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Mort de la revue Le Débat : Le Monde règle ses comptes

15 octobre 2020

Temps de lecture : 7 minutes
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Mort de la revue Le Débat : Le Monde règle ses comptes

Né en 1980, Le Débat était une « institution », de ces revues auxquelles toutes les médiathèques de France, municipales comme universitaires, étaient abonnées depuis des lustres. Ses numéros firent longtemps autorité avant de devenir invisibles, comme la majeure partie des revues de cette époque. Si la mort du Débat a été signalée et commentée par la presse, elle n’en a pas moins eu lieu dans l’indifférence générale d’un public qui en était venu à ignorer son existence.

Réminiscence du passé

Le Débat, ou encore Esprit, Com­men­taires, Les Annales ou Études, entre autres, les revues intel­lectuelles du siè­cle passé, toutes chapelles con­fon­dues, n’ont plus le vent en poupe. Pas plus que La Quin­zaine Lit­téraire d’ailleurs, qui était pour­tant encore une insti­tu­tion il y a seule­ment 30 ans. Elles étaient toutes des insti­tu­tions d’ailleurs, en par­ti­c­uli­er jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Depuis, le monde et les enjeux ont changé, évolu­ent à très grande vitesse, à un rythme qua­si quo­ti­di­en et ces revues, dites de pen­sée sur le long terme, ne sont pas par­v­enues à s’adapter, sen­tant rapi­de­ment la naph­taline, dev­enues des vieil­leries ignorées de tous les jour­nal­istes présents sur les chaines en con­tinu ou dans les stu­dios de radio ces vingt dernières années. Gageons que nom­bre de ces jour­nal­istes ont décou­vert l’existence du Débat avec… la mort du Débat.

L’heure est à des revues en ligne, agis­sant dans des nich­es intel­lectuelles et poli­tiques, ain­si qu’à des revues papi­er sur des sujets spé­ci­fiques, de gross­es revues en forme de livres, dont la plus con­nue actuelle­ment est Front Pop­u­laire de Michel Onfray, revue unis­sant les deux aspects – inter­net et le papi­er. Ou bien à des revues plus agiles comme Elé­ments qui va allè­gre­ment vers son 45ème anniver­saire.

Mort du débat d’idées

La mort du débat ? Le jeu de mot est volon­taire : c’est aus­si la mort du débat d’idées, rem­placé par les éruc­ta­tions en direct, le buzz et la polémique, par­ti­c­ulière­ment sur les réseaux soci­aux, qui explique la dis­pari­tion de cette revue, selon son directeur, et, à terme, celle de toutes les revues de cette sorte, trimestriels que les maisons de la presse et les libraires vendaient autre­fois – ou du moins, pro­po­saient à la vente. Elles n’avaient pas des cen­taines de mil­liers d’abonnés, des lecteurs habitués cepen­dant, vieil­lis­sants, finale­ment dis­parus. Elles vivaient du sou­tien de l’Etat, par sub­ven­tions et achats publics inter­posés, ce qui per­me­t­tait de fournir quelques salaires, en par­ti­c­uli­er à quelques intel­lectuels de gauche pro­fes­sion­nels libéraux lib­er­taires. Par­fois, elles étaient citées ici et là, au détour d’un débat sur tel ou tel thème. Il arri­va même que des per­son­nal­ités fussent invitées quand la télévi­sion ne se décli­nait pas en cen­taines de chaînes. Une autre époque. Le Débat, comme les autres, l’histoire de la dis­pari­tion des dinosaures soci­aux-libéraux « de droite » ou « de gauche ». Cette revue, comme ses con­cur­rentes, tout ce qui durant des années a pro­duit la pen­sée molle qui « gou­verne » et a « gou­verné » depuis quar­ante ans. Pour­tant, cela ne suff­i­sait plus à lui offrir l’amour de ses pairs médi­a­tiques, comme Le Monde ain­si que nous le ver­rons plus bas.

Le Débat en quelques lignes

La revue avait quar­ante d’existence juste­ment, une nais­sance mit­ter­ran­di­enne. Elle était éditée par Gal­li­mard. Son fon­da­teur et éter­nel directeur, l’historien forte­ment mar­qué à gauche Pierre Nora, qui dirige aus­si le secteur des sci­ences humaines chez Gal­li­mard depuis… 1966 (54 ans, tout de même), annonçant sa ces­sa­tion de paru­tion, a expliqué qu’elle « ne cor­re­spond plus à la demande ». Une mort avec le numéro 210. Les revues de cette sorte ont phago­cyté des années durant le « débat » intel­lectuel, uni­ver­si­taire et poli­tique à leur prof­it, met­tant en oeu­vre un pré car­ré au-delà duquel toute tête qui ne bougeait pas dans le bon sens était ren­voyée au fond du ring, sans éponge pour essuy­er la sueur.

Le Débat a pub­lié des noms étudiés partout dans les uni­ver­sités français­es et ailleurs : Ray­mond Aron, Georges Dumézil, François Jacob, Michel Fou­cault, Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Jacques Le Goff, Mar­cel Gauchet, devenu rédac­teur en chef de la revue. Sa volon­té était d’analyser, depuis les con­cep­tions de ce milieu intel­lectuel, majori­taire­ment issues de la gauche et du com­mu­nisme, même si cer­tains ont ensuite forte­ment évolué au vu de la réal­ité, ain­si Furet ou Gauchet, les grands prob­lèmes et débats du monde con­tem­po­rain. L’influence sur l’université a été très forte, ce qui a pu con­duire à un cer­tain for­matage.

La revue n’en était pas moins de qual­ité sur le plan intel­lectuel, même si elle n’ouvrait le débat, con­traire­ment à ses posi­tions de principe, qu’à des con­cep­tions du monde proches.

Qui a occulté les débats ?

Pour Pierre Nora, et selon Le Point, l’arrêt de la revue est lié à « la baisse du niveau cul­turel de la société ». Il ne s’interroge pas sur deux choses :

  • Le Débat et les autres revues de cet acabit, ain­si que les intel­lectuels dom­i­nants, partout présents depuis Mit­ter­rand, sont ceux qui ont fab­riqué ce « niveau cul­turel »
  • Le Débat a con­scien­cieuse­ment mis sous le tapis durant des années l’une des caus­es prin­ci­pales de cette baisse, out­re le rôle de niv­elle­ment par le bas issu de la pen­sée libérale-lib­er­taire : la trans­for­ma­tion eth­nique de la France et de l’Europe. Une trans­for­ma­tion à laque­lle Le Débat a longtemps pris part avec joie.

Ain­si, la France serait dev­enue bête et ne serait plus à même de com­pren­dre « la pen­sée com­plexe » du Débat. Vraie ou non, cette affir­ma­tion mon­tre l’un des vieux soucis de toute cette frange du monde cul­turel : une arro­gance peu sup­port­able.

Pierre Nora note cepen­dant « un dés­in­térêt des élites pour les human­ités » et le fait que « la polémique ait pris le pas sur la dis­cus­sion démoc­ra­tique ». Ain­si, Nora ne saisit pas que ce qu’il dénonce est juste­ment ce qu’il a con­tribué à con­stru­ire. S’il y a une mal­adie dont la France souf­fre, c’est bien celle-ci : la nul­lité de pré­ten­dues « élites » intel­lectuelles inca­pables de com­pren­dre com­bi­en elles pro­duisent le con­traire de ce qu’elles pré­ten­dent défendre. Et le pire pour Nora, c’est que ses émules ont prof­ité de la fin du Débat pour le met­tre à mort.

La disparition du Débat ? Le Monde en fait un plat sauce Truong

Dans Le Monde du 20 sep­tem­bre 2020, le jour­nal­iste libéral lib­er­taire Nico­las Truong, plus habitué des pages récur­rentes de lutte con­tre une pré­ten­due « extrême droite », mène l’enquête (à charge). Selon lui, Le Débat se voulait le lieu d’un « débat » apaisé, loin de la fig­ure de l’intellectuel engagé, post-marx­iste et post-struc­tural­iste. Une revue d’après la fin des idéolo­gies. Pour­tant, cette posi­tion est évidem­ment elle-même idéologique.

Truong : « Le Débat con­gé­di­ait en effet la fig­ure sar­tri­enne de lintel­lectuel prophé­tique – celui qui incar­ne la con­science uni­verselle et ori­ente laction, notam­ment pour Sartre et les siens vers la Révo­lu­tion –, lincar­na­tion fou­cal­di­enne de lintel­lectuel spé­ci­fique, qui met ses con­nais­sances au ser­vice dune cause, comme Fou­cault le fit notam­ment sur la ques­tion des pris­ons, et même celle, bour­dieusi­enne, qui sera con­cep­tu­al­isée plus tard, de lintel­lectuel col­lec­tif, cette agré­ga­tion dintel­lectuels spé­ci­fiques qui se réu­nis­sent au sein de réseaux cri­tiques afin dimag­in­er une autre poli­tique. »

Le Monde note aus­si (juste­ment) que la direc­tion, « club de géron­to­crates », n’est pas par­v­enue à trans­met­tre la revue. Pierre Nora aura peut-être droit à une plaque à son nom sur une impasse dans une ville pré­fec­torale de province, un jour. Ou à une école mater­nelle à son nom.

Pour Pierre Nora, « Les human­ités ont été détru­ites ». Par qui ? Quels pou­voirs poli­tiques, cul­turels et visions du monde ?

Du genre et du post-colonial

Tout cela est bien beau mais Nico­las Truong ne pense pas que ce soient les caus­es réelles. Non, si Le Débat dis­paraît c’est qu’il serait « passé à côté des récentes révo­lu­tions intel­lectuelles portées par les ques­tions de genre, d’écologie et de société post­colo­niale. Certes, lhis­to­rien sud-africain Achille Mbe­m­be pub­lia dans Le Débat une invi­ta­tion à « Purg­er lAfrique du désir dEurope » (n° 205, 2019), la philosophe Camille Froide­vaux-Met­terie sattacha à la « Réin­ven­tion du féminin » (n° 174, 2013) et, dès 2001, le philosophe Dominique Bourg analysa « Le nou­v­el âge de l’écologie » (n° 113, 2001). Mais la focale se serait rétré­cie. ».

La revue n’est pas dev­enue assez post-colo­niale, gen­rée, indigéniste, éco­lo-pastèque… La preuve ? En tant que démoc­rate paten­té du Monde, Nico­las Truong juge que con­fi­er dans le dernier numéro de la revue un arti­cle sur l’écologie à Pas­cal Bruck­n­er révèlerait com­bi­en Le Débat serait passé à côté des « vrais sujets ».

C’est juste­ment là que le bât blesse : la Foi en l’existence de ces vrais sujets, auto-défi­nis par une petite caste intel­lectuelle se repro­duisant entre elle et met­tant sous le tapis toute pen­sée réelle­ment autre.

En ce sens, ce que fut au départ Le Débat n’est pas mort : il se pro­longe dans les con­sciences de tous les Truong de Paris, un jour­nal­iste qui, pour penser la mort de la revue, donne la parole unique­ment à des intel­lectuels pub­liant aux édi­tions poli­tique­ment hyper cor­rectes La Décou­verte (Audi­er, Cus­set…).

Peine de mort intellectuelle

C’est en réal­ité l’occasion d’une attaque frontale con­tre la mon­tée en puis­sance d’une pen­sée plus con­ser­va­trice en France. Ce que reproche Le Monde au Débat ? D’avoir pu être par­fois, sur la fin, un lieu de débats et de pub­li­er des textes de Matthieu Bock-Côté, Alexan­dre Devec­chio, coupables d’écrire pour Michel Onfray et Front Pop­u­laire, ou encore de la direc­trice de Causeur, Elis­a­beth Lévy. A cette dernière est reproché d’avoir pub­lié, dans Le Débat, il y a… vingt ans, un arti­cle « reprochant à la presse d’avoir pris par­ti con­tre les Serbes lors de la guerre qui Koso­vo ». On lui reproche le réel en somme, dans la plus pure tra­di­tion du stal­in­isme men­tal encore en vigueur dans les rédac­tions parisi­ennes.

S’appuyant tou­jours sur Audi­er, l’article de Truong règle ses comptes/Truong : Le Débat était d’extrême droite, même si Truong n’ose pas l’écrire. Pourquoi ? Depuis les années 90, la revue affichait « une pos­ture réac­tion­naire décom­plexée » (Pierre Nora ? Ah bon ?), cri­ti­quant le droit-de‑l’hommisme, l’individualisme, le gauchisme cul­turel, le rôle néfaste d’un pré­ten­du « anti-racisme ». La revue serait dev­enue con­ser­va­trice Les maux suprêmes. Ne pas être absol­u­ment en accord avec l’air du poli­tique­ment cor­rect, et donc avec Le Monde, on a vu la peine de mort intel­lectuelle être pronon­cée pour moins que cela. Pire, la revue a même pub­lié 5 livres d’Hervé Juvin, dans la col­lec­tion éponyme des édi­tions Gal­li­mard, un Juvin devenu con­seiller de Marine Le Pen. Pour les amis de Truong, aux pro­pos large­ment mis en valeur, « Cer­tains auteurs du Débat font alliance objec­tive avec des médias qui sont à la fron­tière de l’extrême-droite ». Le gros mot qui tue est lâché. D’autant qu’un Gauchet, dans le dernier numéro, écrivait sur le « fanatisme » des « néo-gauchismes » fémin­istes, décolo­ni­aux ou écol­o­gistes, une réal­ité évi­dente pour tout obser­va­teur un peu objec­tif. Que l’on pense au comité Adama, l’affaire Valeurs Actuelles/Obono ou à la Ligue de Défense Noire Africaine.

L’intolérance des tolérants

Au fond, ce que révèle la mort de la revue Le Débat, quoi que l’on pense de ses posi­tion­nements, c’est l’incroyable uni­for­mité de la pen­sée des médias offi­ciels, dont Le Monde est une espèce de parangon. Des médias binaires divisant le réel entre « bons » et « méchants », désig­nant sans cesse à la vin­dicte pop­u­laire tout ce qui pense autrement, des médias intolérants au non d’une sacro-sainte tolérance qui con­siste, en fait, à penser comme eux. Au-delà, c’est le doigt qui tue, la déla­tion, le sur­gisse­ment du mot « néo-réac ». Le Débat est mort, Le Monde s’en réjouit finale­ment. Quoi de plus nor­mal ? Cette presse n’a jamais rien aimé d’autre que débat­tre avec elle-même.

Vous me prendrez un comprimé d’Orwell, trois fois par jour

Con­clu­sion de Nico­las Truong ? « pour tous ceux que la pos­si­ble entrée de nos sociétés dans l’âge de la régres­sion ne sat­is­fait pas, le débat reste un com­bat. » La mort de la revue Le Débat est à ses yeux une vic­toire con­tre « la régres­sion », autrement dit toute pen­sée non pro­gres­siste fon­da­men­tal­iste. Il en est des fon­da­men­tal­istes de l’idéologie du Pro­grès comme des fon­da­men­tal­istes islamistes, ils sont per­pétuelle­ment per­suadés d’avoir eu le cerveau irrigué par la Vérité. Face à de tels symp­tômes, l’ordonnance pre­scrite à Nico­las Truong et ses amis du Monde comme des édi­tions de La Décou­verte, éditri­ces de la revue de Plenel Le Crieur sera la suiv­ante : une dose de George Orwell matin, midi et soir. Aug­menter les dos­es si les symp­tômes per­sis­tent. Con­sul­ta­tion gra­tu­ite.

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