Ojim.fr
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
À Budapest, les censeurs sont américains et non hongrois

1 mai 2023

Temps de lecture : 7 minutes
Accueil | Veille médias | À Budapest, les censeurs sont américains et non hongrois

À Budapest, les censeurs sont américains et non hongrois

Temps de lecture : 7 minutes

En Hongrie, des affaires récentes sont une fois de plus venues remettre en cause la narration officielle selon laquelle le pays de Viktor Orbán serait un cauchemar pour la presse auto-proclamée « libre et indépendante ». Ceux muselant la presse hongroise sont bien plus à rechercher de l’autre côté de l’Atlantique que sur les rives du Danube.

Orbán censeur ? Parlons-en !

Le Pre­mier min­istre hon­grois est sou­vent présen­té dans les médias occi­den­taux comme un véri­ta­ble bour­reau de la lib­erté d’expression et des médias. Il tiendrait les jour­nal­istes hon­grois en joue et gér­erait la presse de manière autori­taire. En réal­ité, si des spé­ci­ficités en matière de marché des médias sont bien à relever en Hon­grie, et à met­tre sur le compte des car­ac­téris­tiques des pays post-social­istes, la lib­erté de ton dans la presse hon­groise est bien plus vivace qu’en France.

Le paysage médi­a­tique hon­grois est éminem­ment plus diver­si­fié qu’en France et se divise en deux camps opposés : d’un côté, les médias pro-gou­verne­men­taux et, de l’autre, ceux étant con­tre Orbán. Ces derniers se plaisent à s’appeler « libres et indépen­dants », mais ils sont en fait liés à des degrés divers à des officines libérales lib­er­taires occidentales.

Voir aus­si : Hon­grie : un média libéral-lib­er­taire lance une académie avec de l’argent pub­lic US

La palette des dis­cours médi­a­tiques est ain­si plus large en Hon­grie qu’en France, alors que le camp pro-gou­verne­men­tal est sou­vent dépassé en ter­mes d’impact par les médias de gauche sur inter­net, les libéraux de cen­tre-ville maîtrisant mieux les out­ils du numérique que les con­ser­va­teurs, tout en sachant que leur pub­lic grandit à mesure qu’avance la wok­i­sa­tion des jeunes urbains, un phénomène con­tre lequel le gou­verne­ment hon­grois ne peut que très peu.

Une plus grande liberté de ton en Hongrie qu’en France

Qu’il y ait à redire sur le paysage médi­a­tique hon­grois est une chose. Sa dynamique s’apparente sou­vent à un dia­logue de sourds où s’affrontent les pro- et les anti-Orbán, une sit­u­a­tion débouchant inévitable­ment sur une baisse de la qual­ité de l’information. Mais voir en Hon­grie une volon­té de cen­sure des médias par la pou­voir poli­tique est une aber­ra­tion. Le gou­verne­ment de Vik­tor Orbán n’en serait tout bon­nement pas capa­ble, et n’en a d’ailleurs pas le projet.

Voir aus­si : Par­tizán Media : stars du web-jour­nal­isme hon­grois de gauche

Bien au con­traire, il existe au quo­ti­di­en des con­tenus médi­a­tiques d’une vir­u­lence rare envers la per­son­ne du chef de gou­verne­ment hon­grois, et, dans l’ensemble, les joutes médi­a­tiques sont bien moins guindées et policées qu’en France. Pour des raisons his­toriques et finan­cières, les Hon­grois manient l’assignation en jus­tice pour diffama­tion et injure de manière très timide. Con­séquence : les jour­nal­istes n’ont pas peur d’attaquer frontale­ment, de dén­i­gr­er, de cogn­er dur et sou­vent d’insulter. Ils osent ce que leurs con­frères français ne peu­vent même pas imaginer.

Vous avez dit censure ?

Par­ler de cen­sure et d’attaques con­tre la lib­erté de la presse et d’expression sans évo­quer les GAFAM con­fine au ridicule. C’est pour­tant ce que les médias de grand chemin font à pro­pos de la Hon­grie. Jamais ils n’évoquent les réels cas de cen­sure en Hon­grie, et préfèrent se con­cen­tr­er sur des cen­sures orban­i­ennes n’existant que dans leurs fantasmes.

Car si les censeurs libéraux lib­er­taires locaux ont certes moins de poids en France qu’en Hon­grie, les gen­darmes numériques de la bien-pen­sance y sont bien act­ifs et mul­ti­plient les descentes sur des médias et des per­son­nal­ités jugées incor­rectes. Inutile de pré­cis­er qu’Orbán n’est qu’un nain face à cette ter­reur des géants cal­i­forniens de la tech. N’en déplaise aux lecteurs con­va­in­cus des bul­letins parois­si­aux offi­ciels de la République française, Le Monde et Libéra­tion pour citer les plus con­nus, Orbán n’est non seule­ment pas un censeur mais il est un dirigeant qui ne peut et ne fait rien con­tre les véri­ta­bles censeurs : les GAFAM.

Quand Google censure un média pro-Orbán

Le 24 mars dernier, Google a décidé de sup­primer la chaîne YouTube du média pro-gou­verne­men­tal Pesti Srá­cok pour « vio­la­tions des règles de la com­mu­nauté ». Le géant améri­cain ne se sent même plus obligé de motiv­er en détails ses pris­es de décision.

En l’espèce, Google accuse Pesti Srá­cok d’avoir con­tourné une déci­sion de févri­er 2020, qui avait elle aus­si con­sisté en une sup­pres­sion de la chaîne YouTube de ce média. Il y a main­tenant plus de trois ans, cette cen­sure pour des motifs fal­lac­i­eux peinant à dis­simuler un biais claire­ment poli­tique avait provo­qué une man­i­fes­ta­tion rassem­blant 5000 per­son­nes devant le siège budapestois de la société américaine.

Par­mi les man­i­fes­tants se trou­vait l’ancien député d’opposition et avo­cat de gauche, András Schif­fer, qui avait tenu un dis­cours ayant pour cible la cen­sure exer­cée par les GAFAM :

« Quand on par­lait de lib­erté de la presse, on pen­sait tou­jours à la télévi­sion et à la radio, et on croy­ait que tout le monde allait s’exprimer libre­ment sur inter­net, ce qui n’a pas été le cas […] Celui qui tient l’opinion sur inter­net pour­ra domin­er le domaine poli­tique et cul­turel. Et on ne pour­ra pas vot­er con­tre ces gens. Voilà ce qui se passe en ce moment. »

Google censure un média de gauche… La faute aux algorithmes

Con­traire­ment à ce qu’a affir­mé Éric Naul­leau dans l’Heure des Pros le 26 avril (à par­tir de 45’28), les jour­nal­istes d’opposition ont le vent en poupe en Hon­grie. En témoignent les suc­cès de Telex et de Par­tizán, qui sont évidem­ment libres de s’exprimer et suiv­is par un pub­lic considérable.

Fait amu­sant : une vidéo de la chaîne Par­tizán a été cen­surée par le géant améri­cain, non pas pour avoir franchi les lim­ites de la doxa admise par les GAFAM, mais pour avoir dif­fusé des images d’un mou­ve­ment proche du par­ti nation­al­iste Mi Hazánk, le HVIM (Mou­ve­ment de jeunesse des soix­ante-qua­tre comi­tats), qui avait lui aus­si fait l’objet d’une cen­sure par le passé. La boucle est bouclée.

Le flicage opéré par Facebook

En Hon­grie, Twit­ter et Telegram sont encore boudés, les jour­nal­istes et respon­s­ables poli­tiques util­isant encore mas­sive­ment Face­book pour com­mu­ni­quer. Les per­son­nal­ités proches du Fidesz font l’objet d’une vig­i­lance par­ti­c­ulière de la part de l’empire de Zucker­berg : le shad­ow-ban­ning est un con­cept leur étant familier.

Le 16 mars, Dániel Deák, influ­enceur pro-Fidesz, a vu sa page sup­primée par Face­book. En cause ? Des déc­la­ra­tions man­i­feste­ment trop rad­i­cales sur une affaire de pédophilie au sein d’un étab­lisse­ment sco­laire hongrois.

De son côté, le député et prési­dent du par­ti nation­al­iste Mi Hazánk (un par­ti dont la page Face­book avait été cen­surée quelques jours avant les élec­tions du 3 avril 2022), Lás­zló Toroczkai est tout bon­nement inter­dit de Face­book depuis des années, alors que la société améri­caine vient de fer­mer la page du site d’information con­ser­va­teur de référence des Hon­grois de Slo­vaquie, Ma7.

Le prin­ci­pal média pro-gou­verne­men­tal en ligne, Mandin­er, avait lui aus­si en 2021 fait l’objet d’intimidations de la part de Face­book. L’affaire n’était pas allée jusqu’à une sup­pres­sion de page, mais avait con­sisté en une baisse con­sid­érable de l’impact de la page de Mandin­er.

Les médias anti-Orbán peu­vent eux dormir tran­quilles. Liés aux mêmes chapelles occi­den­tales que les géants de la tech, ils ne risquent en aucun cas la cen­sure. C’est pour­tant bien eux que l’on plaint dans les médias de grand chemin français, tan­dis que de leur côté les médias pro-Orbán et nation­al­istes doivent sans arrêt se méfi­er des pièges que leur ten­dent les GAFAM.

Vidéos à la une

Derniers portraits ajoutés