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Médias suisses : cinq questions à Guy Mettan

18 décembre 2019

Temps de lecture : 4 minutes
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Médias suisses : cinq questions à Guy Mettan

Temps de lecture : 4 minutes

Guy Met­tan, vous êtes une per­son­nal­ité des médias en Suisse, pou­vez-vous vous présen­ter pour les lecteurs français ? 

J’exerce le méti­er de jour­nal­iste depuis 40 ans, dans le domaine de la poli­tique étrangère essen­tielle­ment. J’ai notam­ment eu la respon­s­abil­ité de diriger La Tri­bune de Genève et le Club suisse de la presse, qui a pour mis­sion d’accueillir les per­son­nal­ités qui vis­i­tent les organ­i­sa­tions inter­na­tionales à Genève, ambas­sadeurs, min­istres, chefs d’État et représen­tants d’ONG. Par­al­lèle­ment à mes activ­ités pro­fes­sion­nelles, j’ai égale­ment été député au par­lement genevois, le Grand Con­seil, que j’ai présidé en 2010. Enfin, j’ai eu le plaisir d’écrire une dizaine de livres, par­mi lesquels « Russie-Occi­dent : une guerre de mille ans » (2015) traduit dans sept langues, et « Le Con­ti­nent per­du. Plaidoy­er pour une Europe démoc­ra­tique et sou­veraine » (2019), aux Édi­tions des Syrtes.

Dans tous les cas, je milite pour une con­cep­tion farouche­ment indépen­dante du journalisme.

Que pensez vous du plu­ral­isme dans les médias suiss­es fran­coph­o­nes par rap­port à la sit­u­a­tion en France ?

Les médias suiss­es n’échappent pas aux ten­dances générales de la presse en Occi­dent : chute des revenus, restric­tions budgé­taires, sévère restric­tion des moyens et du nom­bre de jour­nal­istes, con­cen­tra­tion des édi­teurs, chute de la diver­sité et du plu­ral­isme, par­al­lèle­ment à l’explosion des nou­velles ou des pseu­do-nou­velles dif­fusées par les réseaux sociaux.

Un chiffre illus­tre cette ten­dance : des 80 édi­teurs indépen­dants il y a 25 ans, on est passé à moins d’une dizaine aujourd’hui, dont deux con­trô­lent 60% du marché. L’audiovisuel pub­lic a suivi la même évo­lu­tion avec la fusion des rédac­tions radio et TV au nom d’une sup­posée con­ver­gence et mise en com­mun des forces rédac­tion­nelles. Quant à l’agence nationale d’information, l’ATS, elle a récem­ment été fusion­née avec l’agence autrichi­enne Keystone.

En clair : la diver­sité et le plu­ral­isme, sur le plan des infor­ma­tions économiques et étrangères, ne sont plus qu’un sou­venir. Seule excep­tion : du fait de la struc­ture fédérale et de la plu­ral­ité lin­guis­tique du pays, l’information nationale et locale reste assez diversifiée.

La cen­sure s’établit pro­gres­sive­ment sur les réseaux soci­aux par les GAFA, en voyez-vous les effets dans votre pays ?

Dans ce domaine aus­si, la Suisse n’échappe pas à la ten­dance générale. Avec la guerre civile en Syrie, le ren­verse­ment du pou­voir légal par la rue en Ukraine en févri­er 2014 et surtout depuis l’élection améri­caine de 2016 et la pseu­do-ingérence russe dont le rap­port Mueller a établi qu’elle était une inven­tion, la cen­sure établie par les GAFA au nom de la lutte con­tre les fake news a assuré le tri­om­phe de la ligne du poli­tique­ment cor­rect dans les médias. Désor­mais, tout ce qui sort de la vision binaire « bon vs méchant », « démoc­rate vs pop­uliste ou autori­taire », est lais­sé de côté, omis, ignoré ou com­bat­tu comme « conspirationniste ».

Le meilleur exem­ple de cette évo­lu­tion est l’affaire Assange. Hier adulé par les médias instal­lés qui se bat­taient pour pub­li­er les Wik­ileaks, il est aujourd’hui ignoré ou con­spué suite à une magis­trale cam­pagne de dés­in­for­ma­tion qui a voulu le faire pass­er pour un vio­leur de femmes et un non-jour­nal­iste qui n’aurait pas respec­té la déon­tolo­gie du métier.

Dans vos con­férences vous par­lez d’Empire ou de nou­v­el Empire, pou­vez-vous pré­cis­er ces concepts ?

Depuis les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 et le « Patri­ot Act », et surtout depuis les années 2013–2016, les sociétés occi­den­tales sont entrées dans l’ère de la sur­veil­lance général­isée et du con­trôle de l’information via toute une galax­ie d’ONG, d’agences de rela­tions publiques et d’experts de think tanks inter­posés. Sans l’avouer bien sûr, l’attention du pub­lic étant détournée sur les dérives sup­posées des démoc­ra­tures et du sys­tème de con­trôle social à la chinoise.

La rudesse, l’in­co­hérence appar­ente et la vul­gar­ité en plus, l’ère Trump n’a fait qu’amplifier une ten­dance déjà com­mencée sous les prési­dents Bush et Oba­ma, à savoir une mise au pas des sociétés occi­den­tales en vue d’une con­fronta­tion crois­sante avec la Russie et la Chine, vues comme des obsta­cles ou des con­cur­rents inac­cept­a­bles pour l’hégémonie occi­den­tale. Trump gère l’Occident comme un patron d’entreprise monop­o­lis­tique. Il est prêt à tout pour élim­in­er tout con­cur­rent qui pour­rait men­ac­er son mono­pole : men­aces, cajo­leries, cor­rup­tion, guerre com­mer­ciale à out­rance, boy­cotts, joint-ven­tures, fusions-absorp­tions, mar­ket­ing-pro­pa­gande-pub­lic­ité men­songère auprès des con­som­ma­teurs-électeurs, etc.

Dans mon esprit, nos sociétés occi­den­tales sont en train de sor­tir de l’ère répub­li­caine (de la république impéri­ale, colo­nial­iste et impéri­al­iste à l’extérieur mais démoc­ra­tique chez elle) pour entr­er dans une ère plus clas­sique­ment impéri­ale (un empire de plus en plus autori­taire, chez lui comme à l’extérieur) dont la base sociale ne serait plus le peu­ple mais une oli­garchie qui con­cen­tre l’essentiel des richess­es dans ses mains.