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Assassinat islamiste : Médiapart et la bande de Plenel toujours pas clairs

21 octobre 2020

Temps de lecture : 11 minutes
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Assassinat islamiste : Médiapart et la bande de Plenel toujours pas clairs

Temps de lecture : 11 minutes

Nous revenons sur la décapitation de Conflans-Sainte-Honorine, que nous avons déjà traitée ici. Certains choix éditoriaux, certaines acceptations ou mises en perspective en disent parfois beaucoup sur ce que pense réellement un média. Concernant l’assassinat islamiste du professeur Samuel Paty par un « réfugié » tchétchène le vendredi 16 octobre 2020, la première page du site de Médiapart datée du mardi 20 octobre 2020 était révélatrice.

Le titre général de Une est en soi par­lant : « Con­flans, l’enquête avance, l’exécutif s’affole. » Pas de ter­ror­isme, pas d’islamisme, pas de musul­mans, pas de Tchétchènes dans ce titre, mais un exé­cu­tif poli­tique qui perd les pédales. Ce dernier point est donc le choix édi­to­r­i­al de Médi­a­part pour cou­vrir le fait sor­dide majeur qui sec­oue la France depuis ven­dre­di 16 octo­bre 2020. Un choix reflété dans les trois prin­ci­paux articles.

Trois articles à la Une

1er arti­cle : « Après l’attentat de Con­flans, l’exécutif fait feu de tout bois ».

Les argu­ments développés :

  • L’accroche : « Ren­force­ment du pro­jet de loi con­tre le« séparatisme islamiste », retour de la loi Avia, change­ments envis­agés à la tête de lObser­va­toire de la laïcité… Après lassas­si­nat de Samuel Paty, le prési­dent veut don­ner à voir des actes « con­crets », quitte à som­br­er dans le confusionnisme. » 
  • L’insistance est ensuite portée sur la volon­té du gou­verne­ment de dis­soudre des asso­ci­a­tions et le comité con­tre l’islamophobie en France, sans indi­quer con­crète­ment de faits pou­vant expli­quer cette volon­té de l’exécutif.
  • Ce pre­mier arti­cle de Médi­a­part emploie bien le mot « atten­tat » mais refuse de le qual­i­fi­er pour ce qu’il est : un « atten­tat »
  • Vient ensuite une cible : Manuel Valls. Ce dernier « a immédi­ate­ment ressur­gi pour mon­tr­er du doigt tous ceux quil juge« com­plices » des « enne­mis de la République ». Les asso­ci­a­tions comme le CCIF donc, mais aus­si « cette gauche-là, poli­tique, LFI, la gauche jour­nal­is­tique, Edwy Plenel, la gauche syn­di­cale, lUnef, mais aus­si la ligue de lenseigne­ment, la Ligue des droits de lHomme, qui ont fait ren­tr­er les théories de Tariq Ramadan en leur sein ». Le lende­main, lex-pre­mier min­istre sen est égale­ment pris à lObser­va­toire de la laïcité. « Empêché, je nai pas réus­si à chang­er lori­en­ta­tion de lObser­va­toire de la laïcité et ses respon­s­ables, coupables de tant de renon­ce­ments. Je ne cesse dalert­er : les pou­voirs publics ne peu­vent pas sappuy­er sur cette insti­tu­tion pour pro­mou­voir la laïcité. Il est temps dagir ». Valls ne goûte guère Plenel ou Médi­a­part et ces derniers le lui ren­dent bien, l’assimilant à « ses réseaux » sup­posés du Print­emps répub­li­cain, pro­to­type même d’une sup­posée islam­o­pho­bie en France selon le média.
  • Le point de vue de Médi­a­part : « Laïc­ité, com­mu­nau­tarisme, séparatisme, ter­ror­isme… Tous les sujets sont désor­mais mélangés » et « l’heure n’est vis­i­ble­ment plus à la complexité ».
  • Vient ensuite l’amalgame habituel, dans Médi­a­part, entre toute mesure envis­agée pour lut­ter con­tre le ter­ror­isme musul­man et les idées de « l’extrême-droite ». C’est la con­clu­sion de l’article, à demi-mots : le gou­verne­ment met en oeu­vre la poli­tique de « l’extrême-droite » et ferait son jeu.

2e arti­cle : « Con­tre le CCIF et BarakaC­i­ty, Gérald Dar­manin manie la men­ace de dissolution. » 

Les argu­ments développés :

  • L’accroche : « Après latten­tat de Con­flans-Sainte-Hon­orine, le min­istre de lintérieur met grave­ment en cause deux asso­ci­a­tions musul­manes. Et pro­pose dutilis­er larme admin­is­tra­tive plutôt que den débat­tre devant la justice. »
  • Le ton ? Les rafles entre 1939 et 1945, ain­si : « Cette annonce très poli­tique coïncide avec une vaste opéra­tion de police admin­is­tra­tive : ce lun­di, une quar­an­taine de par­ti­c­uliers et dasso­ci­a­tions désignées par les ser­vices de ren­seigne­ment comme appar­tenant à la mou­vance islamiste font simul­tané­ment lobjet de« vis­ites domi­cil­i­aires », le nou­veau nom des perqui­si­tions admin­is­tra­tives depuis lentrée en vigueur de la loi Silt, en 2017. Plusieurs imams et respon­s­ables asso­ci­at­ifs musul­mans fig­urent par­mi les cibles. »
  • S’ensuit la défense volon­tariste du CCIF qui serait la «fig­ure de proue de la défense des droits musul­mans en France ».
  • Con­cer­nant « L’ONG BarakaC­i­ty», le cas serait dif­férent : « La semaine dernière, son fon­da­teur, très con­tro­versé, a été placé sous con­trôle judi­ci­aire dans lattente de son juge­ment pour harcèlement en ligne ». Dif­fi­cile de la défendre. Du moins, en ce mois d’octobre 2020 car Médi­a­part a longtemps défendu « l’ONG » : arti­cles ici.   

Pour démon­tr­er que l’exécutif exagèr­erait actuelle­ment pour de bass­es fins poli­tiques, Médi­a­part dif­fuse, dans cet arti­cle, une infor­ma­tion qui mérite d’être lue par le plus grand nom­bre : « En quelques décen­nies, plusieurs asso­ci­a­tions com­mu­nau­taires musul­manes accusées dinciter à la haine ou à la vio­lence ont été dis­soutes selon cette procédure. Cest le cas de For­sane Aliz­za, dis­sous en 2012, qui appelait à linstau­ra­tion du cal­i­fat, à lappli­ca­tion de la charia en France et à lunion des musul­mans en vue dune guerre civile. De la « Fra­ter­nité musul­mane San­abil », dis­soute en 2016, accusée de « faciliter des ren­con­tres entre jihadistes rad­i­caux » sous cou­vert daide aux détenus et à leurs familles. Ou encore de Kil­lu­mi­nateam – Les sol­dats dans le sen­tier dAllah –, début 2020, pour apolo­gie du terrorisme. » 

Mais en réal­ité, le dan­ger ne viendrait pas de là : la plu­part des dis­so­lu­tions « visent, encore aujourdhui, des grou­pus­cules dextrême droite ayant fait éta­lage de leur racisme, de leur anti­sémitisme ou de leurs pro­jets de lutte armée. Début octo­bre, la Cour européenne des droits de lhomme a débouté trois dentre elles – Troisième Voie, l’Œuvre française et les Jeuness­es nation­al­istes – qui con­tes­taient le bien-fondé de leur dissolution. » 

3e arti­cle : « Chronique dun ter­ror­iste annoncé »

Les argu­ments développés :

  • L’accroche : « Medi­a­part pub­lie de nou­veaux élé­ments sur le compte Twit­ter dAbdoul­lakh Abouyezi­dovitch Anzorov, le ter­ror­iste de Con­flans-Sainte-Hon­orine. Dans un mes­sage pub­lié avant le cours sur la lib­erté dexpres­sion de Samuel Paty, il cher­chait à obtenir une adresse, sans quon puisse déter­min­er sil avait alors une autre cible. »
  • Médi­a­part car­ac­térise le tueur : « rad­i­cal », « réfugié » légal (depuis mars 2020), « jamais con­damné en France », ayant un compte Twit­ter en lien avec d’autres comptes du même type que le sien (islamiste, mais Médi­a­part ne le dit pas).
  • Cepen­dant, ce compte aurait dû attir­er l’attention des autorités selon le média : « Les pseu­dos mêmes de cer­tains fol­low­ers sont inquié­tants, tels « Ami­nAt­taque» et « Mar­tyr­Fas­si ». Un autre se fait appel­er Al-Bat­tar, qui est à la fois une référence à l’épée du Prophète mais aus­si à une célèbre et san­guinaire kat­i­bat de l’État islamique dans laque­lle sont passés plusieurs des auteurs des atten­tats du 13-Novem­bre à Paris et du 22-Mars à Brux­elles. Rapi­de­ment, @Tchetchene_270 se fait remar­quer par son dis­cours. Comme elle la racon­té dans un tweet postérieur à latten­tat, la Ligue inter­na­tionale con­tre le racisme et lantisémitisme (Licra) a fait un sig­nale­ment le 27 juil­let en rai­son de pro­pos « à car­actère antisémite ». 
  • Médi­a­part choisit ensuite de met­tre en avant des tweets par lesquels le ter­ror­iste islamiste ayant décapité Samuel Paty légitime ses opin­ions, ses pro­pos et finale­ment, par avance, ses actes.

Glob­ale­ment, l’article mon­tre un indi­vidu agis­sant seul, ou avec peu de liens, influ­encé par les réseaux soci­aux. Pas un musul­man pas­sant à l’acte terroriste.

La vérité est ailleurs

Car pour Médi­a­part, comme cela transparaît dans le deux­ième arti­cle, les « vrais » prob­lèmes sont ailleurs, ce que mon­tre un autre arti­cle mis en Une, alors que ce fait divers pour­rait être traité, ou pas du reste, en tout cas comme une infor­ma­tion mineure : « Attaque dun bar à Paris : cinq mil­i­tants dultra-droite arrêtés »

Un « événe­ment » d’importance pour ce média puisque l’article est con­fié à… trois jour­nal­istes : Matthieu Suc, Marine Turchi et Sébastien Bourdon.

L’accroche : « Selon nos infor­ma­tions, cinq mem­bres du groupe dextrême droite « Zouaves Paris » ont été arrêtés dans le cadre de lenquête sur des vio­lences com­mis­es le 4 juin au Saint-Sauveur, un bar antifas­ciste parisien. Ils sont ren­voyés devant le tri­bunal cor­rec­tion­nel le 15 jan­vi­er 2021 pour des faits de vio­lences en réunion. »

Les mil­i­tants des Zouaves sont déférés devant le tri­bunal cor­rec­tion­nel pour des faits n’ayant pas entraîné d’ITT et pour quelques dégra­da­tions (quelques chais­es rever­sées, deux vit­res brisées, quelques tee-shirts emmenés.). À peine ce que cer­tains habi­tants des cités de toutes les métrop­o­les font dans tous les cen­tre-villes quo­ti­di­en­nement, cas­quette sur la tête, orig­ines eth­niques brandies fière­ment entre deux propo­si­tions d’achats de stupé­fi­ants et franche rigo­lade en langue arabe. Médi­a­part insiste sur le fait que les Zouaves auraient été mis en fuite et indique que l’un des mil­i­tants a été « passé à tabac », sans s’inquiéter de la vio­lence de ce pas­sage à tabac (la vic­time sem­ble avoir un pro­fil européen).

Le dan­ger serait pour­tant immé­di­at et très fort, le pré­sumé meneur de ce groupe serait allé en Ukraine, aurait des con­nex­ions néo-nazies, aurait assisté à un con­cert de black métal, aurait ren­con­tré des activistes ukrainiens… beau­coup de con­di­tion­nels dans cet arti­cle chez Médi­a­part, con­traire­ment aux arti­cles visant à min­imiser ce qui tue réelle­ment en France : l’islam.

Du côté des blogs Médiapart : un article scandaleux

Médi­a­part est aus­si un média « par­tic­i­patif » qui accueille des blogs, en men­tion­nant que les arti­cles pub­liés n’engagent que leurs auteurs et que la rédac­tion ne saurait être tenue respon­s­able des pro­pos tenus par ce moyen. C’est un mode de pro­tec­tion habituel. Cepen­dant, la rédac­tion est atten­tive à ce qui se pub­lie sur ses blogs. Ain­si, l’une de nos sources qui tenait un blog de cri­tique lit­téraire dans les années 2012–2016 sur Médi­a­part nous a racon­té avoir été con­tac­té par la rédac­tion, Syl­vain Bourmeau à l’époque. Il a dû fer­mer son blog car il défendait des romans autres qu’appartenant à la lit­téra­ture parisi­enne de gauche, romans cepen­dant tous pub­liés chez de gros édi­teurs par­faite­ment recon­nus par le monde de la culture.

Médi­a­part se sent donc par­fois respon­s­able de ce qu’il dif­fuse dans sa par­tie blog.

De ce fait, que penser de la dif­fu­sion d’un arti­cle inti­t­ulé « Exé­cu­tion som­maire du sus­pect : nou­velle norme en matière de ter­ror­isme » paru sur le blog « Horslesmurs » le 19 octo­bre 2020 ?

L’accroche : « L’exécution du jeune Tchéchène était facile­ment évitable. Mal­gré la dérive évi­dente que cette exé­cu­tion som­maire sym­bol­ise, per­son­ne ou presque ne sem­ble se préoc­cu­per du mode opéra­toire des forces de l’ordre. » Ses auteurs (il est pos­si­ble que ce soit un blog col­lec­tif) évo­quent ici l’islamiste tueur de Samuel Paty. La décap­i­ta­tion bar­bare d’un pro­fesseur en France.

Selon l’article, la manière dont les médias trait­ent cet atten­tat est « par­tiale » et il y aurait un « flou » au sujet du « déroulé » des événe­ments, de l’interpellation en par­ti­c­uli­er. Pour eux, « Ce jeune de 18 ans nest, au moment pré­cis de sa mort, quun sus­pect armé dun jou­et et dun canif. Applaudir une police qui tue de façon aus­si som­maire et sys­té­ma­tique les indi­vidus sus­pec­tés de ter­ror­isme, cest applaudir une bar­barie cest encour­ager la spi­rale mor­tifère des vio­lences poli­cières et cest embrass­er ce choc des civil­i­sa­tions qui se trou­ve — depuis plus de 30 ans — en haut de lagen­da de toutes les extrêmes droites du monde ».

Devant les réac­tions sus­citées par un tel arti­cle, les auteurs (ou Médi­a­part ?, ce n’est pas clair) ont décidé de l’amender le 20 octo­bre 2020, évo­quant une « approche trop provocatrice ». 

Pré­ci­sion des auteurs : « Or, si je com­prends par­faite­ment pourquoi le couperet anti-con­spi s’abat sur ce bil­let de blog, il me sem­ble par­faite­ment injuste que Medi­a­part ou sa ligne édi­to­ri­ale soient mis sur le banc des accusés, puisqu’ils n’ex­er­cent aucun con­trôle a pri­ori sur les bil­lets de blogs. Et oui, c’est aus­si cela, défendre la lib­erté d’expression… » Cette dernière infor­ma­tion est con­tred­ite par l’exemple du blog de cri­tique lit­téraire évo­qué plus haut, poussé en son temps à la porte de Médi­a­part. Le média ne se gêne pas pour exclure ce qui ne lui plaît pas. Il con­serve ce qui lui plaît. Ce blog et cet arti­cle ne sem­blent pas être pour déplaire à la rédac­tion de Médi­a­part.

L’auteur du blog fait ensuite mine de s’interroger et de ne pas com­pren­dre pourquoi les forces de l’ordre seraient dans « l’incapacité ou le manque de volon­té » de « cap­tur­er vivants les indi­vidus sus­pec­tés de ter­ror­isme ». Le sus­pect en ques­tion était à prox­im­ité du cadavre décapité avec un couteau large de 35 cen­timètres. Les policiers se sont méfiés ? Rien ne dis­ant qu’il n’avait pas autre chose sur lui, par exem­ple une cein­ture d’explosif, une grenade ou un pis­to­let automa­tique. Sans doute « Horslesmurs » a‑t-il une pra­tique habituelle du com­bat con­tre ce genre d’individus et ce genre d’armes, ain­si que du type de sit­u­a­tion dans lesquelles les forces de l’ordre se trou­vent. Une sug­ges­tion : le min­istère de l’intérieur devrait l’envoyer arrêter les indi­vidus sus­pects de ter­ror­isme. Cet auteur aurait ain­si sans doute joué un rôle impor­tant s’il avait été con­duit à l’intérieur du Bat­a­clan, arrê­tant le mas­sacre par les pou­voirs mag­iques de son clavier. Une occa­sion ratée par les forces de l’ordre ?