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Mali : Qui veut la peau des journalistes français ?
Publié le 

5 novembre 2013

Temps de lecture : 5 minutes
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Mali : Qui veut la peau des journalistes français ?

Ce samedi 2 octobre, deux journalistes français de RFI, envoyés spéciaux au Mali, ont été enlevés à Kidal, dans le Nord du pays, puis exécutés à 12 kilomètres de la ville. Le mystère demeure sur l’identité des ravisseurs.

Capture et assassinat

Ces derniers, qui se rendaient à Kidal pour la deux­ième fois, ont été enlevés vers 13h00, heure locale, devant le domi­cile d’Am­béry Ag Rhissa, un représen­tant du Mou­ve­ment nation­al de libéra­tion de l’Aza­wad (MNLA) qu’ils venaient d’in­ter­roger. Ils pré­paraient une émis­sion spé­ciale pour RFI, prévue pour ce jeu­di. Celle-ci a, depuis, été annulée. Selon Ambéry Ag Rhissa, les ravis­seurs étaient « entur­ban­nés et par­laient tamachek », la langue touareg. « Ambéry Ag Ris­sa a enten­du un bruit sus­pect dans la rue, des coups de crosse portés con­tre le véhicule de nos reporters. Il a alors entrou­vert sa porte et a vu les ravis­seurs embar­quer nos deux jour­nal­istes dans un véhicule 4 x 4 beige. Les ravis­seurs l’ont men­acé de leurs armes et l’ont som­mé de ren­tr­er chez lui », rap­porte RFI.

« Quelques min­utes après le début de la pour­suite des ravis­seurs des deux Français [par la force Ser­val], on nous a infor­més que leurs corps ont été retrou­vés criblés de balles à l’ex­térieur de la ville », selon Paul-Marie Sidibé, préfet de la local­ité de Tin­za­wa­t­en. D’après l’armée, il ne sem­ble pas que l’exécution soit liée à une pour­suite qui, vis­i­ble­ment, n’a pas eu lieu : les mil­i­taires ont retrou­vé les deux corps des jour­nal­istes sans avoir aperçu ni affron­té les ravis­seurs.

Réactions

La direc­tion de RFI a déclaré que ses équipes étaient « sous le choc, pro­fondé­ment tristes, indignées et en colère » et a adressé ses pen­sées « aux familles et aux proches de leurs col­lègues et amis ». Ghis­laine Dupont, 51 ans était « pas­sion­née par son méti­er et par le con­ti­nent africain, qu’elle cou­vrait depuis son entrée à RFI en 1986 », ajoute la sta­tion. Quant à Claude Ver­lon, il avait 58 ans, tech­ni­cien de reportage à RFI depuis 1982 ; il « était un homme de ter­rain chevron­né, habitué des ter­rains dif­fi­ciles dans le monde entier ». Ce week-end, RFI a sus­pendu ses antennes. La sta­tion a dif­fusé de la musique clas­sique à la place de ses pro­grammes, bar­ré son logo d’une bande noire, et affiché les por­traits des deux jour­nal­istes décédés.

Frédéric Garat, col­lègue et ami de Ghis­laine Dupont et Claude Ver­lon, rap­pelle qu’« en 2011, au moment des élec­tions, le prési­dent Joseph Kabi­la l’a expul­sée. C’é­tait recon­naître que notre con­sœur fai­sait trop bien son méti­er. » « Gigi était tout sauf une tête brûlée ou une casse-cou. Et c’est bien pour cela aus­si que nous sommes si stupé­faits de la voir dis­paraître ain­si. Gigi était réelle­ment exem­plaire, par­ti­c­ulière­ment com­pé­tente », ajoute-t-il avant de con­clure : « Il faut com­pren­dre que c’est une per­son­ne qui était un peu la maman du ser­vice, prête à pass­er du temps pour expli­quer aux plus jeunes les sit­u­a­tions les plus com­plex­es. Une jour­nal­iste par­ti­c­ulière­ment scrupuleuse qui recoupait 10 fois ses infos. Avec Claude c’é­tait un cou­ple pro­fes­sion­nel remar­quable car lui était méthodique, aimable… »

François Hol­lande a, pour sa part, man­i­festé son « indig­na­tion à l’é­gard de cet acte odieux ». Le prési­dent français et son homo­logue malien Ibrahim Boubacar Kei­ta ont fait part de leur déter­mi­na­tion « à pour­suiv­re et à rem­porter » le « com­bat com­mun con­tre le ter­ror­isme ».

Marie-Chris­tine Saragosse, prési­dente de France Média Monde, qui cha­peaute RFI a déclaré sur France Inter : « J’éprou­ve une très grande colère. Les équipes de RFI font un boulot for­mi­da­ble en Afrique et les Africains eux-mêmes le recon­nais­sent. Face à la bar­barie, va-t-on pou­voir con­tin­uer à faire ce méti­er ? Nous n’avons pas envie de baiss­er les bras. La colère va nous don­ner encore plus envie de ne pas nous faire fer­mer le bec par les bar­bares. » Christophe Deloire, secré­taire général de Reporters sans fron­tières, a par­lé d’ « acte innom­ma­ble et révoltant » quand la min­istre de la Cul­ture, Aurélie Fil­ip­pet­ti, l’a jugé « d’une lâcheté inqual­i­fi­able ».

Pour Jacques Myard, député UMP, cet assas­si­nat « démon­tre trag­ique­ment la volon­té meur­trière des mou­ve­ments jihadistes de cibler non seule­ment des Français mais surtout des jour­nal­istes dont la mis­sion pre­mière est de cou­vrir l’actualité africaine en toute objec­tiv­ité, au nom de la lib­erté d’expression ». Et celui-ci d’ajouter que « RFI n’est pas seule­ment un média français, c’est pour tous les Africains une fenêtre de lib­erté, une fenêtre qui dérange ! Cet assas­si­nat per­pétré par des islamistes salafistes est un acte bar­bare, qui illus­tre la réal­ité à laque­lle la France est désor­mais con­fron­tée, le défi qu’elle doit relever, non seule­ment au Sahel mais partout dans le monde ! »

De son côté, Marine Le Pen a estimé sur BFM TV-RMC que « les reporters de guerre payent un très lourd trib­ut » avant de faire remar­quer que cette tragédie « remet en cause l’in­co­hérence de la poli­tique étrangère de la France ».

Des zones d’ombres

Au-delà de l’émotion et du regret, reste à déter­min­er les caus­es de cet enlève­ment. Les deux jour­nal­istes, qui ne nous sont pour­tant pas décrits comme des « casse-cous », ont-ils été pru­dents ? L’affaire Guesquière-Taponier reste dans les mémoires (voir notre dossier sur l’Armée et les médias)… Selon une source gou­verne­men­tale française, « il y a quelques jours, les deux jour­nal­istes avaient demandé à être trans­portés à Kidal par la force Ser­val, ce qu’elle avait refusé, comme elle le fait depuis un an, en rai­son de l’in­sécu­rité dans cette zone ». Mais, selon cette même source, « ils ont prof­ité d’un trans­port de la Minus­ma, qui con­tin­ue à accepter des jour­nal­istes ».

Il faut aus­si s’interroger sur l’identité et les moti­va­tions des ravis­seurs. D’après Ambéry Ag Ris­sa, témoin de l’enlèvement, ces derniers par­laient dans la langue touareg. Mais selon Pierre Boil­ley, directeur du Cen­tre d’é­tudes des Mon­des africains (CEMAF), le MNLA (rébel­lion touareg) n’aurait « aucun intérêt » à enlever et tuer des jour­nal­istes français. Le MNLA qui a d’ailleurs con­damné les crimes et promis de « tout met­tre en œuvre pour iden­ti­fi­er les coupables »… Reste la piste Aqmi, « la plus prob­a­ble » selon M. Boil­ley.

En effet, l’opération pour­rait avoir été effec­tuée par un groupe crim­inel « sous-trai­tant » des réseaux dji­hadistes et espérant touch­er un bon prix pour leur livr­er des otages. Mais celle-ci s’est déroulée dans le con­texte de la libéra­tion, qua­tre jours aupar­a­vant, de qua­tre otages français dans la région. On par­le d’une rançon de 20 mil­lions d’euros don­née par la France. « Est-ce que la répar­ti­tion des rançons ver­sées a été équitable ? Il n’est pas impos­si­ble que cer­tains au sein d’Aq­mi se soient sen­tis grugés », a expliqué l’eth­no­logue André Bour­geot, spé­cial­iste des mou­ve­ments touaregs dans la région.

Selon un « ini­tié » cité par L’Express, « en l’ab­sence de reven­di­ca­tion dans les 72 heures à venir, l’hy­pothèse de l’en­lève­ment et de l’as­sas­si­nat des envoyés spé­ci­aux de RFI par une bande crim­inelle opérant pour le compte d’un groupe dji­hadiste devien­dra la plus crédi­ble ».

Suites

Il s’agit de la deux­ième fois en dix ans qu’un jour­nal­iste de RFI est assas­s­iné. En 2003, Jean Hélène, cor­re­spon­dant de la sta­tion à Abid­jan, avait été tué par un polici­er. À not­er égale­ment qu’un otage français reste tou­jours, actuelle­ment, détenu au Mali.

Selon TF1, les opéra­tions de recherche des auteurs de l’assassinat, en cours dans le Nord-Mali, ont abouti à l’ar­resta­tion de cinq sus­pects. Il s’a­gi­rait de jeunes déjà impliqués par le passé dans divers trafics et qui seraient liés aux groupes islamistes. La piste Aqmi serait-elle la bonne ?

Voir aussi

- Lire le dernier papi­er de Ghis­laine Dupont et à Claude Ver­lon pour RFI
— Lire notre dossier : « L’armée et les médias : his­toire d’un rap­port de force »

Crédit pho­to : ju-yaovi via Flickr (cc)

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