Le journal féministe Causette sauvé in extremis

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Placé en redressement judiciaire en 2015, puis en liquidation judiciaire en janvier 2018, le journal féminin et féministe, qui s’était jusque là surtout illustré par un fonctionnement catastrophique, entre « management de la peur », harcèlement et autres dépressions, a finalement été sauvé d’extrême justesse, après un nouvel imbroglio autour de la marque. C’est le groupe Hildegarde, maison mère de LFF Média, qui édite Le Film Français et Première, qui reprend le journal pour 150 000 € tous actifs confondus et 14 des 18 salariés ; la reprise sera définitivement validée le 7 mars.

Le mensuel a une diffusion France payée de 56 896 exemplaires en moyenne en 2016, soit 8,86% de baisse par rapport à 2015. Sur l’année, il apparaît une réelle érosion puisque la diffusion France payée tombe de 60 563 exemplaires en janvier à 49 009 en décembre, soit 19% de baisse. Les résultats ont continué à se dégrader en 2017, tombant encore de 20%, à 47 000 exemplaires en tout dont 19 000 en kiosques. A la fin de l’année, le magazine avait un besoin de fonds estimé à 500 000 € par sa direction, qui lançait en vain un appel aux dons.

L’actionnaire de référence de LFF Média est Réginald de Guillebon, producteur de cinéma d’animation, qui sait ce que c’est le redressement d’un titre en difficulté. Lorsqu’il avait repris Première (97 000 exemplaires en 2015, 2 millions d’euros de pertes) au groupe Rossel, en 2016, celui-ci était déjà en redressement judiciaire. Le Film Français de son côté comptait alors 20 salariés et 8000 abonnés, était à l’équilibre et réalisait 3,8 millions d’€ de chiffre d’affaires.

La marque Causette n’appartient pas au journal

Les péripéties autour de la reprise de Causette se sont aggravées d’un nouvel élément, pour le moins inattendu : Grégory Lassus-Débat, seul actionnaire de référence depuis le départ de Gilles Bonjour il y a deux ans, a cédé la marque « Causette » à un particulier, le 17 janvier 2011… qui n’est autre que lui-même. « Et ce gracieusement ! », s’étonne le Canard Enchaîné (7.02), « l’acte de cession tient sur un bout de papier rédigé par le cédant bénéficiaire, transmis au registre du Commerce et à l’INPI ».

Et toutes ces années, Lassus-Bertrand s’est versé « en plus de son salaire, une redevance au titre de l’utilisation de la marque Causette par les éditions Gynéthic ». En 2015, il a créé une société personnelle, Lou Médias Invest, où il a mis cette marque. Les éditions Gynéthic versent ainsi 108 000 € par an pour l’usage de la marque. Mais pour la cession du journal, « il exige du futur repreneur qu’il lui verse la bagatelle de 100 000 € par an pendant trois ans, plus 400 000 € pour la lui céder, et encore 3% du dernier chiffre d’affaires ». Des exigences qui approchent le million, auxquelles s’ajoutent encore deux millions d’euros de passif, et qui ont fait fuir au moins deux repreneurs – Sophia Communications (Histoire et Collections) et Jérome Ruskin (revue Uzbek & Rica).

Pour faire pression sur Lassus-Bertrand et permettre une reprise, le magazine a choisi la voie judiciaire ; son avocat, Thomas Hollande (l’un des fils de l’ancien président, avocat depuis 2010, spécialisé en droit social, en couple avec une journaliste sportive de France 3 et SFR Sport originaire de Brive), a annoncé une plainte pour « abus de bien social » et « recel d’abus de bien social » contre Grégory Lassus-Débat .

L’ex-cogérant, Gilles Bonjour, affirme ne pas être au courant de la cession, ce que dément Lassus-Débat qui a produit un protocole transactionnel signé par Gilles Bonjour en 2014. Quant à la question de la redevance, il a affirmé qu’elle « s’inscrit dans la moyenne et les usages en la matière » et que des « concessions majeures » ont déjà été consenties.

Il faut croire que la plainte a permis de débloquer d’autres concessions, puisque finalement, les exigences de Grégory Lassus-Débat ont été divisées par dix – officiellement du moins. La société Lou Média dont il est l’actionnaire de référence récupérera 78 000 € des 150 000 du prix d’achat, le reste allant aux créanciers. La plainte est maintenue, au moins jusqu’au coup de tampon du tribunal de commerce. Le prochain numéro de Causette sortira avec une semaine de retard, le 14 mars. A charge pour le nouveau repreneur de réussir à rendre le titre rentable sans se faire traiter de Thénardier.