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La Croix (celtique) et le terrorisme inconnu…

28 mai 2021

Temps de lecture : 5 minutes

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La Croix (celtique) et le terrorisme inconnu…

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La Croix (celtique) et le terrorisme inconnu…

28 mai 2021

La Croix hebdo, le numéro de fin de semaine (21 mai 2021) du journal de centre gauche, nous a gratifié d’un titre racoleur pour son opus de Pentecôte : « Terrorisme d’ultra droite — une autre menace ». Le tout illustré d’une belle croix celtique. Une « une » à la Libé à laquelle La Croix ne nous avait pas habitués… Mais à y regarder de plus près, on regrette presque les pages de Libération.

Photos hors-sujet, papy fait de la résistance et Valeurs actuelles

L’introduction du pro­pos donne le ton : six atten­tats d’ultra-droite déjoués depuis 2017, c’est-à-dire zéro mort, zéro blessé… Pas grave : c’est tout de même par­ti pour dix pages sur cette fameuse ultra-droite terroriste.

Les références lex­i­cales lais­sent peu de place à l’imagination sur les con­vic­tions des auteurs : la for­mule « mieux la com­bat­tre » est issue en droite ligne du site “antifas­ciste” La Horde. La deux­ième pho­to d’illustration du dossier fait aus­si dans le raco­lage, avec un cimetière juif pro­fané qui soulève un nou­veau prob­lème. En effet, si les pro­fa­na­tions de cimetières sont des actes abjects, dif­fi­cile de les assim­i­l­er à du ter­ror­isme… Ajou­tons à cela que cette pro­fa­na­tion, qui a eu lieu en Alsace, n’a pas été authen­tifiée comme étant l’œuvre d’individus émanant de « l’ultra droite ». Enfin, il sera ques­tion d’opposition à l’islam pen­dant tout le dossier ; cette pho­to d’un cimetière juif est donc com­plète­ment hors sujet.

Le papi­er s’ouvre avec le témoignage d’un homme de 72 ans, fiché S qui a vis­i­ble­ment peu de sym­pa­thie pour l’islam (on notera la con­tra­dic­tion avec l’illustration). À la tête d’un énig­ma­tique groupe  AFO « Action des Forces Opéra­tionnelles », il dit se tenir prêt à inter­venir en cas d’insurrection. Là encore, nous ne sommes pas dans ce qu’il con­viendrait d’appeler le ter­ror­isme, mais plutôt dans les pieds nickelés.

Est ensuite fait men­tion de la tri­bune de généraux dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui met en garde con­tre ce que ses sig­nataires tien­nent comme un risque de guerre civile… Et les jour­nal­istes de La Croix d’enchaîner : « d’autres vont plus loin encore », évo­quant le cas de tags sur un cen­tre islamique à Rennes ou encore celui de ce jeune homme mis en exa­m­en au Mans, qui aurait voulu s’en pren­dre à des mosquées. Les rac­cour­cis sont très légers, l’amalgame flagrant.

Qu’est-ce que l’ultra-droite, qu’est-ce que le terrorisme ?

Le prob­lème que doit soulever un tel sujet est avant tout celui du vocab­u­laire. Qu’est-ce que l’ultra droite ? Con­cer­nant les droites et les gauch­es rad­i­cales, on a longtemps eu ten­dance à dire « ultra » pour les mou­vances qui frayaient avec les actions de type ter­ror­iste (brigade rouge, OAS).

Le dossier ne définit pas cette notion poli­tique ni même celle de ter­ror­isme qui ne fait d’ailleurs pas l’objet d’une déf­i­ni­tion juridique et mérite donc d’être décrite pour un tel travail.

Une mise au point de l’état des vio­lences poli­tiques en France aurait d’ailleurs pu être intéres­sante et mar­quer des dis­tinc­tions claires entre ce qui relève du droit com­mun (bagarre de rue, agres­sion) et ce qui pour­rait être assim­ilé à du ter­ror­isme (assas­si­nat ciblé, dépôt de bombe). Les vio­lences poli­tiques sont inhérentes aux mou­vances rad­i­cales de droite comme de gauche. Il appa­raît aujourd’hui inex­act d’assimiler des organ­i­sa­tions nation­al­istes ou iden­ti­taires, des struc­tures trot­skistes ou antifas­cistes à des organ­i­sa­tions ter­ror­istes en France. Les auteurs de l’article ne s’embarrassent pas de ces détails.

Un marronnier de printemps

À la manière des numéros du Point ou de L’Express qui aguichent le cha­land en affir­mant vous dire « tout sur la franc maçon­ner­ie » ou sur « ceux qui ruinent la France », ce dossier ne nous apprend rien ou presque. On reprend l’idée d’un péril émanant des corps con­sti­tués avec l’armée et la police. L’occasion de rap­pel­er l’épisode des mil­i­taires s’étant récem­ment illus­trés avec des visuels du troisième Reich, la fameuse tri­bune des mil­i­taires mécon­tents et d’évoquer la présence d’anciens policiers dans les rangs des groupes obscurs visés : les bar­jols, l’AFO et quelques grou­pus­cules au goût pour le folk­lore ger­manique pronon­cé et man­i­feste­ment plus proches d’une ambiance éthylique que révolutionnaire.

Faire l’amalgame entre l’État islamique et un quar­teron de papis vague­ment hos­tiles à l’islam et par­ti­c­ulière­ment agres­sifs sur les réseaux soci­aux, des mil­i­taires screugneugneu qui n’ont pas envie d’une guerre civile et quelques mou­vances rompues au coup de com’ et par­fois au coup de poing, relève de la sim­ple mau­vaise foi.

Il y a pourtant un sujet à traiter

Thi­mothy Mc Veigh, États-Unis, 1995 : 168 vic­times ; Anders Breivik en Norvège en 2011 : 77 morts, Bren­ton Tar­rant en Nou­velle Zélande en 2019 : 51 morts. La liste n’est pas exhaus­tive mais elle témoigne de l’existence d’une forme de ter­ror­isme d’ultra droite. Les cas énumérés con­cer­nent d’ailleurs des tueries de masse et ont pour point com­mun un nation­al­isme de type anglo-saxon.

Motivés par la peur du déclasse­ment des leurs par l’immigration de masse et con­va­in­cus d’une prédes­ti­na­tion eth­nique de l’homme blanc sou­vent ali­men­tée par une cul­ture WASP (White Anglo-Sax­on Protes­tant), les supré­macistes anglo-sax­ons se situent très loin des sen­si­bil­ités « droitières » que l’on retrou­ve dans le paysage poli­tique et grou­pus­cu­laire français.

Ain­si, l’Action française (citée dans le papi­er) est une chapelle poli­tique de type monar­chiste qui se dés­in­téresse des ques­tions eth­niques quand une organ­i­sa­tion aujourd’hui dis­soute comme le Bas­tion Social, est issue du nation­al­isme révo­lu­tion­naire, idéolo­gie nation­al­iste dont les ten­ants sont sur une ligne pro-arabe con­tre l’État d’Israël, ce que l’on ne retrou­ve absol­u­ment pas dans le nation­al­isme blanc à la sauce améri­caine, obnu­bilé par des ques­tions cutanées.

Objet de digres­sions dans l’article, le mou­ve­ment « Généra­tion Iden­ti­taire », a été dis­sout en mars 2021 ; il est dif­fi­cile de voir dans ce mou­ve­ment, qui a fait des coups de com­mu­ni­ca­tion sa mar­que de fab­rique, une organ­i­sa­tion ter­ror­iste ou quasi-terroriste.

La présence de pho­tos à haut coef­fi­cient anx­iogène d’un obscur groupe « Vengeance Patri­ote » con­tribue au sen­sa­tion­nel mais n’apporte rien au « fond » du pro­pos. Cette « organ­i­sa­tion » con­naî­tra en effet une exis­tence éphémère (un an) et sera telle­ment peu prise au sérieux que son compte sur le réseau social Twit­ter ne sera jamais sup­primé, les bar­jos sont de retour.

En s’intéressant à ce qu’est le supré­macisme, aux ressorts du nation­al­isme blanc anglo-sax­on basé notam­ment sur l’obsession de la pureté raciale, les auteurs auraient pu pro­pos­er un papi­er moins sen­sa­tion­nel mais plus proche de la réal­ité. L’effet Trump et la mon­di­al­i­sa­tion ont large­ment affec­té cer­taines mou­vances dites de droite en France (sou­tien exac­er­bé à l’État d’Israël,  récur­rence du « choc des civil­i­sa­tions », regain d’intérêt pour les ques­tions biologiques) et une forme d’américanisation d’une par­tie des droites rad­i­cales française aurait pu être étudiée.

Seule éclair­cie dans la con­fu­sion de l’article la déc­la­ra­tion d’un juge antiter­ror­iste sur « la vraie men­ace » qui est selon lui celle d’un « type isolé ». Et pour cause : les struc­tures en présence en France, même si cer­taines n’hésitent pas à en venir aux mains, ne s’inscrivent pas dans des logiques de meurtres de masse mais de bagar­res, de règle­ments de compte individuels

Des auteurs ignares

Si des per­son­nal­ités en France comme Jean-Yves Camus ont une vraie expéri­ence par des études sérieuses des mou­vances droitières, les deux auteurs du dossier n’ont aucune con­nais­sance sur le sujet. Qui sont ces deux jour­nal­istes à l’origine du dossier ?

La pre­mière, Mar­i­anne Meu­nier, du ser­vice « Monde » de La Croix, pour­fend Orbán et Bachar Al-Assad (depuis Paris) et s’illustre sur France Cul­ture ; la sec­onde, Marie Boë­ton, est naturelle­ment hos­tile aux pop­ulismes (Trump, Bol­sonaro et même John­son mais pas Bergoglio alias le pape François…) et se veut détracteur du « com­plo­tisme » ; elle s’inscrit par ailleurs dans une démarche jour­nal­is­tique très convenue.

Pas avare de con­tra­dic­tion, c’est une admi­ra­trice de Naval­ny, qui lui, en con­naît un ray­on sur « l’ultra droite ».

Peu rigoureux, mal ren­seignés, brouil­lons, cul­ti­vant des amal­games qui empêchent une réflex­ion con­struc­tive, les auteurs – paresseux ou par­ti­sans — n’ont finale­ment pro­duit qu’une mal­adroite syn­thèse de presse saupoudrée de réseaux soci­aux et d’un zest d’opinion.

Un numéro sor­ti same­di 22 mai et déjà périmé dimanche 23, avec la pub­li­ca­tion d’un dossier de Medi­a­part. Les con­frères du média en ligne ont eu accès à un rap­port du par­quet général de Paris (il serait intéres­sant de savoir com­ment). Marine Turchi et Matthieu Suc, livrent ain­si une enquête qui peut sus­citer de vives cri­tiques, avec le par­ti-pris que l’on con­naît au média d’Edwy Plenel, mais qui a le mérite de fournir des infor­ma­tions inédites sur le sujet à la lumière des thèmes de prédilec­tion de ces deux jour­nal­istes, des infor­ma­tions sans doute venues en droit ligne de la Pré­fec­ture de police. Mer­ci qui ?

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