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Ukraine : les États-Unis responsables du conflit, un article du NYT

12 juin 2022

Temps de lecture : 6 minutes
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Ukraine : les États-Unis responsables du conflit, un article du NYT

12 juin 2022

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Le New York Times est le représentant attitré de l’« establishment » de la côte est et du versant woke de la côte ouest américaine. Mais il publie parfois des tribunes libres qui marquent un ton très différent, comme celle de Christopher Caldwell le 31 mai 2022, qui indique clairement un partage des responsabilités de la guerre Russie/Ukraine. Une analyse assez éloignée de ce que l’on peut lire habituellement dans les médias de grand chemin. Les intertitres sont de notre rédaction.

La guerre en Ukraine pourrait être impossible à arrêter. Et les États-Unis en sont en grande partie responsables.

Dans le quo­ti­di­en parisien Le Figaro de ce mois-ci, Hen­ri Guaino, l’un des prin­ci­paux con­seillers de Nico­las Sarkozy lorsqu’il était prési­dent de la France, a prévenu que les pays d’Eu­rope, sous la direc­tion peu per­spi­cace des États-Unis, étaient “som­nam­bules” dans la guerre avec la Russie. M. Guaino a emprun­té une métaphore util­isée par l’his­to­rien Christo­pher Clark pour décrire les orig­ines de la Pre­mière Guerre mondiale.

Responsabilités partagées

Naturelle­ment, M. Guaino com­prend que la Russie est la plus directe­ment respon­s­able du con­flit actuel en Ukraine. C’est la Russie qui a massé ses troupes à la fron­tière l’au­tomne et l’hiv­er derniers et qui, après avoir exigé de l’OTAN un cer­tain nom­bre de garanties de sécu­rité liées à l’Ukraine que l’OTAN a rejetées, a com­mencé à bom­barder et à tuer le 24 février.

Mais les États-Unis ont con­tribué à trans­former ce con­flit trag­ique, local et ambigu en une con­fla­gra­tion mon­di­ale poten­tielle. Selon M. Guaino, en ne com­prenant pas la logique de la guerre, l’Oc­ci­dent, dirigé par l’ad­min­is­tra­tion Biden, donne au con­flit un élan qui pour­rait être impos­si­ble à arrêter. Il a raison.

Retour à 2014 et au pseudo Maïdan

En 2014, les États-Unis ont soutenu un soulève­ment — dans sa phase finale, un soulève­ment vio­lent — con­tre le gou­verne­ment ukrainien légitime­ment élu de Vik­tor Yanukovych, qui était pro-russe. (La cor­rup­tion du gou­verne­ment de M. Ianoukovitch a été beau­coup mise en avant par les défenseurs de la rébel­lion, mais la cor­rup­tion est un prob­lème ukrainien per­ma­nent, même aujour­d’hui). La Russie, à son tour, a annexé la Crimée, une par­tie de l’Ukraine his­torique­ment rus­so­phone qui, depuis le 18e siè­cle, abri­tait la flotte russe de la mer Noire.

On peut dis­cuter des reven­di­ca­tions russ­es sur la Crimée, mais les Russ­es les pren­nent au sérieux. Des cen­taines de mil­liers de com­bat­tants russ­es et sovié­tiques sont morts en défen­dant la ville de Sébastopol con­tre les forces européennes lors de deux sièges, l’un pen­dant la guerre de Crimée et l’autre pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Ces dernières années, le con­trôle russe de la Crimée a sem­blé offrir un arrange­ment région­al sta­ble : Les voisins européens de la Russie, au moins, ont lais­sé les chiens dormir.

Ukraine/US, la Charte de partenariat stratégique de novembre 2021

Mais les États-Unis n’ont jamais accep­té cet arrange­ment. Le 10 novem­bre 2021, les États-Unis et l’Ukraine ont signé une “charte de parte­nar­i­at stratégique” qui demandait à l’Ukraine de rejoin­dre l’OTAN, con­damnait “l’a­gres­sion russe en cours” et affir­mait un “engage­ment inébran­lable” en faveur de la réin­té­gra­tion de la Crimée dans l’Ukraine.

Jusqu’à présent, le déroule­ment mou­ve­men­té de la guerre en Ukraine a jus­ti­fié le diag­nos­tic de M. Pou­tine, mais pas sa con­duite. Bien que l’in­dus­trie mil­i­taire ukraini­enne ait été impor­tante à l’époque sovié­tique, en 2014, le pays n’avait pra­tique­ment plus d’ar­mée mod­erne. Les oli­gar­ques, et non l’É­tat, ont armé et financé cer­taines des mil­ices envoyées pour com­bat­tre les séparatistes soutenus par la Russie dans l’est du pays

L’Amérique arme l’Ukraine

Les États-Unis ont com­mencé à armer et à for­mer l’ar­mée ukraini­enne, d’abord avec hési­ta­tion, sous la prési­dence de Barack Oba­ma. Le matériel mod­erne a com­mencé à affluer pen­dant l’ad­min­is­tra­tion Trump, cepen­dant, et aujour­d’hui le pays est armé jusqu’aux dents.

Depuis 2018, l’Ukraine a reçu des mis­siles antichars Javelin fab­riqués par les États-Unis, de l’ar­tillerie tchèque et des drones turcs Bayrak­tar, ain­si que d’autres armes interopérables avec l’OTAN. Les États-Unis et le Cana­da ont récem­ment envoyé des obusiers M777 de con­cep­tion bri­tan­nique récents qui tirent des obus Excal­ibur guidés par GPS. Le prési­dent Biden vient de sign­er une loi por­tant sur une aide mil­i­taire de 40 mil­liards de dollars.

Dans ce con­texte, les moqueries sur les per­for­mances de la Russie sur le champ de bataille sont déplacées. La Russie n’est pas con­trar­iée par un pays agri­cole courageux d’un tiers de sa taille ; elle tient bon, du moins pour l’in­stant, face aux armes économiques, cyberné­tiques et de com­bat, avancées de l’OTAN.

L’Occident somnambule

Et c’est là que M. Guaino a rai­son d’ac­cuser l’Oc­ci­dent de som­nam­bu­lisme. Les États-Unis ten­tent de main­tenir la fic­tion selon laque­lle armer ses alliés n’est pas la même chose que par­ticiper au combat.

À l’ère de l’in­for­ma­tion, cette dis­tinc­tion est de plus en plus arti­fi­cielle. Les États-Unis ont fourni des ren­seigne­ments util­isés pour tuer des généraux russ­es. Ils ont obtenu des infor­ma­tions de ciblage qui ont con­tribué à couler le croiseur lance-mis­siles russe de la mer Noire, le Mosk­va, un inci­dent au cours duquel env­i­ron 40 marins ont été tués.

Et les États-Unis pour­raient jouer un rôle encore plus direct. Il y a des mil­liers de com­bat­tants étrangers en Ukraine. Un volon­taire a déclaré ce mois-ci à la Cana­di­an Broad­cast­ing Cor­po­ra­tion qu’il com­bat­tait aux côtés d’ ”amis” qui “vien­nent des Marines, des États-Unis”. De même qu’il est facile de franchir la ligne entre le statut de four­nisseur d’armes et celui de com­bat­tant, il est facile de franchir la ligne entre le fait de men­er une guerre par procu­ra­tion et celui de men­er une guerre secrète.

La force du raisonnement moral

D’une manière plus sub­tile, un pays qui tente de men­er une telle guerre risque de pass­er d’une par­tic­i­pa­tion par­tielle à une par­tic­i­pa­tion totale par la force du raison­nement moral. Peut-être les respon­s­ables améri­cains jus­ti­fient-ils l’ex­por­ta­tion d’armes de la même manière qu’ils jus­ti­fient leur budgéti­sa­tion : Il est si puis­sant qu’il est dis­suasif. L’ar­gent est bien dépen­sé car il per­met d’a­cheter la paix. Cepen­dant, si des armes plus puis­santes ne parvi­en­nent pas à dis­suad­er, elles con­duisent à des guer­res plus importantes.

Une poignée de per­son­nes sont mortes lors de la prise de con­trôle de la Crimée par la Russie en 2014. Mais cette fois-ci, à égal­ité d’arme­ment — et même dépassée dans cer­tains cas — la Russie est rev­enue à une guerre de bom­barde­ments qui ressem­ble davan­tage à la Sec­onde Guerre mondiale.

L’agressivité américaine

Même si nous n’ac­cep­tons pas l’af­fir­ma­tion de M. Pou­tine selon laque­lle l’arme­ment de l’Ukraine par l’Amérique est la rai­son pour laque­lle la guerre a eu lieu en pre­mier lieu, c’est cer­taine­ment la rai­son pour laque­lle la guerre a pris la forme ciné­tique, explo­sive et mortelle qu’elle a prise. Notre rôle dans cette affaire n’est pas pas­sif ou acces­soire. Nous avons don­né aux Ukrainiens des raisons de croire qu’ils peu­vent l’emporter dans une guerre d’escalade.

Des mil­liers d’Ukrainiens sont morts qui ne seraient prob­a­ble­ment pas morts si les États-Unis s’é­taient tenus à l’é­cart. Cela peut naturelle­ment créer chez les décideurs améri­cains un sen­ti­ment d’oblig­a­tion morale et poli­tique — de main­tenir le cap, d’in­ten­si­fi­er le con­flit, de faire face à tout excès.

Détruire l’Ukraine ?

Les États-Unis se sont mon­trés non seule­ment sus­cep­ti­bles de s’in­ten­si­fi­er, mais aus­si enclins à le faire. En mars, M. Biden a invo­qué Dieu avant d’in­sis­ter sur le fait que M. Pou­tine “ne peut rester au pou­voir”. En avril, le secré­taire à la défense Lloyd Austin a expliqué que les États-Unis cher­chaient à “voir la Russie affaib­lie”. Noam Chom­sky a mis en garde con­tre les inci­ta­tions para­doxales de ces “déc­la­ra­tions héroïques” dans une inter­view d’avril. “Cela peut ressem­bler à des imi­ta­tions de Win­ston Churchill, très exci­tantes”, a‑t-il déclaré. “Mais ce qu’elles traduisent, c’est : Détru­ire l’Ukraine.”

Pour des raisons sim­i­laires, la sug­ges­tion de M. Biden de juger M. Pou­tine pour crimes de guerre est un acte d’ir­re­spon­s­abil­ité con­som­mée. L’ac­cu­sa­tion est si grave qu’une fois lancée, elle décourage toute retenue ; après tout, un dirigeant qui com­met une atroc­ité n’est pas moins un crim­inel de guerre que celui qui en com­met mille. L’ef­fet, voulu ou non, est d’ex­clure tout recours à des négo­ci­a­tions de paix.

Avertissement de Kissinger

La sit­u­a­tion sur le champ de bataille en Ukraine a évolué vers un stade déli­cat. La Russie et l’Ukraine ont toutes deux subi de lour­des pertes. Mais cha­cune a égale­ment réal­isé des gains. La Russie dis­pose d’un pont ter­restre vers la Crimée et con­trôle cer­taines des ter­res agri­coles et des gise­ments d’én­ergie les plus fer­tiles de l’Ukraine, et ces derniers jours, elle a pris l’as­cen­dant sur le champ de bataille. L’Ukraine, après avoir défendu vigoureuse­ment ses villes, peut s’at­ten­dre à recevoir davan­tage de sou­tien, de savoir-faire et d’arme­ment de la part de l’OTAN — une puis­sante inci­ta­tion à ne pas met­tre fin à la guerre de sitôt.

Mais si la guerre ne prend pas fin rapi­de­ment, ses dan­gers aug­menteront. Les négo­ci­a­tions doivent com­mencer au cours des deux prochains mois”, a aver­ti la semaine dernière Hen­ry Kissinger, l’an­cien secré­taire d’É­tat “avant de créer des boule­verse­ments et des ten­sions qui ne seront pas faciles à sur­mon­ter.” Appelant à un retour au statu quo ante bel­lum, il a ajouté : “Pour­suiv­re la guerre au-delà de ce point ne con­cern­erait pas la lib­erté de l’Ukraine mais une nou­velle guerre con­tre la Russie elle-même.” En cela, M. Kissinger est sur la même longueur d’onde que M. Guaino. “Faire des con­ces­sions à la Russie serait se soumet­tre à l’a­gres­sion”, a aver­ti M. Guaino. “N’en faire aucune serait se soumet­tre à la folie”.

Les États-Unis ne font aucune con­ces­sion. Ce serait per­dre la face. Il y a des élec­tions à venir. Donc l’ad­min­is­tra­tion ferme les voies de négo­ci­a­tion et tra­vaille à inten­si­fi­er la guerre. Nous sommes là pour la gag­n­er. Avec le temps, l’im­por­ta­tion mas­sive d’armes mortelles, y com­pris celles provenant de l’al­lo­ca­tion de 40 mil­liards de dol­lars récem­ment autorisée, pour­rait faire pass­er la guerre à un autre niveau. Le prési­dent ukrainien Volodymyr Zelen­sky a prévenu dans un dis­cours aux étu­di­ants ce mois-ci que le plus sanglant est à venir.

Christo­pher Cald­well est un jour­nal­iste d’opin­ion et l’au­teur de “The Age of Enti­tle­ment : Amer­i­ca Since the Six­ties” et “Reflec­tions on the Rev­o­lu­tion in Europe : Immi­gra­tion, Islam and the West”.

Source : nytimes.com Tra­duc­tion : CC

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