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L’Armée et les médias, histoire d’un rapport de force
Publié le 

27 août 2013

Temps de lecture : 14 minutes
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L’Armée et les médias, histoire d’un rapport de force

Crédit pho­to : farafinet via Flickr (cc)

De l’imprimé de Gutenberg à la télévision, les médias ont parcouru un long chemin pluriséculaire pour en arriver, aujourd’hui, à s’imposer comme le premier pouvoir. Cela n’a pas toujours été le cas et il fut un temps où l’État et l’Armée exerçaient leur contrôle sur l’information. Qu’en est-il aujourd’hui ? Comment l’Armée gère-t-elle sa communication face à ce nouvel acteur influent, après des siècles de contrôle plus ou moins total ? Nous nous attacherons ici à retracer l’histoire des rapports entre l’armée française – surtout en temps de guerre – et les médias. Ou l’histoire mouvementée d’un rapport de force qui s’est inversé.

1797 : Bonaparte invente le communiqué de guerre

1797 : Bonaparte invente le communiqué de guerre.

1797 : Bona­parte invente le com­mu­niqué de guerre. Tableau d’An­toine-Jean Gros. Crédit : Art Renew­al Cen­ter (cc)

C’est Napoléon Bona­parte, jeune général pro­mu à la tête de l’Armée d’Italie en 1796, qui invente le « com­mu­niqué de guerre » pour informer le pays de ses exploits con­tre les Autrichiens. Après ses grandes vic­toires, il crée le 3 ther­mi­dor an V (20 juil­let 1797) Le Cour­ri­er de l’armée d’Italie, qu’il con­fie à Marc-Antoine Jul­lien, un ancien jacobin. Puis, le 16 ther­mi­dor an V (3 août 1797), est créée La France vue de l’armée d’Italie sous la direc­tion de Reg­nault de Saint-Jean d’Angély, ancien mem­bre de la Con­sti­tu­ante. Enfin, avec l’argent du butin comme pour les précé­dents, naît Le Jour­nal de Bona­parte et des hommes vertueux. Cette pro­pa­gande médi­a­tique orchestrée par Bona­parte, général d’armée, va con­tribuer à créer un ter­reau favor­able à sa future prise du pou­voir.

Plus tard, une fois couron­né empereur, Napoléon Ier met­tra en place le Bul­letin de la Grande Armée afin de s’assurer, en plus des tableaux de pro­pa­gande, de l’image qu’il souhaite véhiculer de ses con­quêtes. Seule la presse étrangère, le car­i­cat­u­rant, vien­dra alors égratign­er cette image. Le rap­port Armée – Médias était né, avec, pour com­mencer, un total con­trôle des baïon­nettes sur les plumes.

La guerre franco-allemande de 1870

En 1870, la sit­u­a­tion est plus com­plexe. Les médias ont eu le temps de se dévelop­per et de se libéralis­er depuis 1789 avec la Déc­la­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen dont l’Article IX stip­ule : « La libre com­mu­ni­ca­tion des pen­sées et des opin­ions est un des droits les plus pré­cieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc par­ler, écrire, imprimer libre­ment, sauf à répon­dre de l’abus de cette lib­erté, dans les cas déter­minés par la Loi. » Et la loi du 11 mai 1868, sous le Sec­ond Empire, vient apporter une lég­is­la­tion plus sou­ple aux jour­naux. C’est dans les années 1860 que l’on par­le pour la pre­mière fois de « presse de masse ». Si la guerre de Crimée (1853–1856) fut la pre­mière guerre de l’histoire cou­verte par la pho­togra­phie, les médias de l’époque sont exclu­sive­ment sous for­mat papi­er.

À l’annonce de la guerre déclarée aux Prussiens en 1870, le Pre­mier chef du Cab­i­net Émile Olivi­er fait vot­er une loi inter­dis­ant à la presse d’évoquer la guerre. Seul le régime est habil­ité à informer des opéra­tions mil­i­taires. Mais celle-ci ne se gên­era pas pour out­repass­er ces con­di­tions. D’ailleurs, pour la pre­mière fois en France, des « cor­re­spon­dants » sont envoyés sur place, au plus près des com­bats – cette pra­tique ayant été inven­tée par le Times quelques années aupar­a­vant.

Henri Rochefort, rédacteur en chef de La Marseillaise.

Hen­ri Rochefort, rédac­teur en chef de La Mar­seil­laise, par Nadar. Crédit : AlMare (cc)

Cette sit­u­a­tion ten­due don­nera lieu à une suc­ces­sion de procès engagés con­tre les pro­prié­taires de jour­naux. On se sou­vient égale­ment de l’affaire Vic­tor Noir, jour­nal­iste de La Mar­seil­laise assas­s­iné par le très insta­ble cousin de Napoléon III, le prince Pierre-Napoléon Bona­parte. Mal­gré ce cli­mat délétère, le régime et l’Armée res­teront assez sou­ples vis-à-vis d’une presse favor­able au con­flit dans sa grande majorité. Cepen­dant, l’imprudence de celle-ci va la con­duire, involon­taire­ment, à divulguer des infor­ma­tions sur les mou­ve­ments des troupes français­es ce qui, diront cer­tains, sera à l’origine de la perte de l’Alsace-Lorraine.

Après l’abdication de Napoléon III et la pro­mul­ga­tion de la IIIème République, la presse va être totale­ment libérée et beau­coup de jour­naux vont émerg­er lors du siège de Paris –la plu­part, éphémères, se lim­iteront à un seul numéro. Mais les erreurs et impru­dences de la presse vont rester dans les mémoires…

Censure et propagande durant la Première guerre mondiale

En 1914, il n’est pas ques­tion de repro­duire la cat­a­stro­phe de 1870–1871 qui avait vu la presse ali­menter l’ennemi en infor­ma­tion. La con­trôle par l’Armée sera total : non seule­ment pour la sécu­rité du pays, mais égale­ment pour main­tenir le moral des troupes au front ain­si que celui de l’arrière – qui doit soutenir l’effort de guerre.

Une let­tre de Philippe Pétain, com­man­dant en chef des armées, au min­istère de la Guerre le 23 août 1917 définit ce que la presse a le droit de dire et les sujets qu’elle doit éviter. « Le nom­bre de jour­naux qui parvi­en­nent au front par l’in­ter­mé­di­aire des agences et des coopéra­tives est con­sid­érable, écrit Pétain. Leur lec­ture a sur le moral des troupes une influ­ence directe, mau­vaise ou bonne ; d’où deux caté­gories d’ar­ti­cles : ceux qu’il faut éviter, ceux qu’il faut inspir­er et propager. »

Le Canard Enchaîné est né de cette contestation de la censure. Il parait pour la première fois le 10 septembre 1915. Il cessera sa parution en octobre pour reprendre en juillet 1916. Sur l’image ci-contre, on peut voir les « blancs » laissés après le passage de la censure, ou « Anastasie » avec des grands ciseaux.

Le Canard Enchaîné est né de cette con­tes­ta­tion de la cen­sure. Il parait pour la pre­mière fois le 10 sep­tem­bre 1915. Il cessera sa paru­tion en octo­bre pour repren­dre en juil­let 1916. Sur l’image ci-dessus, on peut voir les « blancs » lais­sés après le pas­sage de la cen­sure, ou « Anas­tasie » avec des grands ciseaux. DR

Il est ain­si imposé à la presse d’éviter d’évoquer « les pro­jets de loi mil­i­taires », les « récla­ma­tions », les « peut-on dire », les « arti­cles de nature à creuser un fos­sé entre officiers et hommes de troupe », le « dén­i­gre­ment sys­té­ma­tique de Com­man­de­ment et des États-Majors », ain­si que « les cri­tiques sur l’or­gan­i­sa­tion actuelle de l’Ar­mée ». Pour Pétain, ces sujets représen­tent « un puis­sant dis­solvant de la con­fi­ance dans les chefs ».

En revanche, il est pro­posé de laiss­er libre cours à d’autres sujets. « Le sol­dat doit croire au com­mu­niqué de guerre », pour­suit Pétain. Ain­si, celui-ci doit être « sobre et sincère », sans en rajouter. Le com­man­dant en chef con­seille égale­ment d’éviter la cen­sure par­tielle, les blancs amenant trop sou­vent les sol­dats à des inter­pré­ta­tions pires que le papi­er orig­i­nal. Il faut égale­ment faire com­pren­dre au sol­dat la néces­sité d’une « paix vic­to­rieuse » et non une « paix blanche » qui serait « pire que la guerre ».

Les jour­naux doivent égale­ment « insis­ter sur les crimes com­mis » par les Alle­mands, défendre le retour de l’Alsace-Lorraine dans les fron­tières nationales, véhiculer une bonne image de « l’arrière », mon­tr­er au sol­dat que « le Pays vit avec lui », et enfin insis­ter sur « le respect dû aux Chefs ». Voilà les con­di­tions de pub­li­ca­tion de l’époque. « Le moral des troupes est directe­ment influ­encé par la lec­ture des jour­naux, con­clut Pétain. La puis­sance de l’ar­ti­cle imprimé reste grande sur son esprit. Il faut que la lec­ture du jour­nal ne soit pas pour les hommes une source de scep­ti­cisme ni de rancœur, mais de per­sévérance et d’en­t­hou­si­asme. »

Chaque jour­nal doit être lu et validé avant sa paru­tion. Des fuites demeurent, mais le con­trôle reste très impor­tant. Un édi­teur de l’époque témoigne : « Au moment de met­tre sous presse, on envoy­ait l’épreuve com­plète du jour­nal, la morasse, par télé­phone ; les censeurs indi­quaient l’article, le pas­sage, la phrase ou même le mot qu’il fal­lait enlever. Comme les jour­naux clichent générale­ment, et qu’il était d’ailleurs trop tard pour recom­mencer la mise en page, un ouvri­er grat­tait les clichés avec un out­il spé­cial, une échoppe. »

Madame Anastasie, figure satirique de la censure

Madame Anas­tasie, fig­ure satirique de la cen­sure, par André Gill.

Le Canard Enchaîné est né de cette con­tes­ta­tion de la cen­sure. Il parait pour la pre­mière fois le 10 sep­tem­bre 1915. Il cessera sa paru­tion en octo­bre pour repren­dre en juil­let 1916. Sur l’image ci-con­tre, on peut voir les « blancs » lais­sés après le pas­sage de la cen­sure, ou « Anas­tasie » avec des grands ciseaux. La cen­sure date de la loi du 5 août 1914 et s’étend sur l’intégralité du con­flit. Même les let­tres sont con­trôlées afin que rien n’échappe à l’Armée et qu’aucun plan ne soit dévoilé à l’ennemi.

Le con­trôle est assuré par l’Armée d’avril 1914 à avril 1917, avant que le gou­verne­ment ne s’en occupe jusqu’à la fin de la guerre en novem­bre 1918. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion sont assurés par le Ser­vice d’information des armées et par le Secteur ciné­matographique des armées. Sur place, au front, les jour­naux ont leur « cor­re­spon­dants accrédités » ; mais tous leurs écrits sont con­trôlés avant pub­li­ca­tion.

À côté de cela, la pro­pa­gande offi­cielle assure l’image que l’on souhaite véhiculer auprès de la pop­u­la­tion. La vie au front est idéal­isée, jusqu’aux lim­ites du grotesque. Ain­si, une « let­tre du front » pub­liée le 15 sep­tem­bre 1914 dans le jour­nal Le Matin racon­te : « Leur artillerie lourde est comme eux, elle n’est que bluff. Leurs pro­jec­tiles ont très peu d’efficacité… et tous les éclats… vous font sim­ple­ment des bleus. »

Une autre, pub­liée dans L’Intransigeant le 17 août 1914, est dans le même reg­istre : « L’inefficacité des pro­jec­tiles enne­mis est l’objet de tous les com­men­taires. Les shrap­nells écla­tent molle­ment et tombent en pluie inof­fen­sive. Quant aux balles alle­man­des, elles ne sont pas dan­gereuses : elles tra­versent les chairs de part en part sans faire aucune déchirure. » Des pho­togra­phies de « vie quo­ti­di­enne » des sol­dats accom­pa­g­nent ces extraits de dés­in­for­ma­tion, lais­sant croire à une vie pais­i­ble sur le front.

Jusqu’à la fin de la guerre, le con­trôle sera total, hormis quelques fuites. En aucun cas on ne veut que la presse com­pro­mette, comme elle l’a fait en 1870, le suc­cès des opéra­tions et, surtout, ne démoralise le pays et les sol­dats.

Seconde guerre mondiale et guerre des ondes

1940 : la guerre des ondes fait rage.

1940 : la guerre des ondes fait rage.

Durant la Sec­onde guerre mon­di­ale, c’est une armée enne­mie qui con­trôle et bâil­lonne la presse française. L’apparition de la radio et le développe­ment du ciné­ma sont de nou­veaux fac­teurs à pren­dre en compte. C’est d’ailleurs par la radio que la guerre de l’information va se jouer, la fameuse « guerre des ondes ». Et c’est de cette même radio que les « fuites » vont avoir lieu, que le con­trôle de l’information va échap­per à l’armée d’occupation.

On se rend compte alors que les plus anciens médias sont tou­jours les plus con­trôlables et que les nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion posent prob­lème aux états et à l’Armée. La preuve est en, aujourd’hui, avec inter­net.

Devant l’inquiétude sus­citée par la radio, et surtout les radios étrangères comme Radio-Lon­dres – d’où les Résis­tants s’adressent aux Français –, les autorités alle­man­des iront même jusqu’à inter­dire son écoute, qui devien­dra clan­des­tine.

Nous ne nous pencherons pas out­re mesure sur cette péri­ode, l’armée de con­trôle étant une armée étrangère et les radios l’étant égale­ment.

« Embedded journalism » : le journalisme embarqué

Devant l’explosion et l’ascension gigan­tesque des médias en un demi-siè­cle, il fal­lait réa­gir. Com­ment con­trôler et maîtris­er un acteur de plus en plus influ­ent, de plus en plus puis­sant, de plus en plus insai­siss­able ? Dans les années 90, la solu­tion a été trou­vée : le jour­nal­iste embar­qué.

Le jour­nal­isme embar­qué est une pra­tique qui con­siste, pour l’Armée, à pren­dre dans ses rangs des jour­nal­istes accrédités afin de leur per­me­t­tre de suiv­re le con­flit de l’intérieur. Ces pra­tiques exis­tent depuis un cer­tain temps : on a vu, par exem­ple, lors du débar­que­ment de Nor­mandie en 1944, Samuel Fuller, caméra au poing, débar­quer avec la troisième vague, et fig­ur­er par­mi les pre­miers hommes sur la plage d’Om­a­ha-Beach ; ou encore durant la guerre du Viêt-Nam.

Le journalisme embarqué est une pratique qui consiste, pour l’Armée, à prendre dans ses rangs des journalistes accrédités afin de leur permettre de suivre le conflit de l’intérieur.

Le jour­nal­isme embar­qué est une pra­tique qui con­siste, pour l’Armée, à pren­dre dans ses rangs des jour­nal­istes accrédités afin de leur per­me­t­tre de suiv­re le con­flit de l’intérieur.

Mais c’est depuis la guerre du Golfe, en 1991, que l’« embed­ded jour­nal­ism » est devenu une pra­tique courante. En théorie, elle est util­isée pour per­me­t­tre au jour­nal­iste – qui porte un uni­forme cam­ou­flé, un casque et un gilet pare-balles – de cap­tur­er des scènes de guerre au plus près des com­bats. Dans les faits, elle n’a qu’une ver­tu : con­trôler les jour­nal­istes et les utilis­er.

Il s’agit tout d’abord de faire naître chez le jour­nal­iste un « esprit de corps » afin qu’il se sente, au fur et à mesure, « par­mi les siens ». Ensuite, il est ques­tion de sus­citer une sym­pa­thie – et une dif­fi­culté à dire du mal – de ce dernier envers ceux qui, de fac­to, le défend­ent et le pro­tè­gent. Enfin, le jour­nal­iste embar­qué n’a pas grande marge de manœu­vre : il va là où on lui demande d’aller. En général, il est tenu à l’écart des zones sen­si­bles et même par­fois, des com­bats. On peut égale­ment lui faire voir ce que l’on souhaite qu’il voit et faire pass­er des mes­sages. Le con­trôle est qua­si-total.

Au Mali, un « embedded a minima »

L’armée française a par­faite­ment util­isé cette stratégie lors de la guerre au Mali. Les jour­nal­istes embar­qués ont été intel­ligem­ment tenus à l’écart des com­bats et seules les miettes – déploiement, camp d’entraînement, etc. – leur étaient lais­sées. On voulait alors faire croire à une « guerre pro­pre et nette », sans bavures. « On ne nous emmène jamais sur le front, là où se passent les com­bats. Pour l’heure, les opéra­tions sont surtout menées par les forces spé­ciales. L’armée n’aime jamais mon­tr­er ça », a expliqué Pierre Grange, l’un des envoyés spé­ci­aux de TF1 au Mali. « Les autorités français­es ont peur que nos infor­ma­tions ser­vent à l’en­ne­mi, pour­suit-il. On nous refile donc très peu de tuyaux. » Durant ce con­flit, on par­le ain­si d’« embed­ded a min­i­ma ».

Pour con­tourn­er ce con­trôle et les images offi­cielles fournies par l’ECPAD (Étab­lisse­ment de com­mu­ni­ca­tion et de pro­duc­tion audio­vi­suelle de la défense), des médias comme TF1 et M6 n’hésiteront pas à don­ner des caméras aux habi­tants pour qu’ils leur ramè­nent des images. Mais devant cette impasse, beau­coup ren­treront au pays dans les 15 jours et les médias se con­tenteront de faire bavarder des « experts » sur les plateaux télévisés.

Comme en 1914, comme depuis plusieurs siè­cles, on ne veut surtout pas que les médias four­nissent imprudem­ment des infor­ma­tions à l’ennemi. Aus­si, on veut con­trôler l’opinion, don­ner une bonne image de la guerre. Le jour­nal­isme embar­qué fût alors une tech­nique des plus effi­caces. Mais devant l’explosion d’internet et des moyens de com­mu­ni­ca­tion (Wik­ileaks, smart­phones, satel­lites, réseaux soci­aux, etc.), les fuites sont tou­jours pos­si­bles.

Afghanistan : L’affaire Guesquière-Taponier

Hervé Guesquière et Stéphane Taponier sont deux jour­nal­istes de France Télévi­sions. Lors de la guerre d’Afghanistan, ces derniers ont été enlevés par les tal­ibans en 2009 et ont passés 547 jours en cap­tiv­ité avant leur libéra­tion. Mais une polémique va naître sur leur impru­dence et même, sur leurs réelles moti­va­tions.

Quelques jours après leur cap­ture – ils s’étaient aven­turés dans une zone à hauts risques décon­seil­lée par l’Armée –, le prési­dent de la République Nico­las Sarkozy évoque une « impru­dence vrai­ment coupable ». Le min­istre de l’Intérieur, Claude Guéant, renchérit en déclarant que les jour­nal­istes font « courir des risques à beau­coup de nos forces armées, qui du reste sont détournées de leurs mis­sions prin­ci­pales ». Le général Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées français­es, ajoute le 21 févri­er sur Europe 1 que la recherche a couté « plus de 10 mil­lions d’euros » et en appelle à un « sens des respon­s­abil­ités des uns et des autres ». Même Bernard Kouch­n­er déclare qu’il leur « fau­dra s’expliquer » après leur libéra­tion.

Scan­dale dans les médias, qui défend­ent leurs pro­tégés. Reporters sans fron­tières con­damne les déc­la­ra­tions des dirigeants. Pour­tant, les faits sont têtus : les deux jour­nal­istes sont bien sor­tis de la zone de sureté, ont pris des risques inutiles – leur reportage était ter­miné – et ont mis, par la suite, en dan­ger la vie des sol­dats français venus à leur recherche. Le reporter de guerre Yves Debay (1954–2013) par­lera d’« imbé­cile ambi­tion des “héros” » et dénon­cera leur « mélange d’anti mil­i­tarisme… addi­tion­né d’une recherche mal­saine du sen­sa­tion­nel [ayant] mené au drame de cette prise d’otage qui a causé mort d’homme ».

Cer­taines rumeurs prêteront même aux deux jour­nal­istes des moti­va­tions bien plus graves : « assur­er les tal­ibans du sou­tien de la presse et de la gauche française dans leur lutte… »

Quoi qu’il en soit, cette affaire est bien car­ac­téris­tique des oppo­si­tions con­stantes entre une Armée désireuse de men­er à bien sa mis­sion et de véhiculer une bonne image de la guerre qu’elle mène, et les médias, en recherche de sen­sa­tion­nel, d’hémoglobine et de scoop.

Explosion des moyens de communication et « droit de réserve »

Dans un pre­mier temps, il con­vient de s’arrêter un instant sur ce surnom qui est, encore aujourd’hui, attaché à l’Armée : la Grande Muette. Nom­breux sont ceux qui pensent que cette appel­la­tion de « grande muette » vient du fait que l’Armée, ou du moins son État-major, reste très en retrait de la vie poli­tique et s’exprime rarement, et à grand ren­fort de langue de bois.

En réal­ité, ce surnom remonte à la IIIe République. Méfi­ants envers l’Armée, les Répub­li­cains ont alors inter­dit aux mil­i­taires le droit de vote. Cette loi ne sera abolie que le 17 août 1945, fai­sait des mil­i­taires la dernière par­tie de la pop­u­la­tion à avoir obtenu le droit de vote ; après les femmes. L’appellation « grande muette » demeure aujourd’hui du fait du silence imposé aux mil­i­taires sur leurs ori­en­ta­tions poli­tiques et religieuses, sur leur impos­si­bil­ité de se syn­di­quer et de se plain­dre publique­ment de leur con­di­tion ou de l’organisation. L’article L4121‑3 du Code de la défense stip­ule (par­tie lég­isla­tive) : « Il est inter­dit aux mil­i­taires en activ­ité de ser­vice d’ad­hér­er à des groupe­ments ou asso­ci­a­tions à car­ac­tère poli­tique. »

Selon l’article D4121‑1 (par­tie régle­men­taire), « Tout mil­i­taire a le droit de s’ex­primer libre­ment dans le respect des dis­po­si­tions du statut général des mil­i­taires. Les man­i­fes­ta­tions, péti­tions ou récla­ma­tions col­lec­tives sont inter­dites. »

L’article L4121‑2 (par­tie lég­isla­tive) ajoute : « les mil­i­taires doivent faire preuve de dis­cré­tion pour tous les faits, infor­ma­tions ou doc­u­ments dont ils ont con­nais­sance dans l’ex­er­ci­ce ou à l’oc­ca­sion de l’ex­er­ci­ce de leurs fonc­tions. » Mais cela reste ambigu et, comme nous allons le voir, pas tou­jours respec­té.

2008 : L’affaire du groupe dit « Surcouf »

En juin 2008, le groupe Sur­couf, un groupe d’officiers anonymes des trois armées (Terre, Mer, Air) pub­lie une tri­bune dans Le Figaro pour con­tester et cri­ti­quer le Livre Blanc de la Défense. Il est jugé « défi­cient et davan­tage mar­qué par un cer­tain ama­teurisme ». « Les autorités de la défense ont lais­sé pass­er l’oc­ca­sion his­torique […] que jus­ti­fi­aient les ambi­tions du chef de l’É­tat, ajoute le groupe. Le reste est affaire de com­mu­ni­ca­tion poli­tique, qui ne saurait mas­quer la réal­ité d’un véri­ta­ble déclasse­ment mil­i­taire de notre pays. » Dans cette sit­u­a­tion, des sol­dats utilisent les médias pour revendi­quer leur avis.

Dans la revue L’Épaulette d’avril 2009, le général de brigade aéri­enne Michel Sarazin revient sur cette affaire et se penche sur l’efficacité mit­igée du « droit de réserve » dans l’Armée. Ce dernier regrette que les officiers de Sur­couf n’aient pas été inquiétés car « les débats juridiques qui en auraient for­cé­ment résulté auraient peut-être per­mis de clar­i­fi­er ces notions ». Il con­sid­ère égale­ment qu’il serait « vain d’e­spér­er trou­ver des déf­i­ni­tions pré­cis­es rel­a­tives au droit de réserve ».

« Dans le cas par­ti­c­uli­er du groupe Sur­couf, pour­suit-il, à par­tir du moment où la dis­cus­sion con­cerne un pro­jet large­ment débat­tu par les élus et dans les médias, on voit qu’il est dif­fi­cile pour les autorités de s’ap­puy­er sur cette néces­saire dis­cré­tion des mil­i­taires liée aux faits con­nus dans “l’ex­er­ci­ce de leurs fonc­tions” pour reprocher un man­que­ment au statut. »

Et ce dernier de con­clure : « il appa­raît, de façon para­doxale, que la seule manière de savoir, juridique­ment, si un fonc­tion­naire a out­repassé les “lim­ites de sa réserve” est que sa hiérar­chie le sanc­tionne et qu’il intente ensuite une action en Con­seil d’É­tat. »

On voit bien que dans cette his­toire, la puis­sance des médias est util­isée par des mil­i­taires, privés offi­cielle­ment de toute reven­di­ca­tion. Et l’Armée ne sait, devant l’ambiguïté du droit de réserve, gér­er au mieux ce prob­lème. Sans doute laisse-t-elle couler volon­taire­ment afin que sa voix soit toute de même enten­due à pro­pos de ce pro­jet de démil­i­tari­sa­tion pro­gres­sive.

Cette année, on voit que cette lib­erté d’expression des mil­i­taires est un gros prob­lème à gér­er pour l’Armée : un grand nom­bre de mil­i­taires, dont des officiers et des enfants d’officiers, mili­tent ouverte­ment con­tre le « mariage pour tous ». Selon le Canard Enchaîné, deux enquêtes vis­eraient actuelle­ment ces mil­i­taires dans le but de les fich­er et de les con­trôler…

Conclusion

Au fur et à mesure que les médias se dévelop­paient il deve­nait de plus en plus dif­fi­cile pour l’Armée de les con­trôler. De Bona­parte et son con­trôle total des com­mu­niqués de guerre à Philippe Pétain exerçant une cen­sure imposante pour éviter les erreurs de 1870 ; de la Sec­onde guerre mon­di­ale et ses radios étrangères à la guerre du Golfe et ses ten­ta­tives de con­trôle par le jour­nal­isme embar­qué… cha­cun s’est adap­té en fonc­tion de l’époque et des cir­con­stances.

De nos jours, avec l’explosion des moyens de com­mu­ni­ca­tion, le pou­voir énorme acquis par les médias et la puis­sance d’internet, il paraît de plus en plus dif­fi­cile pour l’Armée de maîtris­er son image et celle de ses actions. Jusque dans ses pro­pres rangs, le prob­lème se pose : les mil­i­taires, de plus en plus act­ifs sur inter­net et les réseaux soci­aux, ne doivent en aucun cas révéler des opéra­tions en cours ou, comme nous l’avons vu avec l’affaire Sur­couf, pou­voir s’exprimer sur leur con­di­tion et sur les déci­sions pris­es par le gou­verne­ment et l’État-major.

La com­plex­ité du monde entraîne une com­plex­ité des rap­ports de forces. Des rap­ports de force qui ont été, au fil du temps, jusqu’à s’inverser. Et cette his­toire mou­ve­men­tée entre les médias et l’Armée est loin d’être ter­minée…

CL

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PORTRAIT — “Ani­ma­teur préféré des téléspec­ta­teurs” plusieurs années durant, le doc­teur Michel Cymes est une star de la vul­gar­i­sa­tion médi­cale, que ce soit sur le petit écran ou à la radio. Il est à nou­veau sur le devant de la scène à l’oc­ca­sion de l’épidémie de coro­n­avirus.

Christophe Barbier

PORTRAIT — Ex-Patron de L’Express (2006–2016), Christophe Bar­bi­er a ren­du omniprésents dans le débat pub­lic sa sil­hou­ette svelte et son écharpe rouge. Est-il vrai­ment de gauche, comme il l’a longtemps soutenu ?

Cyrille Eldin

PORTRAIT — Né au Ches­nay, près de Ver­sailles, en mai 1973, Cyrille Eldin est un acteur et ani­ma­teur français. Il accède à la célébrité en 2016, lorsqu’il rem­place Yann Barthès à la tête du « Petit Jour­nal » sur Canal Plus.

Christophe Alévêque

PORTRAIT — Né le 29 octo­bre 1963 au Creusot (71), Christophe Alévêque est un humoriste « engagé » à gauche. Il fait par­tie depuis 2016 du pool d’hu­moristes offi­ciels de France Inter, mis­sion­nés pour démolir, avec l’ar­gent du con­tribuable, les enne­mis poli­tiques et idéologiques de l’État social­iste.

"Le partage, c'est le secret du bonheur."

Sylvain Augier, reporter, animateur de radio et de télévision