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Quotidien de Yann Barthès : mensonges et dérision. Deuxième partie

13 décembre 2019

Temps de lecture : 5 minutes
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Quotidien de Yann Barthès : mensonges et dérision. Deuxième partie

L’émission Quo­ti­di­en de Yann Barthès a déjà fait l’objet d’un arti­cle « La morgue » que vous trou­verez ici. Nous pub­lions la deux­ième par­tie, « Le vide ». L’ensemble du dossier est réservé à nos dona­teurs. Une excel­lente occa­sion de nous soutenir avec un reçu fis­cal de 66% de votre don, vous pou­vez cli­quer là.

Le talk show de Yann Barthès, l’un des premiers de la télévision française, hisse l’infotainment au rang de messe quotidienne. Si la liturgie est hybride, le catéchisme progressiste y est martelé de manière orthodoxe, quitte à faire avaler n’importe quoi aux fidèles. Décryptage en trois parties.

Le vide

Qu’est-ce que l’ « info­tain­ment », ou l’ « info­di­ver­tisse­ment », genre d’émissions importé des Etats-Unis et dont Quo­ti­di­en est l’exemple français le plus typ­ique ? Une manière de traiter une matière, l’information, avec les procédés du diver­tisse­ment, en vue de ramen­er vers les ques­tions d’actualité un pub­lic jeune et ayant des dif­fi­cultés d’attention (en somme, la jeunesse débil­itée par l’effondrement de l’Éducation nationale et les jeux vidéos, ce qui représente en effet une impor­tante part d’audience pos­si­ble). Cette con­fu­sion des reg­istres a été dénon­cée à de nom­breuses repris­es tant elle entraîne naturelle­ment de graves prob­lèmes déon­tologiques dans la manière de présen­ter des faits d’actualité ou de pren­dre part au débat col­lègues se voient refuser leurs cartes de presse, les représen­tants de la pro­fes­sion con­sid­érant à juste titre que les reportages menés par l’équipe ne rel­e­vaient pas du jour­nal­isme (https://www.ozap.com/actu/des-journalistes-du-petit-journal-de-yann-barthes-interdits-de-carte-de-presse/441541). Si le méti­er du jour­nal­iste est d’aider le spec­ta­teur ou le lecteur à décrypter ce qui a lieu autour de lui, on ne peut recon­naître cette ver­tu aux comiques de Quo­ti­di­en qui lami­nent toute infor­ma­tion véri­ta­ble au boutoir de la blague de lycée. Au point que ce qui frappe le plus dans cette si longue émis­sion dif­fusée chaque jour de la semaine, c’est son vide effarant.

Tribunal-chiffons

Analysons les quelques procédés du diver­tisse­ment qui sont employés par les amuseurs. Ils ne sont guère nom­breux. D’abord, on trou­ve le « tribunal–chiffons », autrement dit, le « niveau pétasse » de la cri­tique, qui con­siste à iro­nis­er sur la nou­velle jupe d’une col­lègue. Le 25 octo­bre, par exem­ple, alors que le prési­dent français se trou­ve en vis­ite sur l’île Grande Glo­rieuse, le détail essen­tiel qui va être retenu de cet événe­ment, c’est la mar­que des lunettes de soleil qu’a revêtues Macron. Après avoir trou­vé qu’il s’agissait de Tom Ford, on passera en revue les lunettes noires des précé­dents prési­dents. Dans la même émis­sion, on raillera la queue-de-pie que l’ex prési­dent Sarkozy porte à l’occasion de la céré­monie d’intronisation de nou­v­el empereur du Japon. « Est-ce que ça se fait ? », demande-t-on, comme si tout l’enjeu de l’événement se résumait à ce détail dérisoire. En tout cas, ça ne se fait pas de ren­tr­er sa cra­vate dans son pan­talon comme Macron l’a fait durant son dis­cours à Grande Glo­rieuse. Une enquête poussée per­me­t­tra au spec­ta­teur d’apprendre que c’est en rai­son de vents vio­lents que le prési­dent a com­mis pareille faute de goût. Et la coupe de cheveux de Zucker­berg, n’est-ce pas l’un des élé­ments les plus inquié­tants relatif au règne des GAFAs ? Le 21 octo­bre, les images d’une man­i­fes­ta­tion lon­doni­enne anti-Brex­it sont exploitées comme à l’occasion d’un défilé de Mar­di Gras, quand il s’agit de repér­er les meilleurs cos­tumes plutôt que d’éclairer les raisons des par­tic­i­pants et de leurs opposants. Et quand, le 23 octo­bre, on met en par­al­lèle les man­i­fes­ta­tions mon­stres qui se déroulent au Chili, au Liban ou à Hong-Kong, c’est finale­ment pour en con­clure que le masque du Jok­er est la dernière ten­dance à la mode.

Vidéo-gag

L’autre procédé réguli­er de Quo­ti­di­en con­siste à extraire une gaffe, une mal­adresse, un ridicule, ou d’opérer un mon­tage en vue de les soulign­er, dans le but de moquer ce tra­vers en général pure­ment formel, sans jamais s’interroger sur le fond du pro­pos de la per­son­ne ciblée. Le 23 octo­bre, on zoome sur le vis­age livide de Cas­tan­er érein­té par les voy­ages. Dans la rubrique « Lun­di Canap » du chevalin Éti­enne Car­bon­nier, le 21 octo­bre, un mon­tage per­met de ridi­culis­er les par­tic­i­pants de l’émission « Danse avec les stars ». Le 24 octo­bre, alors que Chris­t­ian Jacob vient de pren­dre la tête des Répub­li­cains, le seul détail impor­tant pour nos diver­tis­seurs, c’est la mau­vaise date inscrite sur son badge. À l’Assemblée nationale, plus tard, on mon­tr­era une sélec­tion de petits ridicules : boucle d’oreille d’un député, bâille­ment d’un autre, tics gestuels d’un troisième. On souligne les tics de lan­gage d’un Mélen­chon et on moque les défauts d’élocutions d’une gamine qui, vis­i­tant la « Kid Expo », ne parvient pas à artic­uler « Cross­fit ». Le 22 octo­bre, un mon­tage per­met de met­tre en valeur le même défaut de pronon­ci­a­tion chez Mélen­chon et le député du même par­ti, Quaten­nens, sem­blant imiter son patron en dis­ant « nor­taméri­cains » pour « nord améri­cains ». Tout débat, tout dis­cours, toute prob­lé­ma­tique sont ain­si évincés et réduits à un pré­texte aux con­sid­éra­tions les plus triv­iales pour nour­rir un humour de cour de récré, où le gros et le bègue sont jetés en pâture à l’ennui des plus grossiers des mômes.

Viser bas

Pour se don­ner l’air supérieur, ce qui est indis­pens­able au ton recher­ché, quand on dis­pose du QI moyen de Quo­ti­di­en, il faut vrai­ment vis­er bas. Alors, le 22 octo­bre, on évoque la famille royale anglaise, William et Kate au Pak­istan, Har­ry et Meghan en Afrique, en se faisant en quelque sorte le tabloïd des tabloïds. Le même jour, on raille la coupe du monde du foot­ball à six, du provin­cial­isme d’une telle com­péti­tion, de l’interprétation médiocre de l’hymne polon­aise ou des jeux de mots foireux des com­men­ta­teurs (comme si l’humour des têtes-à-claques de Quo­ti­di­en était d’un niveau remar­quable…) Dans le « Mar­di Canap’ » d’Étienne Car­bon­nier du 22 octo­bre, une sélec­tion des pas­sages absur­des de l’émission bas-de-gamme « Appels d’urgence » per­met au parisien branché de se pren­dre pour un prince à bon compte sur le dos des ploucs. Le lende­main, le même ani­ma­teur se moquera longue­ment d’une émis­sion de téléréal­ité, provo­quant une sorte de téle­sco­page de vide, une déri­sion du déjà dérisoire qui donne au spec­ta­teur l’impression que s’élabore sous ses yeux l’équivalent d’un siphon mental.

Évidence et bégaiement

Enfin, en plus de ces trois procédés prin­ci­paux, on trou­ve quelques tics tout aus­si symp­to­ma­tiques du néant où nagent les G.O. de Quo­ti­di­en. Le pre­mier, c’est de s’étonner de l’évidence. Le 22 octo­bre, on se moque de Soazig de la Moisson­nière, la blogueuse de L’Élysée, parce qu’elle fait son méti­er et donc des mis­es en scène assez arti­fi­cielles et con­v­enues, comme si la fatal­ité de sa fonc­tion avait quoi que ce soit d’étonnant. Le 25 octo­bre, on charge Marine Le Pen en la trai­tant de « disque rayé » parce qu’elle répète en boucle sur tous les médias qu’elle sera can­di­date en 2022, ce qui est le principe de ce genre de déc­la­ra­tion. Le même soir, on va ten­ter de ridi­culis­er par tous les moyens les pau­vres jour­nal­istes télévi­suels qui mènent un entre­tien avec le prési­dent français à la Réu­nion. On souligne la banal­ité d’une ques­tion pure­ment formelle avant le début de l’entretien : « Vous avez eu une rude journée ? » Et tout le plateau de pouf­fer, comme si égrain­er des banal­ités dans ce genre de con­texte et en atten­dant le sig­nal de tour­nage n’était pas for­cé. En somme, on s’étonne banale­ment de la banal­ité des choses banales, et voilà qui est cen­sé faire office de con­tenu. On adore aus­si les « run­ning gags », ce bégaiement du comique de con­nivence qui relève d’une facil­ité atter­rante dès qu’on sort d’un cer­cle restreint. Toute la dernière semaine d’octobre, on mon­tr­era ain­si Macron soulever les enfants qu’on lui présente, en com­men­tant avec sar­casme sur le fait que le prési­dent les « pèse », comme si ser­rer des mains, embrass­er les enfants et tâter le cul des vach­es était chose neuve ou évitable lorsqu’on assume la fonc­tion qui est la sienne. Non seule­ment c’est une non-infor­ma­tion, ça n’a rien d’extraordinairement drôle, mais la fig­ure est répétée toute la semaine avec le même entrain débile. Pour résumer, Quo­ti­di­en, sur un fond de ricane­ment per­ma­nent, c’est une heure trente par jour, dont une heure vingt de vide absolu. Les dix min­utes restantes se parta­gent entre men­songe éhon­té et pro­pa­gande. C’est ce que nous étudierons dans le dernier volet de cette enquête.

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