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L’Express, parfait exemple de propagande de guerre

3 septembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes
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L’Express, parfait exemple de propagande de guerre

3 septembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes

Le 24 mars 2022, un mois après le début de l’invasion de l’Ukraine par les forces russes, l’Ojim revenait sur les dix principes de la propagande de guerre. Pour nos lecteurs avides de mettre en pratique leurs capacités à repérer ces axiomes, la lecture du numéro 3712 (25 août 2022) de L’Express sera éclairante.

Inti­t­ulé « Nous les Ukrainiens : por­trait d’un peu­ple en guerre », ce numéro spé­cial illus­tre à lui seul huit de ces dix principes, ain­si qu’une bonne par­tie des défauts qui con­duisent les lecteurs à se défi­er de ces titres devenus des “médias de grand chemin”.

Principe numéro 2

Vladimir Pou­tine et la Russie se retrou­vent respon­s­ables de tout dans ce numéro, l’Oc­ci­dent n’a rien à se reprocher (principe numéro 2 : le camp adverse est respon­s­able de tout.). Si on ne peut nier que c’est bien la Russie qui a pris la déci­sion d’en­vahir l’Ukraine, l’Oc­ci­dent et notam­ment les États-Unis ne sont pas exempts de reproches dans l’en­grenage ayant con­duit à cette inva­sion armée, comme nous rap­pe­lions en juin dernier. Sans doute trop nuancée et pas assez lar­moy­ante pour L’Ex­press, cette réal­ité est passée sous silence.

En lieu et place, le jour­nal pond une trame parsemée d’ad­jec­tifs et de mots sci­em­ment choi­sis pour émou­voir sur le sort des Ukrainiens (comme si la guerre n’é­tait pas par elle-même assez attris­tante) afin de mieux dia­bolis­er l’en­vahisseur russe, qui serait à l’agonie.

Principes 4 et 9

Sur la forme, tout d’abord, les mots employés traduisent une incli­na­tion à peine masquée. Les Ukrainiens font preuve d’une « résis­tance héroïque » (p.8), grâce à eux « le courage a désor­mais un vis­age : celui du peu­ple ukrainien, entré en résis­tance sans une sec­onde d’hési­ta­tion » (p.24). Ils sont « plus européens que nous [les Français et les mem­bres de l’UE] » (p.42) et, enfin, se « bat­tent depuis trois décen­nies pour la lib­erté » (p.45). En une phrase, on com­prend que leur cause, dev­enue celle de l’Oc­ci­dent, est noble et juste (principes numéro qua­tre et neuf : notre cause est juste, ne défend pas des intérêts par­ti­c­uliers et a un car­ac­tère sacré). De leur côté, les Russ­es ont un com­porte­ment qui n’est « même pas humain » (p.45), ils font preuve de « bes­tial­ité » (p.11), leur guerre est « bar­bare » (p.20). La Russie est « un sys­tème total­i­taire » (p.20) qui recueille la sym­pa­thie de « dic­ta­teurs cor­rom­pus » (p.21). La Russie est qual­i­fiée par Mar­i­on Van Renterge­hem, grand reporter, de dic­tature « san­guinaire et iné­gal­i­taire » (p.42).

Principe numéro 3

Le déséquili­bre fla­grant dans les voca­bles choi­sis ne sur­prend pas. Il n’est pas nou­veau que la presse « main­stream » soit la caisse de réso­nance de la doxa. L’idée est de don­ner à Pou­tine et à la Russie un vis­age dia­bolique (principe numéro trois : le chef du camp adverse a le vis­age du dia­ble).

Naturelle­ment, ceux qui ne se soumet­tent pas inté­grale­ment et sans pos­er de ques­tion à cet ordre moral sont eux aus­si dia­bolisés. L’an­cien chance­li­er alle­mand Ger­hard Shcröder, proche de Vladimir Pou­tine, est qual­i­fié « d’odieuse excep­tion » (p.11).

Principe numéro 10

Des ter­mes qui rap­pel­lent aus­si les déboires qu’avait eus François Fil­lon pour avoir rap­pelé l’échec des accords de Min­sk dans son com­mu­niqué en date du 24 févri­er 2022, jour du début des opéra­tions en Ukraine. Ne pas être pour l’Ukraine, c’est, dans le logi­ciel des rédac­teurs de ce jour­nal et au-delà, être anti-démoc­rate, anti-lib­erté, en un mot : un traître (principe numéro 10 : ceux qui doutent de notre pro­pa­gande sont des traîtres).

Principe numéro 6

Pour parachev­er le tout, la revue con­tient une inter­view du prési­dent ukrainien, Volodymyr Zelen­sky. Deux phras­es nous mar­quent. La pre­mière, où il par­le « d’at­taque igno­ble et cynique sur des civils » (p.14), la sec­onde où il affirme que « Nous avons certes moins d’arme­ments, mais nous aimons davan­tage notre pop­u­la­tion. Et c’est ça notre plus grand poten­tiel, notre plus grand tré­sor. » (p.16). Cette dernière déc­la­ra­tion reste dans la droite ligne des pos­tures pris­es par les dirigeants européens de manière générale. En revanche la pre­mière pose un prob­lème sur le fond.

En effet, l’un des argu­ments cen­traux de la revue est : les Russ­es visent les civils, étab­lis­sent des bases dans des écoles, vio­lent les lois inter­na­tionales et se ren­dent respon­s­ables de crimes de guerre pour cela (principe numéro six : l’en­ne­mi utilise des armes non autorisées). Le cas des écoles est notam­ment cité dans le témoignage d’une Ukraini­enne en page 25. Si tout cela est vrai et factuel, les équipes de L’Ex­press restent en revanche muettes sur les débor­de­ments com­mis par l’ar­mée ukrainienne.

Le 4 août 2022, Amnesty Inter­na­tion­al, dif­fi­cile­ment accus­able d’être un sup­pôt de Pou­tine, pub­lie un rap­port sur les méth­odes de com­bat ukraini­ennes et leur mise en dan­ger des civils. Les rap­por­teurs notent que dans 19 cas « les forces ukraini­ennes avaient établi des bases et util­isé des sys­tèmes d’arme­ment dans des zones rési­den­tielles habitées, notam­ment des écoles et des hôpi­taux, lors des opéra­tions visant à repouss­er l’in­va­sion russe qui a débuté en févri­er. Ces pra­tiques […] vio­lent le droit inter­na­tion­al human­i­taire : elles met­tent en dan­ger la pop­u­la­tion civile en trans­for­mant des biens de car­ac­tère civ­il en cibles mil­i­taires. »[1] Le rap­port ajoute : « À notre con­nais­sance, dans les cas sur lesquels nous avons réu­ni des infor­ma­tions, quand l’ar­mée ukraini­enne s’est instal­lée dans des struc­tures civiles dans des zones rési­den­tielles, elle n’a ni demandé aux civils d’é­vac­uer les bâti­ments envi­ron­nants, ni aidé les civils à évac­uer, s’ab­s­tenant ain­si de pren­dre toutes les pré­cau­tions pos­si­bles pour pro­téger la pop­u­la­tion civile. »[2]. Enfin, le même rap­port indique que les armées ukraini­ennes se livrent par­fois à des frappes depuis ces quartiers civils, exposant alors leurs habi­tants à des tirs de représailles.

Un journalisme paresseux

Une guerre n’est jamais une affaire pro­pre. Les bel­ligérants, qu’im­porte leur camp, s’ex­posent à des bavures voir à des exac­tions inten­tion­nelles. Néan­moins, nous sommes en France, un pays qui n’est pas encore engagé frontale­ment, et dans un jour­nal sup­posé pro­fes­sion­nel. N’au­rait-il pas été intéres­sant de don­ner des clés pour com­pren­dre ce con­flit ? De par­ler des pop­u­la­tions civiles, qui sont sou­vent les vic­times prin­ci­pales des con­flits, autrement qu’en voulant émou­voir le lecteur ? Trop sub­til sans doute pour L’Ex­press.

Qu’il s’agisse de l’in­ter­view de Zelen­sky ou de son min­istre, jamais ce rap­port n’est évo­qué. Pas la moin­dre con­tra­dic­tion n’est apportée aux dirigeants ukrainiens. Ce rap­port n’est évo­qué que par Kira Rudik, chef du par­ti Golos à l’assem­blée ukraini­enne depuis 2019. Elle déclare : « L’ex­em­ple par­fait de la cul­pa­bil­i­sa­tion des vic­times. On sait que Pou­tine a vio­lé toutes les lois inter­na­tionales. Amnesty nous met sur le même plan que lui. [Selon l’ONG] nous ne devri­ons pas nous pro­téger de notre agresseur. » (p.77). Jamais Amnesty n’a reproché la légitime défense du peu­ple ukrainien face aux troupes russ­es. Ce qu’il met en exer­gue, c’est l’ex­po­si­tion des pop­u­la­tions civiles par les tac­tiques ukraini­ennes. Sur ce point, il ne s’ag­it pas de défense puisque les civils en ques­tion ne sont même pas évacués.

Principe numéro 1

Encore une fois, com­prenons donc que ce sont unique­ment les Russ­es qui veu­lent la guerre (principe numéro un : nous ne voulons pas la guerre). L’ob­jec­tif de Volodymyr Zelen­sky n’est pas seule­ment de repouss­er les Russ­es, il est aus­si de leur repren­dre la Crimée, encour­agé en cela par son allié améri­cain. Il ne s’ag­it donc pas seule­ment de se défendre, mais aus­si d’at­ta­quer pour repren­dre une région, voilà un principe numéro un sous un angle bien particulier.

Principe numéro 7

En intro­duc­tion, nous par­lions des principes de la pro­pa­gande de guerre. Cette analyse en a déjà relevé sept en s’at­tar­dant seule­ment sur cer­tains aspects. Nous pour­rions facile­ment rajouter le principe numéro sept : nous subis­sons très peu de pertes et les pertes enne­mies sont énormes. En effet, même sur les chiffres, L’Ex­press se per­met quelques lib­ertés. Nous relevons 80 000 morts et blessés côté russe, ce qui est peut-être juste (à vrai dire, qui le sait ?). En revanche, côté Ukrainien nous est don­né le chiffre de 9 000 morts, et rien sur les blessés. Or BFMTV, le 8 août, avant la pub­li­ca­tion du jour­nal, note le chiffre de 10 000 morts min­i­mum dans les rangs ukrainiens selon le gou­verne­ment de Zelen­sky[3]. Une petite magouille per­me­t­tant de ne pas met­tre le cap sym­bol­ique des 10 000 et de min­imiser les pertes.

Ter­mi­nons sur un autre para­doxe : le nation­al­isme peut séduire même dans les colonnes de L’Ex­press. Dans son inter­view, Peter Pomer­anstev souligne que « le nation­al­isme ukrainien trou­ve son ancrage dans une ville forte­ment cos­mopo­lite qui s’ac­corde bien avec l’idée d’U­nion Européenne. » (p.76). Il y a donc le bon nation­al­isme, et le mau­vais. Nous lais­serons à nos lecteurs choisir où, selon L’Ex­press, se situe le nation­al­isme français.

Nous atten­dons avec impa­tience les “fact-checkeurs” sur cer­taines affir­ma­tions de ce numéro (vrai­ment) très spé­cial, iden­tique dans le ton à celui de son con­cur­rent Le Point paru en mars 2022.

Voir aus­si : Le Point et la guerre russo-ukrainienne

Notes

[1]Amnesty Inter­na­tion­al, 4 août 2022, Ukraine : les tac­tiques de com­bats ukraini­ennes met­tent en dan­ger la pop­u­la­tion civile

[2]Ibi­dem.

[3]BFMTV, août 2022, Guerre en Ukraine: près de 80.000 sol­dats russ­es tués ou blessés, selon Washington

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