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Tragédie de Crépol : rixe ou agression ?

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31 décembre 2023

Temps de lecture : 4 minutes
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Tragédie de Crépol : rixe ou agression ?

Temps de lecture : 4 minutes

Pre­mière dif­fu­sion le 24 novem­bre 2023

Un bal d’automne dans la Drôme tourne au massacre. Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, à Crépol, une quinzaine d’individus armés de couteaux font irruption dans la salle communale, assassinent Thomas, jeune lycéen, et blessent 16 autres personnes. Un énième “fait divers” qui vient troubler la tranquillité de ce village auvergnat.

Une couverture à géométrie variable

Cette attaque d’une vio­lence inouïe a frap­pé Crépol le week-end du 18 novem­bre 2023. À cette péri­ode, tous les médias main­stream étaient tournés vers l’agression au cut­ter par un vieil­lard de Mourad, un jar­dinier dans le Val-de-Marne dont le camion blo­quait une route, mais n’ont eu aucun mot pour Thomas pen­dant les trois jours suiv­ant l’attaque (Boule­vard Voltaire, 22/11/2023).

Mar­i­on Maréchal a alors pris la parole affir­mant que “Pour un Mourad, il y a cent Thomas” et ajoutant que ce fait divers révèle “les prémices de la guerre civile” et d’une ”guerre eth­nique” (Le Figaro, le 22/11/2023).

« Rixe» employé à la place d’attaque préméditée

Il est intéres­sant de not­er le choix délibéré et sys­té­ma­tique du terme “rixe” dans les pre­miers rap­ports médi­a­tiques. Ce choix séman­tique sem­ble avoir été priv­ilégié pour banalis­er et min­imiser l’importance de ce “fait divers”, en ren­voy­ant à une alter­ca­tion entre jeunes plutôt qu’un acte uni­latéral de vio­lence préméditée. Effec­tive­ment, lors de sa con­férence de presse, le pro­cureur de Valence, Lau­rent de Caigny, avait qual­i­fié l’événement de “rixe générale” et d’”expédi­tion pro­gram­mée” (Valeurs Actuelles, le 20/11/2023).

Cette volon­té de martel­er la notion de “fait divers” con­stitue une réelle stratégie visant, selon cer­tains, à dépoli­tis­er un sujet d’une plus grande ampleur (Valeurs Actuelles, 22/11/2023).

« Planter des blancs »

Alors que la sec­tion de recherche de Greno­ble est chargée de l’enquête, les mil­i­taires assurent – sans rire — qu’il n’y a eu “aucune reven­di­ca­tion religieuse ou poli­tique” et que les faits s’apparentent davan­tage à une “bagarre” ou “une rixe” (Le Figaro, le 19/11/2023).

Comme le rap­porte Le Dauphiné (20/11/2023), des mères s’insurgent : “Cer­tains médias dis­ent qu’il s’agit d’une rixe ou d’un règle­ment de comptes, c’est faux ! On ne peut pas laiss­er dire ça !”. Un jeune homme présent au moment des faits rap­porte que les agresseurs ont dit vouloir “planter des Blancs” et ajoute : “C’était l’horreur. Pour moi c’est claire­ment un atten­tat”.

Entre euphémismes et cachotteries

« Il faut à ce stade rester pru­dent sur l’o­rig­ine des agresseurs » témoigne une source proche de l’enquête dans Le Parisien, BFMTV fait état d’une “rixe”, d’une “bagarre” et du “pain bénit pour l’extrême droite” que con­stituerait cette affaire.

France Info s’est aus­si vu attribuer une note de la com­mu­nauté sur le réseau social X suite à sa descrip­tion de l’at­taque mortelle de same­di soir comme une “rixe en marge d’une fête à Crépol”. Cette note souligne que “la manière dont l’in­for­ma­tion était présen­tée de manière trompeuse. Il s’est agi d’un meurtre, de ten­ta­tives de meurtre, coups et vio­lence en bande organ­isée com­mis par des jeunes con­tre les par­tic­i­pants paci­fiques à une fête de vil­lage”. En effet, le terme “rixe” fait davan­tage allu­sion à une querelle vio­lente dans un lieu pub­lic, entre deux groupes antag­o­nistes, et non à une telle agres­sion con­clue par le meurtre d’un ado­les­cent et les blessures d’autres inno­cents. Ce même média a préféré accuser l’”instru­men­tal­i­sa­tion” et la “surenchère de la récupéra­tion poli­tique” de la part d’une par­tie de la droite (Fran­ce­In­fo, le 21/11/2023).

En réal­ité, l’enquête est menée pour “ten­ta­tives de meurtre, de coups et de vio­lences en bande organ­isée” (Le Dauphiné, le 22/11/2023).

De nom­breux témoins s’agacent des ter­mes util­isés par les pub­li­ca­tions sus­nom­mées, min­imisant la réelle ampleur de l’événe­ment, comme Emmanuelle, l’une des organ­isatri­ces du bal affir­mant : « C’é­tait une attaque pas une rixe ou une bagarre ! Y’avait du sang partout… Des gens essayaient de sauver Thomas » (Le Parisien) ou encore Léo, l’un de ses amis “On a la haine, Per­son­nelle­ment j’ai un sen­ti­ment de vio­lence incon­trôlable” .

Une affaire Lola bis

Comme Lola ou encore Enzo, et tant d’autres inno­cents, Thomas sera rapi­de­ment oublié, n’aura pas de minute de silence à l’Assemblée nationale, et ne sera pas élevé au rang de “petit ange par­ti trop tôt”. L’appareil médi­a­tique préfèr­era se con­forter dans la pusil­la­nim­ité, renonçant une nou­velle fois à énon­cer la réalité.

Voir aus­si : Affaire Lola : La fab­rique du men­songe, un titre mérité par France 5