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Situation de la presse en Hongrie : une impitoyable guerre de tranchées. Troisième partie

7 août 2020

Temps de lecture : 7 minutes
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Situation de la presse en Hongrie : une impitoyable guerre de tranchées. Troisième partie

Red­if­fu­sion esti­vale 2020. Pre­mière dif­fu­sion le 17 jan­vi­er 2020

Depuis le retour de Viktor Orbán au pouvoir en Hongrie en 2010, plusieurs organes de l’Union européenne critiquent la situation de la presse en Hongrie, et s’inquiètent d’une dérive en faveur du gouvernement chrétien-conservateur. Qu’en est-il vraiment de la situation des médias en Hongrie ? Comment en est-on arrivé à cette situation ? Quelle est la place des fameux « oligarques » dans l’évolution de la situation de la presse en Hongrie ? Troisième et dernière partie de notre enquête.

La construction à l’étranger d’une narration unilatérale et hostile

La recherche d’appuis extérieurs pour les forces libérales de Hon­grie n’est pas nou­velle. Dès 1992, Orbán, refu­sant des deman­des de George Soros, devient sus­pect dans la presse inter­na­tionale après en avoir été le chou­chou.

Les rap­ports inqui­ets d’institutions, d’ONG et d’organismes liés à la galax­ie Soros, à la CIA ou encore à l’Allemagne sont légion, surtout en matière de « lib­erté de la presse ». Face à l’habileté poli­tique et au sou­tien pop­u­laire de M. Vik­tor Orbán, les réseaux libéraux ten­tent de faire pres­sion de l’extérieur. Ils sont pour cela aidés par de nom­breux relais étrangers : les press­es alle­mande, française, bri­tan­nique, améri­caine et autres se font les relais de quelques jour­nal­istes et activistes spé­cial­isés dans la com­mu­ni­ca­tion vers l’international.

Les dif­férents cor­re­spon­dants et fixeurs présents en Hon­grie sont peu nom­breux et con­stam­ment sol­lic­ités, tout comme les experts et penseurs favoris de la presse occi­den­tale, toute entière hos­tile au gou­verne­ment de M. Vik­tor Orbán. En langue française, ce sont les jour­nal­istes rad­i­cale­ment de gauche libérale tels que Flo­rence la Bruyère ou Joël Le Pavous qui sont les prin­ci­paux con­tacts et sources d’information pour leurs col­lègues de métro­pole. Mais on peut encore citer le pure-play­er indépen­dant de gauche du Cour­ri­er d’Europe cen­trale, proche de Médi­a­part, dont les prin­ci­paux auteurs sont égale­ment sol­lic­ités par leurs con­frères fran­coph­o­nes de même ten­dance poli­tique.

La plu­part des médias en langue étrangère trai­tant de la Hon­grie sont ain­si hos­tiles au gou­verne­ment. Côté Fidesz, la réac­tion est tar­dive et cen­tral­isée, très mar­quée par l’emprunte gou­verne­men­tale : About Hun­gary et Hun­gary Today sont deux médias gérés par le gou­verne­ment hon­grois. En langue française, seul le pure-play­er indépen­dant Viseg­rád Post, proche du groupe Lib­ertés, peut être classé comme pro-gou­verne­men­tal.

État des lieux concret

Selon le site de l’ONG Mérték soutenue prin­ci­pale­ment par l’Open Soci­ety Foun­da­tions, la part des médias de ser­vice pub­lic, du KESMA et des autres médias pro-gou­verne­men­taux représente 77,8% du cap­i­tal médi­a­tique, les médias « indépen­dants » – com­pren­dre, d’opposition – représen­tant 22,2% du cap­i­tal médi­a­tique (en 2017). Des chiffres incer­tains qui inter­ro­gent sur le rap­port de force médi­a­tique en Hon­grie.

Mais les don­nées mis­es en avant par l’insti­tut Nézőpont, proche quant à lui du gou­verne­ment, per­me­t­tent d’en rel­a­tivis­er l’importance. Nézőpont dévoile fin 2018 la portée, en ter­mes d’audience absolue, des médias pro- et anti-gou­verne­ment pour l’année 2018.

Com­para­i­son des capac­ités d’audience des médias :

  • Anti-gou­verne­men­taux : 4 440 630
  • Pro-gou­verne­men­taux : 3 092 527 (dont KESMA : 2 232 062)

Par caté­gorie de média :

  • TV : 54% anti, 46% pro
  • Radio : 53% anti, 47% pro
  • Papi­er : 28% anti, 72% pro
  • Inter­net : 71% anti, 29% pro

Au total, la répar­ti­tion des audi­ences en général est la suiv­ante : 59% d’audience pour les médias anti-gou­verne­men­taux et 41% d’audience pour les médias pro-gou­verne­men­taux fin 2018. Avec de pos­si­bles erreurs de cal­cul à la marge, des chiffres qui sem­blent proches d’un 50/50.

Tout cela s’accompagne d’une assez grande vital­ité de la presse et nom­breux sont les nou­veaux médias à se lancer ces dernières années. Nous pour­rions citer en guise d’exemple le nou­veau jour­nal papi­er heb­do­madaire Mag­yar Hang, fondé par les libéraux orphe­lins du Mag­yar Nemzet arrêté en 2018 ; Azon­nali, site libéral de gauche et indépen­dant qui cherche à se démar­quer des autres sites libéraux par son tra­vail de recherche, des reportages, et une plus grande impar­tial­ité ; Neo-Kohn, média pro-israélien, libéral de droite ; Válasz online, héri­ti­er indépen­dant du défunt Heti Válasz, site libéral cen­triste et hos­tile au gou­verne­ment ; mais aus­si Vad­ha­jtá­sok, média indépen­dant d’information dans un style décalé, pop­u­laire et sou­vent vul­gaire, ani­mé par des ultras de foot pro-Orbán, qui font du « trol­lage » vidéo dans des événe­ments de gauche et qui par­ticipent à dif­fuser en Hon­grie des infor­ma­tions du type « Fdes­ouche ».

Sur internet

En ligne, un tour d’horizon rapi­de donne une bonne idée des rap­ports de force. En novem­bre 2019, la répar­ti­tion des prin­ci­paux médias poli­tiques en ligne par­mi les 50 sites les plus con­sultés est la suiv­ante :

Pro-gou­verne­mentAnti-gou­verne­ment
Posi­tionNomVis­i­teurs uniques par jourPosi­tionNomVis­i­teurs uniques par jour
4eOrigo.hu710 0001e Index.hu843 849
24e Borsonline.hu *195 2532e Blikk.hu *733 068
44e Tv2.hu *99 8293e 24.hu727 751
   6e Hvg.hu460 160
   10e 444.hu368 135
   18e Napi.hu238 646
   26e Atv.hu *161 501
   41e Rtl.hu *103 788
   50e Rtlmost.hu *91 752

* Ces sites ne sont pas majori­taire­ment con­cen­trés sur la poli­tique, mais trait­ent régulière­ment de ques­tions poli­tiques.

Conclusion : méthodes lourdes côté Orbán, militantisme masqué de l’autre

Comme nous l’avons vu, la sit­u­a­tion médi­a­tique en Hon­grie est plus com­plexe que ce qu’il nous est en général don­né à croire. La lib­erté d’expression est réelle en Hon­grie, et même moins con­trainte qu’en France. Cepen­dant le champ médi­a­tique hon­grois est polar­isé par deux forces très hos­tiles l’une par rap­port à l’autre et qui sont dans une lutte acharnée d’influence.

D’une part, le pôle dom­i­nant sans dis­con­tinu depuis trente ans, le pôle libéral de gauche, aligné sur les médias prin­ci­paux des pays occi­den­taux, pro­mo­teur de la société ouverte et de l’économie néolibérale. Accu­sant une perte pro­gres­sive de son influ­ence à l’échelle nationale sous les gou­verne­ments suc­ces­sifs du Pre­mier min­istre Vik­tor Orbán depuis 2010, subis­sant l’absence de sou­tient éta­tique locale­ment, la presse libérale joue un rôle auto-attribué de con­tre-pou­voir à Vik­tor Orbán et à son « régime », pour repren­dra la ter­mi­nolo­gie employée. Béné­fi­ciant de nom­breux sou­tiens dans les milieux poli­tiques, cul­turels et académiques occi­den­taux, dans les insti­tu­tions inter­na­tionales et étant la source d’information et d’opinion des médias occi­den­taux, le camp des médias libéraux hon­grois a comme points forts la télévi­sion, la radio et surtout les médias en ligne où ils domi­nent sans con­teste. Leur pub­lic cible : les élites de cen­tre-ville mon­di­al­isées, les cadres et les urbains employés du ter­ti­aire, les étu­di­ants et une petite par­tie des class­es défa­vorisées.

D’autre part, bien que se ren­forçant d’année en année, le bloc médi­a­tique pro-gou­verne­ment a du mal à rat­trap­er son retard, mal­gré le suivi d’une stratégie âgée de plus de vingt ans et mise en place en con­tinu depuis 2010. Prof­i­tant des change­ments pro­fonds du marché de la presse écrite, le camp « illibéral » de M. Vik­tor Orbán a su s’imposer mas­sive­ment dans la PQR, les médias gra­tu­its et la presse papi­er en général, où il domine avec 72% du lec­torat acquis. Son cœur de cible : les pop­u­la­tions rurales, les arti­sans et indépen­dants, les retraités, et la classe moyenne, ain­si qu’une grande par­tie des class­es défa­vorisées.

La stratégie du Fidesz s’inscrit dans une logique de ren­force­ment du vote pop­u­laire et rur­al, par oppo­si­tion aux médias libéraux qui se focalisent sur les urbains et les jeunes, d’où leur sur­représen­ta­tion sur inter­net, où les forces pro-gou­verne­men­tales n’ont pas su trou­ver la for­mule pour met­tre à mal la dom­i­na­tion écras­ante des médias d’opposition. Autre dif­férence de l’ordre de la philoso­phie poli­tique et énon­cé claire­ment en décem­bre 2019 par le chargé de com­mu­ni­ca­tion inter­na­tionale du gou­verne­ment hon­grois Zoltán Kovács : la presse n’a pas pour mis­sion de con­trôler le pou­voir, et les jour­nal­istes « indépen­dants » sont des activistes poli­tiques.

Des médias étrangers hostiles

Autre élé­ment impor­tant mais impos­si­ble à mesur­er : l’influence de part et d’autre dans les médias étrangers. Ne béné­fi­ciant d’aucun relais offi­ciel type agence de presse (la ten­ta­tive de mon­ter une agence de presse inter­na­tionale nom­mée V4NA – pro­priété de proches du gou­verne­ment et de Medi­a­works – ayant échoué à l’heure actuelle) et n’ayant pas d’influenceurs sous con­trôle en dehors de la mag­yaro­phonie, le gou­verne­ment hon­grois est dans les médias occi­den­taux main­stream en sit­u­a­tion de faib­lesse et sem­ble inca­pable d’inverser la ten­dance, vraisem­blable­ment par manque de con­nais­sance des mécan­ismes d’influence occi­den­taux.

Cette absence de con­nais­sance de mécan­ismes d’influence et de com­mu­ni­ca­tion con­tem­po­raines est par ailleurs une des prin­ci­pales failles du « sys­tème médi­a­tique d’Orbán ». La ver­ti­cal­ité et la rigid­ité du bloc médi­a­tique orban­ien, cristallisé par la taille mod­este du pays – et donc carencé en élé­ments utiles et doués –, la crainte de nou­velles trahisons, et un com­plexe d’infériorité par rap­port aux socio-libéraux poussent l’exécutif hon­grois à vouloir tout sur­veiller et pilot­er. Le site pro-gou­verne­men­tal mais rel­a­tive­ment indépen­dant Pesti Srá­cok qual­i­fie de « com­man­do per­ro­quet », la propen­sion des médias pro-gou­verne­men­taux à répéter en boucle la même chose et appli­quer fâcheuse­ment le copié-col­lé. Une démarche qui évoque d’anciennes tech­niques de com­mu­ni­ca­tion – d’une époque où on appelait cela de la pro­pa­gande, avant que le terme ne revête une con­no­ta­tion péjo­ra­tive.

La com­mu­ni­ca­tion for­cée, répéti­tive, en somme, le marte­lage de cer­tains mes­sages de com­mu­ni­ca­tion (notam­ment sur les migrants, sur Brux­elles ou encore sur George Soros) ont épuisé le sou­tien d’une par­tie de l’intelligentsia de droite et ne per­me­t­tent pas ou peu de gag­n­er de nou­veaux lecteurs/spectateurs/électeurs.

Un change­ment sem­ble toute­fois sur­venir dans cette guerre de tranchée ini­tiée par l’ambition de Vik­tor Orbán de ne pas aban­don­ner à jamais les médias aux libéraux. Suite aux élec­tions munic­i­pales et régionales d’octobre 2019, à l’issue desquelles l’opposition a gag­né 10 des 23 prin­ci­pales villes, mais surtout, la cap­i­tale, Budapest, le Fidesz s’est remis en cause. Et de façon publique, à tra­vers ses influ­enceurs dans divers arti­cles et émis­sions, recon­nais­sant avoir été mal­adroits et exces­sifs dans la forme. En par­al­lèle, les nou­veaux maires d’arrondissement ou de com­munes qui font par­tie de la coali­tion de l’opposition unie (con­tre le Fidesz) ont déjà pris des mesures restric­tives ou men­acé des jour­naux pro-gou­verne­ment dis­tribués locale­ment. L’année 2020 com­mence d’ailleurs fort avec la réponse d’Orbán à un jour­nal­iste d’Index.hu durant la séance annuelle de ques­tions-répons­es sans fil­tre avec la presse. Alors que ce dernier l’interrogeait sur la dom­i­na­tion de la presse pro-Orbán, le Pre­mier min­istre hon­grois a fait remar­quer que les médias opposés au gou­verne­ment étaient une fois de plus très majori­taires : « si là, soudain, nous fai­sions un vote pour savoir si ce gou­verne­ment doit pour­suiv­re son tra­vail ou pas, alors je perdrais l’élection à 20 con­tre 80% ».

Liberté d’expression réelle mais dégradation de la qualité

La sit­u­a­tion de la presse en Hon­grie n’est donc pas inquié­tante du point de vue de la lib­erté d’expression ou de la lib­erté de la presse. Peu de pays peu­vent se tar­guer d’avoir deux pôles opposés capa­ble de s’affronter au sein d’un État de droit. Peu de pays peu­vent aus­si se van­ter d’avoir une presse si vivace et aus­si lue. En revanche, la dégra­da­tion pro­gres­sive de la qual­ité – HVG en étant l’exemple le plus désolant – des médias est une vraie source d’inquiétude. Mais là aus­si, il ne s’agit pas d’un mal pure­ment hon­grois : la presse, con­t­a­m­inée par le culte inter­net de l’immédiateté et l’obsession de tout traiter, accuse une dégra­da­tion de sa qual­ité générale, quel que soit le camp. Sen­sa­tion­nal­isme, traite­ment super­fi­ciel et pré­cip­ité, cat­a­strophisme, exagéra­tions, repris­es d’éléments d’ingénierie sociale, attaques ad hominem, pro­liféra­tion des papiers d’opinion et banal­i­sa­tion des insultes : voilà le vrai dan­ger qui guette la presse hon­groise.

Une sit­u­a­tion à suiv­re bien­tôt d’encore plus près grâce à l’Observatoire hon­grois du jour­nal­isme pour ceux qui maîtrisent la langue.

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