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Quotidien de Yann Barthès : mensonges et dérision. Troisième partie

1 février 2020

Temps de lecture : 6 minutes
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Quotidien de Yann Barthès : mensonges et dérision. Troisième partie

Nous avons déjà pub­lié les deux pre­mières par­ties de notre dossier sur l’émission Quo­ti­di­en de Yann Barthès, voici la dernière par­tie. L’ensemble du dossier, joli­ment maque­t­té, est réservé à nos sou­tiens dona­teurs. Pour le recevoir il vous suf­fit de faire un don en men­tion­nant « dossier Quo­ti­di­en » et vous le recevrez par retour. Pour nous aider c’est ici.

Le talk show de Yann Barthès, l’un des premiers de la télévision française, hisse l’infotainment au rang de messe quotidienne. Si la liturgie est hybride, le catéchisme progressiste y est martelé de manière orthodoxe, quitte à faire avaler n’importe quoi aux fidèles. Décryptage en trois parties, troisième et dernière partie.

Ce n’est pas parce que les comiques de Quo­ti­di­en tour­nent tout en déri­sion et qu’ils pro­duisent essen­tielle­ment du vide qu’ils n’ont pas pour autant un avis très arrêté sur la marche du monde et des vel­léités de l’imposer avec bru­tal­ité à leurs téléspec­ta­teurs. La méth­ode n’est pas directe­ment autori­taire, elle l’est insi­dieuse­ment, c’est-à-dire qu’il y a un sous-enten­du très prég­nant, comme chez France Inter, délim­i­tant la doxa com­mune dans des bornes strictes. On n’impose pas directe­ment ce con­tenu, donc, mais on met en scène une bande qui com­mu­nie sur ce con­tenu et exclut impi­toy­able­ment quiconque y dérogerait. Ricaner avec les élus ou être ban­ni hors de la bande, hors légitim­ité sociale, presque hors human­ité, voilà le chan­tage implicite auquel est soumis le spec­ta­teur. Et pour défendre la doxa, celle d’un pro­gres­sisme libéral, mon­di­al­iste et mul­ti­cul­turel avec larmes et pail­lettes, tout est per­mis : men­songe, obses­sion, mau­vaise foi, déni.

Cibles

Si l’équipe d’adulescents rica­neurs et débrail­lés autour de Yann Barthès est cen­sée incar­n­er la norme du « cool », leur antithèse est vite perçue au fil des émis­sions tant elle représente la cible per­ma­nente des moqueries les plus acerbes : l’ancienne Europe tra­di­tion­nelle. Le 21 octo­bre, Ali­son Wheel­er raille les lec­tri­ces de France Dimanche et le « sénior har­cèle­ment » (tout est per­mis con­tre les vieux). Dans la même émis­sion, on ridi­culise le mariage de Jean-Christophe Napoléon avec Olympia d’Arco-Zinneberg, moquant leur pré­sumée con­san­guinité. En réal­ité, le prince impér­i­al est cousin au cinquième degré d’un par­ent de sa femme, Grafin von Arco-Zin­neberg, par­en­té beau­coup moins proche que celle qui peut exis­ter dans les mariages musul­mans de tra­di­tion endogame, lesquels ne risquent pas d’être ridi­culisés par Quo­ti­di­en qui s’acharne ici à réac­tiv­er les préjugés con­tre la noblesse avant d’humilier deux petites cousines trop bien élevées qui sont présentes aux noces en ressor­tant des images d’archive. Le 23 octo­bre, Wheel­er en remet une couche sur le vieux Blanc avec « Ushuaïa Mature ». On l’aura com­pris : il doit dis­paraître.

L’allié banlieusard

Et pour pré­cip­iter la dis­pari­tion du vieil Européen clas­sique, le jeune bour­geois de gauche blanc (qui domine le pan­el) souhaite s’allier au jeune immi­gré ban­lieusard, dont la cul­ture lui est pour­tant en par­tie tout autant étrangère, qu’importe, il val­orise celle-là ; quant à son incul­ture, il l’oublie. Toute la dernière semaine d’octobre, Azze­dine Ahmed-Chaouch est envoyé au reportage au Lou­vres où se lance la grande expo­si­tion sur Léonard de Vin­ci. Dès le pre­mier jour de reportage, notre sym­pa­thique ban­lieusard désigne « Le Radeau de la Méduse » et l’attribue à Delacroix. Le lende­main, Barthès présen­tera ses excus­es et redonnera son tableau à Géri­cault devant l’air un peu gêné de notre can­cre du 9.3. qui man­i­feste­ment ne pos­sède pas les codes de la cul­ture clas­sique européenne, mais à qui on demande pour­tant d’en par­ler. « La chouma ! », lâche-t-il en con­statant comme il est dif­fi­cile de sécuris­er les œuvres exposées. Pour évo­quer le dif­férend inter­venu entre la France et l’Italie au sujet de Vin­ci, Chaouch, le 22, demande à une jour­nal­iste ital­i­enne : « Il n’y a pas que le foot qui crée des rival­ités France-Ital­ie ? » revenant à ses repères : rap, foot, jeux vidéos… Ou Jay‑Z et Bey­on­cé, qui ont récem­ment tourné un clip dans le plus grand musée du monde, et dont Chaouch et ses col­lègues imi­tent les choré­gra­phies grotesques, beau­coup plus à l’aise avec la sous-cul­ture d’immigrés mon­di­al­isés qu’avec un décor qui leur reste fon­da­men­tale­ment étranger.

Flagrants dénis

« La sécu­rité en pre­mier, on est envahis ! » Qui lance ce cri d’alarme ? Un skin­head aviné chez les Chtis ? Non, une dame noire inter­viewée à Mamoud­zou qui par­le de la sit­u­a­tion cri­tique de May­otte. Mais aucune réac­tion de la part de la jour­nal­iste qui finit par trou­ver une Blanche suff­isam­ment can­dide et crim­inelle pour vouloir abolir toute fron­tière avant que la séquence se con­clue sur les souf­frances des clan­des­tins comme si on n’avait pas enten­du celle des autochtones qui se sont pour­tant exprimés. La sur­dité volon­taire est ici pro­pre­ment spec­tac­u­laire. Autre exem­ple sim­i­laire quoi que dans un lieu dif­férent, à Saint-Denis, le 23 octo­bre, où les par­ents d’élèves d’une école se mobilisent con­tre les deal­ers qui trafiquent jusque dans le bâti­ment où étu­di­ent leurs enfants. Plusieurs se dis­ent men­acés, tous dis­ent que la sit­u­a­tion se dégrade, enfin, une dernière explique qu’elle ne veut ni les deal­ers ni une sur­veil­lance poli­cière per­ma­nente. Alors que désire-t-elle ? aurait demandé une véri­ta­ble jour­nal­iste. Moins de délin­quance endémique ? Moins d’immigration de masse ? En tout cas, devant de tels témoignages, il devrait être pos­si­ble de ne pas bal­ay­er d’un revers de main l’inquiétude légitime de ceux qui en cri­tiquent l’éloge per­ma­nent. Mais non. À not­er que les jour­nal­istes ont dû venir sans caméra par crainte d’être agressés. Pour des gens qui dénon­cent un fal­lac­i­eux « sen­ti­ment d’insécurité » et nient l’autonomisation de cer­tains ter­ri­toires, ses pré­cau­tions devraient pour­tant paraître absur­des – le degré de rup­ture cog­ni­tive se révèle ici fasci­nant.

Délation quotidienne

S’il y a des choses qu’on ne voit pas même quand on les filme, chez Quo­ti­di­en, en revanche, il y a des choses qu’on remar­que et qu’on mon­tre de manière à la fois com­pul­sive et jubi­la­toire, comme la faute morale de cer­tains Français au regard du catéchisme poli­tique­ment cor­rect. Le 24 octo­bre, au cours d’une des très nom­breuses séquences con­sacrées à la nou­velle émis­sion d’Éric Zem­mour sur CNews, on exhibe le por­trait du patron de la chaîne qui l’emploie, vis­age pro­posé à la haine. Le même jour, dans la chronique de Pablo Mira, il sem­ble que ce dernier n’évoque l’aventure des deux pre­mières femmes cos­mo­nautes envoyées seules dans l’espace que pour pou­voir dénon­cer deux ou trois com­men­taires sex­istes glanés sur Twit­ter à cette occa­sion. Juste après, au cours d’un reportage à la Kid Expo, on mon­tre un père qui souf­fle à son fils refu­sant de se faire maquiller l’excuse qu’une telle pra­tique « c’est pour les filles », autre insup­port­able déra­page sex­iste, crime infin­i­ment plus grave, en effet, que les deal­ers dans les écoles de Saint-Denis ou les clan­des­tins rav­ageant May­otte.

L’obsession Zemmour : délire et mauvaise foi

Mais ce qui obsède lit­térale­ment la petite équipe en cet automne 2019, c’est la nou­velle émis­sion quo­ti­di­enne où offi­cie Éric Zem­mour (« Face à l’info »), un minus­cule effort de rééquili­brage poli­tique dans le panora­ma médi­a­tique français qui appa­raît à nos ados sen­si­bles aus­si menaçant qu’un assaut de Panz­ers. Ces Jean-Moulin à bon compte et à 1000 con­tre 1 attaque­nt donc le polémiste à tout pro­pos, et quand ce n’est pas en rap­port avec ses dis­cours, on entre­tient l’effort de résis­tance par l’insulte gra­tu­ite. On se moque de ses tics ou de ses cafouil­lages dans le « Morn­ing Glo­ry » du 21. Le 22, dans le « 20h Médias », on s’étonne : « Dans la pre­mière par­tie (de l’émission), on rigole, on fait comme si c’était nor­mal cette émis­sion quo­ti­di­enne avec Zem­mour sur une grande chaîne nationale. » Il faudrait donc traiter Zem­mour en malade dan­gereux au sein de sa pro­pre émis­sion ? On relève que Zem­mour a par­lé d’ « enclaves étrangères », comme s’il avait pronon­cé là une igno­ble obscénité, alors que l’équipe de Quo­ti­di­en est oblig­ée de se déplac­er incog­ni­to à Saint-Denis ! Le 24, on relève un nou­veau pré­ten­du déra­page et on bran­dit le con­trat du CSA pour inciter celui-ci à cen­sur­er le jour­nal­iste qui aurait donc fait l’éloge du Général Bugeaud et des mas­sacres que ce dernier a com­mis en Algérie. Sauf que Zem­mour n’a jamais déclaré cela, mais le mélange de bêtise et de mau­vaise foi des ani­ma­teurs de Quo­ti­di­en les pousse à tout déna­tur­er. Le polémiste a seule­ment relevé et défendu ce cru­el para­doxe de l’assimilation qui implique qu’on devi­enne sou­vent l’héritier revendiqué des bour­reaux de ses ancêtres, ce qui fut aus­si le cas pour nom­bre de Gal­lo-romains héri­tant de César plutôt que de Verc­ingé­torix. Bref, un para­doxe, mais une banal­ité his­torique, que Quo­ti­di­en déforme sans scrupule par Zem­mouro­pho­bie déli­rante et haine de l’autre.

Jusqu’à la falsification du réel

Et puis il arrive par­fois que les con­trôleurs en chef du déra­page d’autrui se lais­sent aller à franchir toutes les fron­tières déon­tologiques. C’est ain­si que le 25 octo­bre, Yann Barthès, gogue­nard comme à son habi­tude, ouvre un numéro de Valeurs Actuelles au milieu de sa bande, et cite des pro­pos de Nadine Mora­no recueil­lis pour un reportage dans une ban­lieue de Nan­cy où la femme poli­tique a gran­di. Suit une séquence « fact-check­ing » où un reporter de Quo­ti­di­en pré­tend con­fon­dre Nadine Mora­no et son inter­view­er en par­venant à filmer dans les lieux évo­qués une ban­lieue Potemkine sans tags « Nique la France », ni qamis, ni voiles islamiques mul­ti­pliés. Prob­lème : le jour­nal­iste de VA avait filmé son reportage et se trou­ve en mesure de jus­ti­fi­er la moin­dre phrase incrim­inée par des images explicites dif­fusées sur Twit­ter le 28 octo­bre dernier. Com­ment « fact-check­er » les « fact-check­ers » et met­tre à nu une ten­ta­tive de manip­u­la­tion de l’opinion par­faite­ment orchestrée et décom­plexée.

Beau­coup de morgue et d’anti-professionnalisme décon­nant, une bonne dose d’inculture et de nar­cis­sisme, un bruit blanc intel­lectuel con­tinu dou­blé de ricane­ments : voici le cock­tail racoleur de Quo­ti­di­en, der­rière lequel pointe un goût pronon­cé de pro­pa­gande et le vieux sel de la déla­tion française.

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