris, Hous­sam affirme à Libéra­tion en 2016 que « depuis le 31 juil­let, c’est la 26e rafle, on dénom­bre 4 000 inter­pel­la­tions et 439 oblig­a­tion de quit­ter le ter­ri­toire français ». En jan­vi­er 2018, le gou­verne­ment belge tente d’éviter qu’un parc dans le cen­tre de Brux­elles se trans­forme en Calais bis. L’Obs nous informe à ce sujet que «  des “rafles” anti-migrants ont lieu ». Faire respecter le principe de nation­al­ité et ren­voy­er ceux qui sont illé­gale­ment sur le ter­ri­toire con­stituerait donc une « rafle » de sin­istre mémoire. CQFD.

Les camps de concentration

Des cen­tres ont été mis en place en Europe afin de per­me­t­tre l’instruction des deman­des d’asile et de ne pas laiss­er s’installer des clan­des­tins aux moti­va­tions économiques qu’il sera très dif­fi­cile, voire impos­si­ble, de ren­voy­er dans leur pays. En Libye, de nom­breux migrants atten­dent de ral­li­er clan­des­tine­ment l’Europe par la méditer­ranée. Ces freins à la libre cir­cu­la­tion déplaisent forte­ment à des per­son­nes par­fois émi­nentes et des médias qui utilisent le voca­ble de « camp de con­cen­tra­tion ».

Con­cer­nant la sit­u­a­tion en Europe, Medi­a­part fai­sait état dès août 2013 d’un « révolte dans un camp de con­cen­tra­tion pour migrants en Grèce ». En avril 2017, Ouest-France nous informe que « le sou­verain pon­tife est revenu sur sa vis­ite l’année dernière d’un camp de migrants instal­lé sur l’île grecque de Les­bos ». « Le pape François fustige les “camps de con­cen­tra­tion” pour migrants ».

Le 5 juil­let, Mar­i­anne évoque la « prise de tête chez les bureau­crates alle­mands pour ne pas dire le mot “camp” ». « Alors que l’Alle­magne se pré­pare à intro­duire des cen­tres de réten­tion de réfugiés, le pays est ren­voyé à son passé. (…) com­ment par­ler de ces cen­tres à la fron­tière sans évo­quer le mot “camp”, qui rap­pelle trop les camps de con­cen­tra­tion nazis de la Sec­onde guerre mon­di­ale ? ».

Le Monde men­tionne le 11 juil­let les propo­si­tions du min­istre de l’intérieur autrichien M. Kickl de regrouper les deman­deurs d’asile de “manière con­cen­trée”. « Cette expres­sion plus que mal­heureuse, rap­pelant les camps de con­cen­tra­tion nazis, lui avait valu un rap­pel à l’ordre du prési­dent de la République, Alexan­der Van der Bellen ».

Con­cer­nant la sit­u­a­tion en Libye, France Info est caté­gorique et titre un arti­cle : « la Libye est dev­enue une sorte de camp de con­cen­tra­tion à ciel ouvert ». La ques­tion posée par le jour­nal­iste de la radio publique à un « chercheur spé­cial­iste des flux migra­toires » sem­ble déjà con­tenir la réponse : « Pourquoi les pays européens sont-ils respon­s­ables de la sit­u­a­tion des migrants en Libye ? ». En écho, le site Infomi­grants nous informe que « les con­di­tions de vie des migrants (sont) com­pa­ra­bles à celles des “camps de con­cen­tra­tion” ».

L’exode des migrants comparable à celui des juifs dans les années 30

Le site Arrêts sur images s’interroge : « Des mil­liers de réfugiés sur les routes fran­chissant les mon­tages pour pass­er les fron­tières, refoulés par des nations recro­quevil­lées qui craig­nent la sub­mer­sion. Il y a exacte­ment 80 ans, jour pour jour, en juil­let 1938 s’ou­vrait la con­férence d’E­vian, qui devait s’achev­er sur un con­stat implaca­ble : per­son­ne dans le monde ne voulait accueil­lir les Juifs per­sé­cutés par Hitler, ni les opposants poli­tiques anti-nazis. Quelles ressem­blances, quelles dif­férences, entre deux épo­ques (1938 et aujour­d’hui), entre les deux traite­ments médi­a­tiques des réfugiés d’hi­er et des migrants d’au­jour­d’hui ».

L’Obs donne le 29 juin la parole à un des spé­cial­istes préférés des médias quand il s’agit d’avoir un avis « autorisé » sur les migrants, François Héran. Le soci­o­logue affirme : « Les derniers arrivés ser­vent tou­jours de boucs émis­saires ». Evo­quant l’Aquarius, « je songe aus­si au “Saint-Louis”, par­ti de Ham­bourg en mai 1939 avec 963 juifs alle­mands et qui tente vaine­ment d’ac­coster à Cuba, aux Etats-Unis et au Cana­da ».

La déportation

La Provence repro­duit le 9 juil­let une déc­la­ra­tion du Prési­dent de la République : « Jamais la France n’ac­ceptera les solu­tions de facil­ité que d’au­cuns aujour­d’hui pro­posent qui con­sis­teraient à organ­is­er des dépor­ta­tions, à tra­vers l’Eu­rope, pour aller met­tre dans je ne sais quel camp, à ses fron­tières ou en son sein ou ailleurs, les étrangers” non admis en France ». Le site Infomi­grants donne la parole à une ONG pro-migrants au sujet des morts sur la route de l’Europe. La « dépor­ta­tion » est égale­ment men­tion­née : « tous ces décès sont le résul­tat de la mil­i­tari­sa­tion des fron­tières de l’Union européenne (UE), des lois sur l’asile, et des poli­tiques de déten­tion et de dépor­ta­tion ».

Les crimes de masse

La Provence inter­viewe un uni­ver­si­taire au sujet de l’Aquar­ius. Celui-ci affirme de façon sen­ten­cieuse : « Le proces­sus de déshu­man­i­sa­tion per­met au pire d’ar­riv­er ». « Ce type de tragédie alerte car, dans l’His­toire, il est sou­vent annon­ci­a­teur de mal­heur pour tous. On voit bien le chemin qui peut être pris par nos sociétés. L’en­grenage qui se nour­rit d’ex­trémisme iden­ti­taire con­duit à la déshu­man­i­sa­tion et — le passé est là pour nous le rap­pel­er — aux pires crimes de masse ».

Le refus de l’Italie d’accueillir l’Aquarius pour­rait donc selon l’universitaire aboutir aux « pires crimes de masse ». Pas un mot par con­tre sur le « pont migra­toire » en méditer­ranée où les passeurs et les ONG ont cha­cun un rôle bien défi­ni, avec des embar­ca­tions de plus en plus pré­caires trans­portant des clan­des­tins et avec les morts qui s’ensuivent.

Chantage éthique

À lire les ter­mes employés, on pour­rait penser que l’Europe s’est bar­ri­cadée dans une forter­esse. Oubliés les 750 000 migrants accostés sur les côtes ital­i­ennes depuis 2010 cités par Le Figaro. Oubliés les 1,6 mil­lions clan­des­tins arrivés depuis 2015 par la mer en Europe cités par Bour­so­ra­ma sur la base de chiffres de l’UNHCR.

Rafles, camps de con­cen­tra­tion, exode, crimes de masse : tous ces mots sont emprun­tés à la deux­ième guerre mon­di­ale, sans qu’il soit néces­saire de l’évoquer. Leur usage con­verge dans une forme de chan­tage éthique visant à dis­qual­i­fi­er toute oppo­si­tion aux flux incon­trôlés d’immigration. Ces mots clefs sont lancés comme des argu­ments d’autorité pour venir à bout des réti­cences. Pour ne citer qu’un exem­ple, l’Aquarius a croisé à prox­im­ité immé­di­ate des côtes de pays africains sans que les médias évo­quent la pos­si­bil­ité d’y accoster. Le silence des accusa­teurs paten­tés a été élo­quent. L’Aquarius com­paré au navire le Saint Louis ne pou­vait avoir qu’une seule des­ti­na­tion : l’Europe. A défaut, la déci­sion de refuser qu’il accoste dans un pays européen aurait relevé du total­i­tarisme.

Rares sont les com­men­ta­teurs qui remet­tent en cause le bien-fondé de la « grande migra­tion ». Par­mi les quelques voix qui déton­nent, on peut citer celle de l’historien Pierre Ver­meren dans une récente tri­bune dans le Figaro : «  Il est excep­tion­nel que les vic­times de la faim ou des cat­a­stro­phes cli­ma­tiques pren­nent la route, car la migra­tion est un proces­sus économique coû­teux qui doit être financé (par les gou­verne­ments, les familles ou les mafias). La migra­tion con­cerne des indi­vidus plutôt aisés des sociétés en développe­ment ». « Cette poli­tique, qui est à l’œuvre en dépit des réti­cences de plus en plus mar­quées des peu­ples d’Europe, n’améliore vrai­ment ni le sort de l’Afrique ni celui de l’Europe ». « La mobil­ité des hommes rebap­tisés « migrants » est un des rouages de la grande machine économique mon­di­ale. C’est une expli­ca­tion de la pro­mo­tion d’un mod­èle, meur­tri­er, qui favorise si peu le développe­ment du con­ti­nent africain ».

Mais élargir le champ de réflex­ion aboutit à remet­tre en cause une lec­ture unique de la crise migra­toire, avec d’un côté les « résis­tants » favor­ables à l’ouverture des fron­tières, et de l’autre les col­la­bos qui prô­nent le repli sur soi. Un procédé binaire mais effi­cace. Julien Dray ne jus­ti­fi­ait-il pas sur BFM TV l’usage du terme « rafle » pour qual­i­fi­er les expul­sions de clan­des­tins de cen­tres d’hébergement par le fait qu’« en France, on est obligé de faire le “buzz”, d’employer des mots provo­ca­teurs pour être enten­du ». Effi­cace pour faire le buzz, peut-être, adéquat, peut-être pas…

Sur le même sujet

Related Posts

None found

Les réseaux Soros
et la "société ouverte" :
un dossier exclusif

Tout le monde parle des réseaux de George Soros, cet influent Américain d’origine hongroise qui consacre chaque année un milliard de dollars pour étendre la mondialisation libérale libertaire.

En effet, derrière un discours "philanthropique" se cache une entreprise à l'agenda et aux objectifs politiques bien précis. Mais quelle est l’étendue de ce réseau ?

Pour recevoir notre dossier rejoignez nos donateurs (avec un reçu fiscal de 66% de votre don).

Derniers portraits ajoutés

Abel Mestre

PORTRAIT — Faut-il class­er Abel Mestre dans la caté­gorie jour­nal­iste ? Abel Mestre con­stitue à lui seul un fourre-tout de l’extrême extrême-gauche, allant du stal­in­isme à l’anarchisme en pas­sant par le trot­skisme expéri­men­tal et l’action de rue.

Sophia Aram

PORTRAIT — Issue d’une famille d’o­rig­ine maro­caine, Sophia Aram est née à Ris-Orangis (Essonne) le 29 juin 1973. Sophia Aram s’ini­tie à l’art de l’im­pro­vi­sa­tion dans les étab­lisse­ments sco­laires de Trappes puis au sein de la com­pag­nie « Déclic Théâtre », où elle côtoie Jamel Deb­bouze.

Christophe Ono-dit-Biot

PORTRAIT — Né en jan­vi­er 1975 au Havre, Christophe Ono-dit-Biot a fait Hypokhâgne et Khâgne au lycée Jan­son-de-Sail­ly, à Paris, puis un DEA de Lit­téra­ture com­parée sur les écrivains fin de siè­cle « déca­den­tistes ». Il est agrégé de let­tres mod­ernes (2000).

Ali Baddou

PORTRAIT — Ali Bad­dou n’est pas seule­ment présen­ta­teur-jour­nal­iste et pro­fesseur de philoso­phie poli­tique à Sci­ences-Po. Ce mem­bre de l’hyperclasse mon­di­ale est avant tout au cœur des réseaux de pou­voir maro­cains, français (mit­ter­ran­di­ens et social­istes) et médi­a­tiques.

Johan Hufnagel

PORTRAIT — Bien qu’il n’ait, pour un jour­nal­iste, pas écrit grand chose, Johan Huf­nagel n’en est pas moins par­venu à se hiss­er aux postes clés des médias où il a posé ses valis­es. Il n’y a là rien d’é­ton­nant : son secteur d’ac­tiv­ité n’est ni l’in­ves­ti­ga­tion, ni même la sim­ple rédac­tion, mais le numérique.

"Le partage, c'est le secret du bonheur."

Sylvain Augier, reporter, animateur de radio et de télévision