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Presse : la fin du papier ?

14 décembre 2015

Temps de lecture : 4 minutes
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Presse : la fin du papier ?

700 millions d’euros de subventions publiques pour la presse française, sans compter le taux super-réduit de TVA et la niche fiscale pour les journalistes : et si tout cela ne faisait que reculer l’inéluctable, à savoir la disparition programmée de la presse papier ?

C’est en tout cas l’avis de l’écrivain et jour­nal­iste suisse Jean-François Fournier qui dans le numéro 2 de L’Antipresse prévoit une presse 100% numérique. L’Antipresse est une let­tre gra­tu­ite pub­liée par l’éditeur et écrivain suisse Slo­bo­dan Despot que l’on peut retrou­ver sur Tum­blr (antipresse.tumblr.com), sur Twit­ter (antipresse_net) et sur Face­book. Cet arti­cle est repro­duit avec l’aimable autori­sa­tion d’Antipresse.


AU PRESSE-CITRON de Jean-François Fournier — Les journaux papier sont morts : vive le numérique !

Le déclin de la presse tra­di­tion­nelle est irréversible, mais le monde du Net nous réserve un avenir cap­ti­vant, pour peu qu’on s’y investisse vrai­ment.

« Mais pourquoi dia­ble lancer une let­tre d’information alors qu’il y a tant et tant de jour­naux ? » m’avez-vous inter­pel­lé — et en nom­bre — depuis la sor­tie de L’Antipresse. Or, c’est pré­cisé­ment les embouteil­lages et les dys­fonc­tion­nements qui paral­y­sent le marché médi­a­tique qui sont à l’origine de ce pro­jet. S’agissant de la sit­u­a­tion économique de nos jour­naux, les chiffres pul­lu­lent, mais cer­tains ont le mérite de mon­tr­er l’ampleur de la crise qui décime la presse papi­er. Sachant que les mêmes mou­ve­ments sont con­statés en Europe quelques années après s’être man­i­festés aux États-Unis, exam­inons donc la sit­u­a­tion en Amérique du Nord. Là-bas, les deux mamelles de la presse sont désor­mais vides ou presque. Ain­si, de 2006 à 2014, l’industrie des jour­naux y a per­du 63 % de ses revenus pub­lic­i­taires (soit quelque 30 mil­liards de dol­lars), et 22 % de son tirage payant. En dix ans, ce sont plus de 150 titres qui ont dis­paru en Amérique, pour 25’000 postes de jour­nal­istes. Une ago­nie claire­ment irréversible pour les ana­lystes média.

« Et l’Europe ? » me direz-vous. Elle a eu ses vic­times, France Soir et La Tri­bune, pour pren­dre deux exem­ples proches con­nus de tous. Une récente enquête française (source : l’excellent Jour­nal du Net) pronos­ti­quait la dis­pari­tion de l’information sur papi­er. De façon cer­taine pour 13 % des per­son­nes inter­rogées. De façon prob­a­ble pour 29 % d’entre elles. Le plus inquié­tant dans cette étude, c’est la pyra­mide des âges, qui voit 53 % des 15–19 ans prévoir la dis­pari­tion du papi­er d’ici quelques années, et 47 % des 20–24 ans. En ter­mes indus­triels, le secteur français des arts graphiques a, lui, per­du 37 % de ses emplois ces dix dernières années. Un chiffre qu’on retrou­ve grosso modo un peu partout sur le Vieux Con­ti­nent, sauf en Alle­magne où les grands édi­teurs de type Springer tirent encore leur épin­gle imprimée du jeu. Moral­ité : pour l’info à l’ancienne, la relève n’existe donc plus…

Les jour­nal­istes doivent dès lors « se repenser » de fond en comble, évoluer, et trans­met­tre dif­férem­ment leurs con­nais­sances, travaux et autres recherch­es. Dans les grands groupes suiss­es, tels Tame­dia ou Ringi­er, le proces­sus est en marche et les investisse­ments d’avenir se font désor­mais essen­tielle­ment dans le numérique, soit par rachats d’entités exis­tantes, soit par pro­jets auto­por­teurs. En France aus­si, la restruc­tura­tion bat son plein : la Bourse de Paris et le CAC 40 ne bruis­saient-ils pas cette semaine des rumeurs de rachat de Bouygues Tele­com et de TF1 par Orange ? Là encore, l’exemple améri­cain agit comme un moteur et la réus­site de la « numéri­sa­tion » du vénérable New York Times — qui gagne aujourd’hui davan­tage dans le virtuel que sur le papi­er — fait rêver les patrons de presse européens. Et même les mod­estes édi­teurs de let­tre d’information que nous sommes à L’Antipresse : après tout pourquoi pas ?

In fine, le des­tin de nos chers jour­naux tient tout entier dans une actu­al­ité québé­coise chère à mon cœur. Cor­re­spon­dant au Cana­da de 1994 à 1996, je vivais à Out­remont, au cen­tre de Mon­tréal. Et l’hiver, qu’importent la tem­péra­ture et les chutes de neige, ma journée com­mençait rit­uelle­ment par une vis­ite au dépan­neur du coin pour acheter La Presse, le quo­ti­di­en incon­tourn­able de la Belle Province. Dans quelques jours, dès le 1er jan­vi­er 2016, tout ceci ne sera plus que sou­venir pour les Mon­tréalais, puisque leur jour­nal devien­dra, sous le titre La Presse+, le pre­mier quo­ti­di­en imprimé au monde à être 100 % numérique en semaine. L’occasion de pré­cis­er que la presse papi­er du week-end est appelée à sur­vivre un peu plus longtemps puisqu’il s’agit des seuls jours où le citoyen con­som­ma­teur se déclare prêt à con­sacr­er davan­tage de temps à la lec­ture.

Pari fou, que celui de La Presse ? Nen­ni non point, car ce jour­nal totalise aujourd’hui 465’926 lecteurs-tablette. Autrement dit : 30 mois après son lance­ment, le numérique a sup­plan­té en ter­mes de per­for­mance un clas­sique âgé de 131 et chéri de ses lecteurs, dont la majorité affiche désor­mais moins de 50 ans, bel exploit ! Le doute n’est plus per­mis : ce mod­èle économique s’imposera très vite à tra­vers toute l’Europe.

Cela dit, en France comme en Suisse, l’heure est encore aux sub­ven­tions pour reculer l’inéluctable. Dans l’Hexagone, le mon­tant total des aides divers­es à la presse avoisi­nait les 700 mil­lions d’euros en 2014, dont un vol­ume glob­al de 226 mil­lions pour les 200 titres de presse les plus aidés. Le secteur de la presse y béné­fi­cie en out­re d’un taux super-réduit de TVA, d’une niche fis­cale pour les jour­nal­istes, du plan IMPRIME pour la mod­erni­sa­tion sociale du secteur de la presse, ain­si que d’exonérations fis­cales et sociales divers­es. Les titres de presse les plus sub­ven­tion­nés ? Le Figaro (15 Mio), Aujourd’hui en France (14 Mio) et Le Monde (13 Mio), suiv­is par La Croix, Ouest France et Libéra­tion (env­i­ron 8 Mio), ou encore Téléra­ma (7 Mio) et L’Humanité (6 Mio).

En Suisse, la semaine dernière, le Con­seil fédéral a fixé à quelque 50 mil­lions de francs l’aide indi­recte à la presse. 142 pub­li­ca­tions de la presse locale et régionale rem­plis­sent les con­di­tions req­ui­s­es pour béné­fici­er de cette bouf­fée d’oxygène. En caté­gorie presse asso­cia­tive et presse de fon­da­tions, 1066 jour­naux et péri­odiques ont, eux aus­si, droit au coup de pouce fédéral.

Après ça, y a‑t-il encore quelqu’un qui se demande pourquoi nos sources d’informations, qu’elles soient français­es ou suiss­es, se mon­trent si peu cri­tiques envers nos dirigeants ?

À toutes et tous — et vous êtes déjà plus de 1000 depuis notre lance­ment la semaine dernière — L’Antipresse souhaite une bonne et numérique lec­ture domini­cale !

Crédit pho­to : clarkent2007 via Flickr (cc)

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