Médias d’opinion : Drôle de Grain à moudre

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L’émission Du grain à moudre existe sur France Culture depuis plus de dix ans. C’est une émission de débats sur des sujets d’actualité. Inégale et orientée comme le sont la majeure partie des émissions de la radio publique. Il est arrivé à cette émission de ne pas manquer d’intérêt, selon les invités. Un intérêt que l’auditeur espérait lors de l’émission du 20 octobre 2017 consacrée à cette question : « Y a-t-il vraiment besoin de nouveaux médias d’opinion ? »

« Le club des idées du Grain »

Le vendredi, le Grain actuellement présenté par Hervé Gardette se propose de moudre des idées. Pour finir la semaine dans la lignée de l’attendu de l’émission, tel qu’annoncé sur le site de France Culture : « Du lundi au vendredi, Hervé Gardette invite les meilleurs experts et penseurs à débattre des sujets du moment, appréhendés sous des angles toujours surprenants. L’actualité telle que vous ne l’aviez peut-être pas encore envisagée… ». Première surprise, en effet : l’intitulé de la question du jour. Une question dont le « vraiment » peut sonner étrangement à l’oreille de l’auditeur. Demander s’il y a « vraiment » besoin de nouveaux médias d’opinion n’est pas la même chose que de simplement demander s’il y a « besoin de nouveaux médias d’opinion ». Dans le second cas, l’on interroge la nécessité ou pas de nouveaux médias donnant des grilles de lecture de l’actualité autres que factuelles. Dans le premier cas, le sous-entendu est clair : il y a déjà tellement de médias d’opinion, alors pourquoi encore des nouveaux ? Dans une démocratie et a fortiori lors d’une émission consacrée au débat d’idées, n’est-il pas évident que la réponse à une telle question ne peut être que « oui » ? Il ne peut que y avoir besoin de nouveaux médias d’opinions. Sinon, quoi ? Sans doute mal posée, la question de ce Grain à moudre du 20 octobre ne le serait-elle pas du fait que les médias d’opinion actuels, dont les antennes de Radio France, se pensent « vraiment » comme n’ayant pas besoin d’autres médias d’opinion face à eux ?

Quel grain à moudre ce soir-là ?

Sous la houlette d’Hervé Gardette, les invités du soir sont Aude Lancelin, Brice Couturier et Sylvain Bourmeau. Ce sont de vieux habitués de l’émission. La question de la nécessité ou non de nouveaux médias d’opinion semblant induire celle de points de vue diversifiés, l’auditeur s’attend à ce que cette diversité soit représentée dans le studio. C’est d’une certaine manière le cas : les invités représentent une diversité de points de vue au sein de la gauche intellectuelle et politique. Diversité dans l’entre soi en somme. Le parcours des uns et des autres ressemble à une typologie de la presse de gauche sociale libérale et/ou de gauche radicale. Sylvain Bourmeau a officié aux Inrockuptibles, à Libération, Radio France et a participé à la création de Médiapart. Il s’apprête à lancer, en janvier 2018, un nouveau média en ligne, AOC. Seules de mauvaises langues affirmeront que sa présence dans le studio est promotionnelle. Aude Lancelin, compagne d’une des figures de proue de la gauche radicale, de Nuit Debout et du Monde Diplomatique, a travaillé pour Le Nouvel Obs, dont elle aurait été licenciée car trop à gauche, France 3, I-Télé, Canal +, et Marianne. Hervé Gardette a participé à la création du Mouv’, a longtemps présenté le Journal de 8 h de France Culture, créé La Grande Table et produit donc maintenant Du Grain à moudre. Il est aussi le responsable multimédia de France Culture. Brice Couturier est (un peu) le grain de sable : son parcours est du même ordre (Autrement, Radio Nova, Globe, L’Événement du Jeudi, Le Monde des Débats, France Culture et ses Matins entre autres) mais il a poussé d’autres portes, dont celles de Causeur ou du Meilleur des Mondes, médias critiques des positions culturelles et sociétales des gauches en général. Il porte ainsi une voix un peu différente, et ce fut le cas lors de ce Grain à Moudre consacré à l’opportunité ou pas de la naissance de nouveaux médias d’opinion. Il n’empêche que les promesses de l’émission n’ont pas été tenues.

Pourtant il y avait bien une promesse en ce 20 octobre 2017 !

Celle-ci, avec la voix d’Hervé Gardette : « Le Média, AOC, L’incorrect : pourquoi de nouveaux médias d’opinion apparaissent actuellement ? Certaines opinions ne trouvent-elles pas encore leur place dans la presse politique classique ou bien est-ce lié à une suspicion à l’égard de la presse d’aujourd’hui ? ». Puis : « On la disait moribonde. Elle ne cesse de se réinventer. La presse bruisse ces temps-ci de nouveaux projets éditoriaux, lesquels semblent répondre à une forte attente si l’on en juge par le succès de la campagne de financement participatif d’Ebdo, nouveau magazine papier prévu pour début 2018. Dans cette effervescence, les médias d’opinion occupent une place de choix. La rentrée a vu apparaître un nouveau mensuel, L’incorrect, ouvertement positionné à droite. En janvier, Le Média, un pure player imaginé par des proches de Jean-Luc Mélenchon proposera un JT quotidien. C’est aussi en janvier que le site AOC doit être lancé, sur le modèle des pages débats des quotidiens. On ne peut que se réjouir de voir de nouveaux titres apparaitre. Mais on peut aussi se demander pourquoi maintenant. Est-ce parce que certaines opinions ont du mal à trouver leur place dans la presse classique qu’il devient nécessaire de leur inventer de nouveaux espaces ? Mais n’est-ce pas contradictoire avec la critique adressée aux journalistes, à qui il est reproché de négliger les faits au profit des commentaires ? » Tout cela est donc discuté par les trois invités et leur hôte mais… à aucun moment il n’est question du seul nouveau média n’étant pas clairement de gauche, L’Incorrect. Un magazine mensuel qui est même clairement très à droite. Excepté lors de la présentation, pas un mot n’a été dit de ce magazine.

Mais alors de quoi a-t-on parlé ?

Excepté certains moments dus à Brice Couturier, ce Grain à moudre a surtout parlé de presse et d’idées de gauche entre journalistes et personnes de gauche. Dans le désordre, les sujets abordés : la critique faite aux journalistes de négliger les faits au profit des commentaires, le poids des groupes du CAC 40 dans la presse, du fait que les opinions de gauche, selon Aude Lancelin, n’auraient pas le droit de cité dans les grands médias (sic !), la nécessité de débats d’idées (« surtout à gauche, car c’est surtout la gauche intellectuelle qui est en crise », dixit Aude Lancelin), l’importance de la montée du populisme anti politique et anti médias « institutionnels » (Brice Couturier), du fait que toutes les opinions s’exprimeraient en France (Sylvain Bourmeau)… Un moment de léger accrochage quand Brice Couturier signale que la sociologie du métier de journaliste est très à gauche et « donneuse de leçon », ce qu’Aude Lancelin et Sylvain Bourmeau contestent. Aude Lancelin pensant quant à elle que la presse est… à droite. Confusion fréquente entre libéralisme économique et « droite ». Pour Aude Lancelin, que les journalistes soient à gauche est « une représentation ». Ce qui est interdit ? « Trouver des qualités à Jean-Luc Mélenchon », autrement dit « être anticapitaliste ». Selon elle, les journalistes de gauche auraient été « éradiqués ». Ce qu’il faut au fond c’est plus de gauche dans les médias, sinon….

« Sinon, on y arrivera pas »

Pas un mot sur la presse de droite, pas un mot sur la formation des journalistes, sur la pensée unique qui règne dans les écoles de journalisme, sur le fait que toute idée qui n’est pas de gauche est dans les médias institutionnels considérée comme illégitime a priori, pas un mot sur le mode de survie des médias par les subventions d’État… Le plus étonnant dans cette émission ? Les intervenants ne se rendent à aucun moment compte que le fait même de cette émission, de ce qui y est dit et par qui, accrédite cet autre fait : les médias « institutionnels » sont un entre soi. Le moment le plus clair à ce propos se situe vers la moitié de l’émission, quand Sylvain Bourmeau expose que le rôle du journalisme n’est pas de dire que « ce que dit madame Le Pen est faux » mais de démonter la manière dont le discours lui permettant de dire ce qu’elle dit est construit. D’aller à la racine du mal, « sinon, on y arrivera pas » (à battre le Front National) dit Bourmeau. Autrement dit, cette émission s’interrogeant sur la nécessité ou non de nouveaux médias d’opinion, qui oublie de donner la parole à un journaliste dit de droite, porte finalement sur la manière dont les journalistes institutionnels doivent combattre certaines idées politiques et sur le rôle que doivent jouer de nouveaux médias dans ce combat. Comment de nouveaux médias d’opinion pourraient-ils être considérés comme légitimes quand la presse « institutionnelle » définit toute pensée autre que de gauche comme étant du domaine du délit d’opinion (droitier ou lepéniste, en l’occurrence) ? N’est-ce pas aussi pour cela que la France est « si basse dans le classement de la liberté de la presse » ? Position qui est pour Aude Lancelin seulement liée au poids des grands groupes « capitalistes ». Il n’empêche… ces opinions s’expriment sur la radio d’État à une heure de grande écoute. Qu’en est-il des opinions qui ne sont pas de gauche ?

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