Accueil | Actualités | Dossiers | Situation de la presse en Hongrie : une impitoyable guerre de tranchées. Troisième partie

Situation de la presse en Hongrie : une impitoyable guerre de tranchées. Troisième partie

Depuis le retour de Viktor Orbán au pouvoir en Hongrie en 2010, plusieurs organes de l’Union européenne critiquent la situation de la presse en Hongrie, et s’inquiètent d’une dérive en faveur du gouvernement chrétien-conservateur. Qu’en est-il vraiment de la situation des médias en Hongrie ? Comment en est-on arrivé à cette situation ? Quelle est la place des fameux « oligarques » dans l’évolution de la situation de la presse en Hongrie ? Troisième et dernière partie de notre enquête.

La construction à l’étranger d’une narration unilatérale et hostile

La recherche d’appuis extérieurs pour les forces libérales de Hongrie n’est pas nouvelle. Dès 1992, Orbán, refusant des demandes de George Soros, devient suspect dans la presse internationale après en avoir été le chouchou.

Les rapports inquiets d’institutions, d’ONG et d’organismes liés à la galaxie Soros, à la CIA ou encore à l’Allemagne sont légion, surtout en matière de « liberté de la presse ». Face à l’habileté politique et au soutien populaire de M. Viktor Orbán, les réseaux libéraux tentent de faire pression de l’extérieur. Ils sont pour cela aidés par de nombreux relais étrangers : les presses allemande, française, britannique, américaine et autres se font les relais de quelques journalistes et activistes spécialisés dans la communication vers l’international.

Les différents correspondants et fixeurs présents en Hongrie sont peu nombreux et constamment sollicités, tout comme les experts et penseurs favoris de la presse occidentale, toute entière hostile au gouvernement de M. Viktor Orbán. En langue française, ce sont les journalistes radicalement de gauche libérale tels que Florence la Bruyère ou Joël Le Pavous qui sont les principaux contacts et sources d’information pour leurs collègues de métropole. Mais on peut encore citer le pure-player indépendant de gauche du Courrier d’Europe centrale, proche de Médiapart, dont les principaux auteurs sont également sollicités par leurs confrères francophones de même tendance politique.

La plupart des médias en langue étrangère traitant de la Hongrie sont ainsi hostiles au gouvernement. Côté Fidesz, la réaction est tardive et centralisée, très marquée par l’emprunte gouvernementale : About Hungary et Hungary Today sont deux médias gérés par le gouvernement hongrois. En langue française, seul le pure-player indépendant Visegrád Post, proche du groupe Libertés, peut être classé comme pro-gouvernemental.

État des lieux concret

Selon le site de l’ONG Mérték soutenue principalement par l’Open Society Foundations, la part des médias de service public, du KESMA et des autres médias pro-gouvernementaux représente 77,8% du capital médiatique, les médias « indépendants » – comprendre, d’opposition – représentant 22,2% du capital médiatique (en 2017). Des chiffres incertains qui interrogent sur le rapport de force médiatique en Hongrie.

Mais les données mises en avant par l’institut Nézőpont, proche quant à lui du gouvernement, permettent d’en relativiser l’importance. Nézőpont dévoile fin 2018 la portée, en termes d’audience absolue, des médias pro- et anti-gouvernement pour l’année 2018.

Comparaison des capacités d’audience des médias :

  • Anti-gouvernementaux : 4 440 630
  • Pro-gouvernementaux : 3 092 527 (dont KESMA : 2 232 062)

Par catégorie de média :

  • TV : 54% anti, 46% pro
  • Radio : 53% anti, 47% pro
  • Papier : 28% anti, 72% pro
  • Internet : 71% anti, 29% pro

Au total, la répartition des audiences en général est la suivante : 59% d’audience pour les médias anti-gouvernementaux et 41% d’audience pour les médias pro-gouvernementaux fin 2018. Avec de possibles erreurs de calcul à la marge, des chiffres qui semblent proches d’un 50/50.

Tout cela s’accompagne d’une assez grande vitalité de la presse et nombreux sont les nouveaux médias à se lancer ces dernières années. Nous pourrions citer en guise d’exemple le nouveau journal papier hebdomadaire Magyar Hang, fondé par les libéraux orphelins du Magyar Nemzet arrêté en 2018 ; Azonnali, site libéral de gauche et indépendant qui cherche à se démarquer des autres sites libéraux par son travail de recherche, des reportages, et une plus grande impartialité ; Neo-Kohn, média pro-israélien, libéral de droite ; Válasz online, héritier indépendant du défunt Heti Válasz, site libéral centriste et hostile au gouvernement ; mais aussi Vadhajtások, média indépendant d’information dans un style décalé, populaire et souvent vulgaire, animé par des ultras de foot pro-Orbán, qui font du « trollage » vidéo dans des événements de gauche et qui participent à diffuser en Hongrie des informations du type « Fdesouche ».

Sur internet

En ligne, un tour d’horizon rapide donne une bonne idée des rapports de force. En novembre 2019, la répartition des principaux médias politiques en ligne parmi les 50 sites les plus consultés est la suivante :

Pro-gouvernementAnti-gouvernement
PositionNomVisiteurs uniques par jourPositionNomVisiteurs uniques par jour
4eOrigo.hu710 0001e Index.hu843 849
24e Borsonline.hu *195 2532e Blikk.hu *733 068
44e Tv2.hu *99 8293e 24.hu727 751
   6e Hvg.hu460 160
   10e 444.hu368 135
   18e Napi.hu238 646
   26e Atv.hu *161 501
   41e Rtl.hu *103 788
   50e Rtlmost.hu *91 752

* Ces sites ne sont pas majoritairement concentrés sur la politique, mais traitent régulièrement de questions politiques.

Conclusion : méthodes lourdes côté Orbán, militantisme masqué de l’autre

Comme nous l’avons vu, la situation médiatique en Hongrie est plus complexe que ce qu’il nous est en général donné à croire. La liberté d’expression est réelle en Hongrie, et même moins contrainte qu’en France. Cependant le champ médiatique hongrois est polarisé par deux forces très hostiles l’une par rapport à l’autre et qui sont dans une lutte acharnée d’influence.

D’une part, le pôle dominant sans discontinu depuis trente ans, le pôle libéral de gauche, aligné sur les médias principaux des pays occidentaux, promoteur de la société ouverte et de l’économie néolibérale. Accusant une perte progressive de son influence à l’échelle nationale sous les gouvernements successifs du Premier ministre Viktor Orbán depuis 2010, subissant l’absence de soutient étatique localement, la presse libérale joue un rôle auto-attribué de contre-pouvoir à Viktor Orbán et à son « régime », pour reprendra la terminologie employée. Bénéficiant de nombreux soutiens dans les milieux politiques, culturels et académiques occidentaux, dans les institutions internationales et étant la source d’information et d’opinion des médias occidentaux, le camp des médias libéraux hongrois a comme points forts la télévision, la radio et surtout les médias en ligne où ils dominent sans conteste. Leur public cible : les élites de centre-ville mondialisées, les cadres et les urbains employés du tertiaire, les étudiants et une petite partie des classes défavorisées.

D’autre part, bien que se renforçant d’année en année, le bloc médiatique pro-gouvernement a du mal à rattraper son retard, malgré le suivi d’une stratégie âgée de plus de vingt ans et mise en place en continu depuis 2010. Profitant des changements profonds du marché de la presse écrite, le camp « illibéral » de M. Viktor Orbán a su s’imposer massivement dans la PQR, les médias gratuits et la presse papier en général, où il domine avec 72% du lectorat acquis. Son cœur de cible : les populations rurales, les artisans et indépendants, les retraités, et la classe moyenne, ainsi qu’une grande partie des classes défavorisées.

La stratégie du Fidesz s’inscrit dans une logique de renforcement du vote populaire et rural, par opposition aux médias libéraux qui se focalisent sur les urbains et les jeunes, d’où leur surreprésentation sur internet, où les forces pro-gouvernementales n’ont pas su trouver la formule pour mettre à mal la domination écrasante des médias d’opposition. Autre différence de l’ordre de la philosophie politique et énoncé clairement en décembre 2019 par le chargé de communication internationale du gouvernement hongrois Zoltán Kovács : la presse n’a pas pour mission de contrôler le pouvoir, et les journalistes « indépendants » sont des activistes politiques.

Des médias étrangers hostiles

Autre élément important mais impossible à mesurer : l’influence de part et d’autre dans les médias étrangers. Ne bénéficiant d’aucun relais officiel type agence de presse (la tentative de monter une agence de presse internationale nommée V4NA – propriété de proches du gouvernement et de Mediaworks – ayant échoué à l’heure actuelle) et n’ayant pas d’influenceurs sous contrôle en dehors de la magyarophonie, le gouvernement hongrois est dans les médias occidentaux mainstream en situation de faiblesse et semble incapable d’inverser la tendance, vraisemblablement par manque de connaissance des mécanismes d’influence occidentaux.

Cette absence de connaissance de mécanismes d’influence et de communication contemporaines est par ailleurs une des principales failles du « système médiatique d’Orbán ». La verticalité et la rigidité du bloc médiatique orbanien, cristallisé par la taille modeste du pays – et donc carencé en éléments utiles et doués –, la crainte de nouvelles trahisons, et un complexe d’infériorité par rapport aux socio-libéraux poussent l’exécutif hongrois à vouloir tout surveiller et piloter. Le site pro-gouvernemental mais relativement indépendant Pesti Srácok qualifie de « commando perroquet », la propension des médias pro-gouvernementaux à répéter en boucle la même chose et appliquer fâcheusement le copié-collé. Une démarche qui évoque d’anciennes techniques de communication – d’une époque où on appelait cela de la propagande, avant que le terme ne revête une connotation péjorative.

La communication forcée, répétitive, en somme, le martelage de certains messages de communication (notamment sur les migrants, sur Bruxelles ou encore sur George Soros) ont épuisé le soutien d’une partie de l’intelligentsia de droite et ne permettent pas ou peu de gagner de nouveaux lecteurs/spectateurs/électeurs.

Un changement semble toutefois survenir dans cette guerre de tranchée initiée par l’ambition de Viktor Orbán de ne pas abandonner à jamais les médias aux libéraux. Suite aux élections municipales et régionales d’octobre 2019, à l’issue desquelles l’opposition a gagné 10 des 23 principales villes, mais surtout, la capitale, Budapest, le Fidesz s’est remis en cause. Et de façon publique, à travers ses influenceurs dans divers articles et émissions, reconnaissant avoir été maladroits et excessifs dans la forme. En parallèle, les nouveaux maires d’arrondissement ou de communes qui font partie de la coalition de l’opposition unie (contre le Fidesz) ont déjà pris des mesures restrictives ou menacé des journaux pro-gouvernement distribués localement. L’année 2020 commence d’ailleurs fort avec la réponse d’Orbán à un journaliste d’Index.hu durant la séance annuelle de questions-réponses sans filtre avec la presse. Alors que ce dernier l’interrogeait sur la domination de la presse pro-Orbán, le Premier ministre hongrois a fait remarquer que les médias opposés au gouvernement étaient une fois de plus très majoritaires : « si là, soudain, nous faisions un vote pour savoir si ce gouvernement doit poursuivre son travail ou pas, alors je perdrais l’élection à 20 contre 80% ».

Liberté d’expression réelle mais dégradation de la qualité

La situation de la presse en Hongrie n’est donc pas inquiétante du point de vue de la liberté d’expression ou de la liberté de la presse. Peu de pays peuvent se targuer d’avoir deux pôles opposés capable de s’affronter au sein d’un État de droit. Peu de pays peuvent aussi se vanter d’avoir une presse si vivace et aussi lue. En revanche, la dégradation progressive de la qualité – HVG en étant l’exemple le plus désolant – des médias est une vraie source d’inquiétude. Mais là aussi, il ne s’agit pas d’un mal purement hongrois : la presse, contaminée par le culte internet de l’immédiateté et l’obsession de tout traiter, accuse une dégradation de sa qualité générale, quel que soit le camp. Sensationnalisme, traitement superficiel et précipité, catastrophisme, exagérations, reprises d’éléments d’ingénierie sociale, attaques ad hominem, prolifération des papiers d’opinion et banalisation des insultes : voilà le vrai danger qui guette la presse hongroise.

Une situation à suivre bientôt d’encore plus près grâce à l’Observatoire hongrois du journalisme pour ceux qui maîtrisent la langue.

Puisque vous êtes là, une minute d’attention s’il vous plaît…

Appels aux dons

…nous avons une petite faveur à vous demander. Vous êtes chaque jour plus nombreux à nous lire. Le travail de l’Observatoire du journalisme (Ojim) est unique. Chaque jour nous contribuons à « vous informer sur ceux qui vous informent », à nous battre pour la liberté d’expression, pour le pluralisme dans les médias, contre les censures.

Tout ceci se fait avec une petite équipe motivée, certains sont bénévoles mais la plupart sont des journalistes indépendants ou des étudiants en journalisme qui sont rémunérés. La majorité des rédacteurs, le webmestre, le manager des réseaux sociaux, l’infographiste, le vidéaste, le dessinateur sont rémunérés. Nous aider c’est préserver notre indépendance et conforter une voix attaquée en justice par Ramzi Khiroun, numéro 2 du groupe Lagardère, pour nous faire taire. Votre don est éligible à un reçu fiscal de 66%. Un don de 50 € ne vous coûtera que 16 €. Un don de 100 € vous revient à 33 €. Un don même minime est un encouragement, cela ne vous prend qu’une minute. D’avance merci !

Claude Chollet
Président de l'Ojim

Share This