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Pourquoi la journaliste suisse Amèle Debey décide de lancer son propre média, L’impertinent

1 octobre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
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Pourquoi la journaliste suisse Amèle Debey décide de lancer son propre média, L’impertinent

Impertinent peut désigner un mot ou un écrit hors de propos. À une époque d’autocensure et de conformisme il prend le sens de contraire aux modes, à l’air du temps, à ce qui est convenu. Il devient en quelque sorte pertinent par son indépendance d’esprit. Nous empruntons à L’Antipresse du 27 septembre 2020 de Slobodan Despot son entretien – impertinent – avec la journaliste romande Amèle Debey, qui vient justement de lancer son média, le bien nommé L’Impertinent.

La Suisse romande a toujours été un sanctuaire d’édition. On pense à la période de l’Occupation, où la résistance intellectuelle française s’imprimait en terre neutre. Avant le déferlement de l’internet, la région comptait plus de 150 éditeurs, livres, journaux, magazines ou catalogues, pour un bassin de 2 millions d’habitants. La révolution informatique a sévèrement chamboulé ce paysage, mais le foisonnement demeure. À mesure que disparaissent les anciens journaux et que les survivants s’étatisent, des plateformes indépendantes apparaissent. Ainsi, entre autres, L’Impertinent d’Amèle Debey, lancé en avril 2020, en pleine pandémie. Nous avons posé quelques questions à cette journaliste « affranchie ».

Le pari de l’Impertinent

Votre moti­va­tion première ?

Lorsque je me remé­more les raisons qui m’ont poussée à embrass­er cette car­rière, je ne les retrou­ve pas dans la con­cep­tion qui est faite des jour­nal­istes actuelle­ment. Et cela me pousse à m’interroger: com­ment a‑t-on pu dévelop­per une telle méfi­ance à notre égard ? Com­ment en est-on arrivés là ? Com­ment une pro­fes­sion, régie par un code éthique, par des principes, des droits et des devoirs très con­crets, peut-elle se retrou­ver aus­si décriée ? Qui sont ces jour­nal­istes qui ont, par leurs déci­sions et leurs actes, jeté l’opprobre sur toute une pra­tique ? Et qu’ont-ils fait ? Et, surtout, est-ce que j’en fais moi-même par­tie sans le vouloir ? Ma moti­va­tion pre­mière est donc d’être digne de la haute idée que je me fais du journalisme.

Qui êtes-vous ?

Après une sco­lar­ité chao­tique, j’ai fui lit­térale­ment le pays car j’avais le sen­ti­ment qu’on allait me forcer à con­tin­uer mes études si je voulais pou­voir devenir jour­nal­iste. Ce qui, pour moi, était un non-sens. Il était hors de ques­tion que je prenne le risque d’être for­matée et dégoûtée du méti­er en priv­ilé­giant la théorie à la pra­tique. J’ai mis le cap sur Paris et j’ai tapé aux portes des rédac­tions avec mon CV en main. La presse était déjà dans une mau­vaise passe en 2009 et je me suis dit que la seule qui n’était pas en crise et qui don­nerait sa chance à une gamine sans diplôme, c’était la presse peo­ple. C’est donc par ce biais que j’ai débuté ma car­rière, en tra­vail­lant pour des blogs médias, puis pour des sites d’info­tain­ment et de cinéma.

De retour en Suisse après plusieurs voy­ages for­ma­teurs aux États-Unis, j’avais un CV plutôt pas mal pour mon âge et c’est grâce à mon expéri­ence que j’ai pu trou­ver des jobs de pigistes. Ce qui m’a per­mis de me faire la main dans une bonne par­tie des rédac­tions roman­des, où j’ai beau­coup appris.

Com­ment est née l’idée de L’Impertinent ?

Je la mûris dans mon esprit depuis plusieurs années. Comme beau­coup de jour­nal­istes – comme beau­coup de gens en général – j’ai le com­plexe de la légitim­ité et je pen­sais que je ne serais jamais à la hau­teur pour fonder moi-même un média. Par con­tre, je savais que le jour où je me lancerais, ce serait toute seule. J’ai rapi­de­ment appris dans la vie que lorsqu’on attend sur les autres, on ne fait rien.

L’Impertinent est né le 13 avril 2020. J’avais pré­paré le site depuis plusieurs semaines et il ne man­quait plus que le con­tenu. La pandémie a accéléré les choses. Je venais de réalis­er l’interview de Jean-Dominique Michel, ini­tiale­ment des­tinée à être pub­liée dans Bon pour la tête. Mais ils l’ont refusée. Trop longue. Trop auda­cieuse. J’y ai vu une sorte de signe. Le moment où jamais. Il me parais­sait impor­tant que cette inter­view soit pub­liée, il en rel­e­vait de la salubrité du débat pub­lic. Alors j’ai lancé L’Impertinent, qu’elle a inau­guré. Et j’ai bien fait, puisque cette inter­view compt­abilise aujourd’hui 144’636 vues! Un suc­cès que je n’avais pas anticipé une seule seconde.

Principes de fonctionnement ?

Tout au long de ma car­rière, j’ai sou­vent vu les jour­nal­istes oubli­er l’intérêt pub­lic dans le choix de leurs sujets. Trop d’auteurs écrivent pour eux-mêmes, pour sat­is­faire leur ego ou pour se défouler, sans con­sid­éra­tion pour le lecteur. L’Impertinent a donc pour voca­tion de remet­tre l’information au ser­vice du pub­lic en pro­posant aux gens de sug­gér­er les sujets sur lesquels ils voudraient que l’on enquête. La ligne édi­to­ri­ale n’est pas encore claire­ment définie, elle se pré­cis­era avec le temps. Je fonc­tionne à l’instinct et pour l’instant j’aime ratiss­er large.

L’essentiel, c’est que les débats soient tou­jours ouverts, peu importe lesquels. Les échanges enrichissent l’existence. Il est impor­tant pour moi de fournir aux lecteurs des pistes de réflex­ion, afin qu’ils puis­sent percevoir les choses hors de leur car­can habituel. Les entre­tiens sont un bon moyen de plonger dans la tête des inter­locu­teurs pour essay­er d’en extraire une par­tie de leur vision, qui vien­dra ensuite ali­menter, enrichir celle de ceux qui s’y intéressent.

J’ai égale­ment créé une chaîne YouTube afin de pou­voir attein­dre un pub­lic plus jeune, et met­tre en pra­tique ce que j’ai appris lors de ma for­ma­tion dans une télévi­sion régionale. Le but est de pou­voir tourn­er des reportages et dif­fuser des débats. Deux exer­ci­ces que j’affectionne particulièrement.

Buts ?

Restau­r­er la con­fi­ance en la presse. Car cette presse est néces­saire. Aujourd’hui plus que jamais. Mais elle fail­lit trop sou­vent à sa tâche de chien de garde de la démoc­ra­tie. De servi­teur de la vérité.

La péri­ode que nous vivons est fasci­nante en cela qu’elle met en lumière les nom­breuses défail­lances de nom­bre de nos fonc­tion­nements socié­taux. Les pays les plus rich­es se com­por­tent comme des hypocon­dri­aques hys­tériques, dans une espèce de folie furieuse qui souligne à quel point le con­fort et l’abondance nous a ren­dus vul­nérables et irra­tionnels face aux dif­fi­cultés de l’existence. Les médias ont suivi la danse. C’est très inquié­tant, mais égale­ment posi­tif d’un côté. Tout est à rebâtir.

Indépen­dance totale ? Pourquoi ?

Lorsque j’étais pigiste dans le groupe Tame­dia, j’ai con­staté le genre de dérives inhérentes à l’appartenance à une entre­prise. Et, au moment où la rébel­lion silen­cieuse grondait dans les couloirs, cer­tains ont eu le courage d’aller man­i­fester dans les rues. La majorité, pour des raisons pas très éloignées, à mon sens, d’un genre de syn­drome de Stock­holm, m’ont asséné cette phrase à la fois sen­sée, et totale­ment absurde: «On ne peut pas faire la grève, on bosse».

À ce moment-là, j’ai com­pris que le choix entre la sta­bil­ité et la san­té intel­lectuelle était un com­bat de tous les instants. Du coup, je me demande si ce n’est pas juste­ment parce qu’il a cessé d’être indépen­dant que le jour­nal­isme a cessé d’être.

Après mes nom­breuses expéri­ences dans ce méti­er, j’avais le sen­ti­ment d’être face à un choix: soit je lais­sais tomber le jour­nal­isme, soit je le fai­sais à ma manière. C’est cer­taine­ment la meilleure déci­sion de ma vie.

Les trois pre­miers arti­cles du média d’Amèle Debey sont gra­tu­its. Nos lecteurs peu­vent aller sur www.limpertinentmedia.com pour en béné­fici­er et s’abonner ensuite à cette pub­li­ca­tion dont les pre­miers pas sont de qualité.

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