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Pub­lié le 22 juillet 2019 | Éti­quettes : , , , ,

Tribune : La Marseillaise n’est plus en redressement judiciaire, une victoire à la Phyrrus ?

Première diffusion le 21/02/2019

Nous poursuivons notre série sur la presse communiste, rédigée par un ancien journaliste de la presse communiste. Cet article, plus directement politique, est publié sous forme de tribune. Voir notre précédent article sur L’Humanité ici.

Si l'on en croit un article un peu ancien du Monde, « L’avenir du journal La Marseillaise s’est éclairci mercredi 6 juin 2018 après que le tribunal de commerce de Marseille a acté le plan de continuation du quotidien et a approuvé sa sortie d’une procédure de redressement judiciaire, qui a duré dix-huit mois, a annoncé la directrice du journal, Audrey Garino. (...) ».

Rappelons que ce journal jadis florissant a été fondé clandestinement par la Résistance en 1943 pour « regrouper les patriotes et transmettre les vraies nouvelles ». Il a alors été un organe du Parti communiste français, et il tenait fermement les positions du PCF face au Méridional-La France (droite) et au Provençal (socialiste à la mode Defferre), ses journalistes étaient des « permanents » du Parti. « La Marseillaise, quotidien historique de la gauche, a traversé une succession de difficultés économiques. Au fil des plans sociaux, le journal avait perdu les trois quarts de ses effectifs : de 210 salariés en 2014, à 50 aujourd’hui » nous explique encore le papier du site internet. En proférant un pieux mensonge. La Marseillaise a été un porte parole déterminé du Parti communiste et de la CGT, avant de se fondre dans l'univers bien pensant de la social démocratie mitterrandienne après l'  « Union de la gauche » et l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981. Le « danger communiste » s'est alors fondu dans le mirage social démocrate. Il est loisible d'appeler ce ralliement une stratégie « de gauche », mais de toute évidence, au vu des résultats, elle a été pour le moins contre productive en ce qui concerne la diffusion et la santé de l'entreprise « La Marseillaise » (le quotidien L'Humanité est dans une situation à priori comparable sans doute pour des raisons similaires).

La FI au centre du « deal » ?

Qui est donc la nouvelle directrice ? Audrey Garino, ancienne candidate PCF aux législatives, co-animatrice d'un comité de soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l'élection présidentielle dans le 7e arrondissement de la cité phocéenne. La Marseillaise serait donc à cette aune apparemment associée politiquement à la FI, versus PCF, si l'on comprend bien ce qui s'est construit sous nos yeux. Et pourquoi pas ? Dans ce type d'  « affinités électives », la conjonction à la tête de La Marseillaise d'une élue PC ayant soutenu la candidature de M. Mélenchon, il est difficile de ne pas voir plus qu'une coïncidence. Mais qu'est-ce que le PCF aujourd'hui ? Bien peu de choses si l'on en juge par son poids électoral.

Autrement dit, voir dans cette opération le développement d'une relation organique entre la FI et le PCF au moins à Marseille n'est pas aventuré, d'autant plus que M. Mélenchon est un édile local (élu de la quatrième circonscription des Bouches-du-Rhône) à « vocation nationale ». Mais alors, ce deal, pour quelle politique locale et nationale ? Une nouvelle Union de la Gauche qui a donné les piètres résultats que l'on sait ? La Marseillaise en déroute proposerait donc, dans les affres de sa possible agonie, une passionnante étude de cas pour ce qui est du cadre de la recomposition politique française actuelle.

Le journal a obtenu devant le tribunal de commerce de Marseille un avis favorable du parquet à la poursuite de sa période d'observation jusqu'au 28 mai. On ne voit guère pourtant comment il aura la force de relever les redoutables défis qui l'attendent, au moins sur le plan des moyens rédactionnels.

La Marseillaise avait été mis une première fois en redressement judiciaire en novembre 2014, jusqu'à son rachat en avril 2015 par les éditions des Fédérés, dirigées par le député communiste des Bouches-du-Rhône Pierre Dharéville. En ce qui concerne son nouveau plan de redressement devant le tribunal, La Marseillaise a comme nous l'avions annoncé dans les grandes lignes, défendu la recapitalisation de l'entreprise, avec 700.000 euros du groupe Media, spécialisé dans la communication des entreprises et des collectivités, 300.000 euros du promoteur immobilier Quartus, qui s'est adossé à Nice Matin, et 70.000 euros des Amis de la Marseillaise, qui avaient déjà apporté 600.000 euros.

Nouvelle stratégie éditoriale : la perplexité est de mise

Les ventes du journal oscilleraient entre 10.000 et 15.000 exemplaires (Difficile à vérifier). Il était diffusé dans six départements du Sud-Est (Bouches-du-Rhône, Var, Alpes-de-Haute-Provence, Vaucluse, Gard et Hérault), et proposait deux éditions quotidiennes, Provence et Languedoc, ainsi qu'un supplément week-end. Avec seulement une quinzaine de journalistes si le plan social proposé est appliqué, le journal n'aura plus qu'une seule édition quotidienne et quelques éditions départementales hebdomadaires. Il restreindra sa diffusion aux Bouches-du-Rhône et au Var, désertant quatre départements du Sud-Est.

Parallèlement le journal a révisé sa formule (comme cela se fait souvent en pareil cas), qu’il présente comme « une nouvelle page de sa riche et longue histoire ». Sa mission : « être le quotidien du quotidien en délivrant une information de proximité, être référent de la question sociale et le révélateur des réalités vécues » ainsi que « la caisse de résonance des solutions », dit son éditorial.

Au-delà de l'étrange et amusant jargon utilisé dans cette « profession de foi », la « nouvelle page » de la « riche histoire » de ce journal paraît problématique pour au moins deux raisons. L'une objective : ses équilibres financiers reposent (mal) sur... un concours de boules annuel, le « Mondial à pétanque », par ailleurs d'une grande renommée, une manifestation cycliste (pour quel rapport?) et non essentiellement sur sa diffusion, qui s'est réduite comme peau de chagrin au fil des ans. Autrement dit, pour survivre, comme un modeste salarié mal payé, La Marseillaise a au moins deux « jobs », dont le premier, l'information, son « cœur de cible » originel, est devenue de toute évidence incapable à lui seul de faire vivre l'entreprise. Il lui faudrait donc prioritairement reconquérir un lectorat enfui. Mais comment espérer mobiliser des lecteurs avec des directives chewing gum du type « information de proximité », que pratiquent tous les quotidiens régionaux, dont La Provence, « référent de la question sociale », ce qui est bien vague, « révélateur des réalités vécues », ce qui l'est encore plus, « caisse de résonance des solutions », ce qui tendrait à prouver que PCF et FI ont des solutions pertinentes à tous les problèmes, ce qui se saurait ?

Petit « détail », cette stratégie est celle d'un soutien local PCF de Jean Luc Mélenchon, la nouvelle directrice, et devient donc, indirectement ou pas, volontairement ou pas, une vitrine de la stratégie de la FI. Et avec quels résultats prévisibles ?

Crise des médias et du politique

Nous sommes là de plain pied dans la crise des médias « mainstream », ce que par ailleurs La Marseillaise n'est pas, ou n'est plus. Et sans doute « du politique ».

Avec une telle stratégie sans substance, espère-t-on mobiliser les foules qui aujourd'hui préfèrent souvent mettre des gilets jaunes et aller faire entendre leurs voix dans la rue et sur les rond-points plutôt qu'acheter et lire une presse qui les concerne de moins en moins ?

Quels objectifs clair à la veille des élections européennes ? Rester dans l'UE ? Partir ? Mettre en question l'Euro, le défendre ? Attaquer M. Macron, le défendre (Les députés FI ont refusé de s'associer à la procédure de destitution de M. Macron via la mise en œuvre de l'article 68 de la constitution proposée par l'UPR) ? Quel regard sur les sujets sociétaux (immigration, réfugiés etc...) ? Quelles idées simples du type lutte contre la liberté des mouvements de capitaux instaurée en 1986 qui a autorisé dans les faits les délocalisations industrielles et la paupérisation de notre pays, comme celles d'autres pays de l'UE, tels l'Italie et l'Espagne ? Bref, quoi de concret et de fondamental pour appeler et rassembler des lecteurs citoyens avides d'informations honnêtes, carrées, compréhensibles, et impatients de vivre mieux ? Les sujets, hélas, ne manqueraient pas !

Sommes-nous encore dans le charabia politiquement correct d'une « gauche » qui a depuis longtemps abdiqué ses fondamentaux au profit d'une bien-pensance que l'actuel « patron » du PCF représente assez bien ? Doit-on mettre en cause la compétence des décideurs, leur conformisme, leur aveuglement ? Mystère. Il est difficile de savoir quels sont les ressorts de ce suicide probable et à priori programmé du journal, et d'un parti politique, le PCF, qui en fait rêver plus d'un. Ce qui en l'occurrence est peut-être aussi le cas de la FI, ce que l'avenir nous dira.

Ce qui se conçoit bien...

La seule information claire est donc que l'équipe en place tient mollement les rênes et ne semble pas maîtriser le métier de la presse et ses contraintes. Elle peut en outre, sous toute réserve, être créditée d'être plus ou moins en phase avec la FI. Mais alors, quid de la stratégie FI ?

La seule prévision fondée est que les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, il paraît donc peu vraisemblable que La Marseillaise se survive longtemps. Comment en effet espérer vendre un journal si pauvre en journalistes, sans ligne politique digne de ce nom ? Alors qu'un soutien de M. Mélenchon à la présidentielle, Mme Garino, qui a défendu les couleurs du PCF aux législatives, est à sa tête, cette double casquette ayant pu apparaître comme un atout ?

Nous sommes là aussi, très exactement, au cœur de la crise politique française, quand les élites n'ont plus de lignes compréhensibles par les citoyens, ou trop compréhensibles !

Un journal, l'acte journalistique, peut se résumer grossièrement à trois questions : qui parle, à qui, pour dire quoi ? En ce qui concerne La Marseillaise, à qui, on ne sait pas. Qui, on sait, ceux qui ne partiront qu'au moment du naufrage définitif, après avoir enfilé des lieux communs de bonne compagnie, fidèles reflets de la « ligne éditoriale » politiquement correcte quand les Gilets Jaunes posent de sacrés problèmes politiques de fond. Pour dire quoi ? Des paroles normées, avec du bien, du mal, et la dénonciation de faits dont on évite au maximum de nommer les causes, voire en les inventant. On retrouve cela dans nombre de « grands journaux » en perte de vitesse.

La Marseillaise, et la FI avec elle, paraissent donc, sous toute réserve, en retard d'une révolution idéologique, qui exige des médias et des élus le respect des lecteurs et des citoyens. Et surtout la prise en compte concrète de leurs difficultés et, avec, la dénonciation des origines de ces difficultés. Ainsi renaîtrait, en nombre, le « lecteur citoyen ».

Ces « gens de bien », parmi tant d'autres, n'ont sans doute pas compris la gravité de la situation actuelle, ce qui serait pourtant l'exigence première d'un quotidien d'information, à présent image subliminale d'un parti politique tonitruant. Et le journal et la FI (le PCF compte-t-il encore pour quelque chose?) ont de toute évidence du mal à se centrer sur leur fonction première, informer vraiment pour l'un, informer et ouvrir des perspectives politiques concrètes pour l'autre. Si la France de M. Macron est crise, celle de ses opposants visibles ne l'est probablement pas moins, toutes tendances confondues.

Crédit photo : DR

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