Le féminisme ne fait pas recette : Causette au bord du dépôt de bilan

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« Plus féminine du cerveau que du capiton », c’est la devise du magazine féministe Causette, créé en 2009 par Grégory Lassus-Débat. Seulement, ça ne suffit pas. Au bord du dépôt de bilan, le magazine en est réduit à faire appel à la générosité de ses lecteurs. Presque dénué de publicité et de ressources propres – il a été créé après que son directeur, ancien stagiaire puis pigiste de Charlie Hebdo, ait souscrit un crédit à la consommation (et qu’un ami, Gilles Bonjour, lui ait apporté 70 000 €), et c’était sa première expérience en matière de gestion d’entreprises – le magazine est très fragile.

L’effondrement de sa diffusion (-20%) à 47 000 exemplaires en moyenne dont 17 000 en kiosque ont conduit aussi à rendre le journal malade – 95% de son chiffre d’affaires dépend des ventes. Reconnu par plusieurs prix – meilleur magazine de presse de l’année en 2012 sur CBNews, prix Coup de cœur du syndicat des éditeurs de la presse magazine en avril 2013 – et pour ses performances de vente (+44.1% de vente en pourcentage entre 2011 et 2012, +28.1% en volume entre 2012 et 2013), Causette a vu ses ventes dégringoler à partir de 2014 (–11%) et surtout de 2016.

Un journal féministe ? Partout, sauf dans son fonctionnement

Surtout, à partir de 2013 le magazine a connu des problèmes internes très forts. À l’automne 2014 il y avait 8 arrêts maladies, quatre départs, quatre procédures en cours et une enquête de l’Inspection du Travail, sans oublier une motion de défiance contre la rédactrice en chef et une grève de 10 jours en novembre… pour 15 salariés titulaires. Le patron en prend pour son grade : gestion à l’affect, « méfiant, parano, mégalo », grosses colères, les bouclages sont épiques, le patron appelle les salariés à toute heure, change les titres et les angles des papiers, veut tout voir. Lui, il nie toutes les accusations et charge une « équipe dans l’équipe » qu’il accuse de manipuler les autres. Bref, selon une collaboratrice, le climat est détestable : une « ambiance absolument exécrable, à couteaux tirés : c’est à qui dira le plus de mal des autres ». Un dossier sur la prostitution, paru en novembre 2013 et ponctué de blagues très lourdes, voire salaces, a particulièrement alimenté le conflit.

Danièle Darras, membre du bureau national du Syndicat national des journalistes, qui a mené une médiation entre les journalistes de Causette et leur direction, expliquait à Libération (19/02/2014) le fond de l’histoire : « Ils sont partis sans moyens, la fleur au fusil, et puis ça s’est mis à marcher. Or, la bonne volonté des salariés ne suffit plus : les filles ont tout donné, il y a vraiment un épuisement généralisé ». Elle a « découvert un journal qui fonctionnait quasiment sans rétroplanning ! Tout se fait au dernier moment, ce n’est pas viable sur le long terme. Quand tu associes des problèmes comportementaux avec un manque de professionnalisme, tu obtiens ce mélange détonnant ». Le patron, Grégory Lassus-Débat, reconnaissait alors « une organisation bordélique ».

Un « management par la peur » où les faits de harcèlement et les dépressions se sont multipliés

En juin 2016, les éditions Gynethic, la société éditrice de Causette, ont été condamnées en appel à payer 40 000 € à une ancienne employée (d’août 2011 à janvier 2014) qui les accusait de faits de harcèlement moral. Deux autres anciennes salariées avaient saisi les prud’hommes pour dénoncer des faits similaires. Une enquête de BuzzFeed auprès de onze anciennes salariées a mis en lumière la très mauvaise ambiance interne du journal, une fois de plus.

L’employée qui a fait condamner le journal, Anne-Laure Pineau, était entrée en dépression ; elle explique : « je ne dormais plus ou très peu. J’avais une tension très élevée. J’ai pris des anxiolytiques, des antidépresseurs et des somnifères. Quand j’arrivais à dormir, je faisais des cauchemars violents où le directeur de la publication comme le gestionnaire mettait une balle dans la tête à chacune de mes collègues avant de m’exécuter ». Elle a retrouvé du boulot depuis dans une autre rédaction qui tourne normalement.

Le jugement cite pêle-mêle de « nombreux mails individuels ou collectifs dans lesquels apparaissent clairement des propos très déplacés voire très incorrects, indignes d’un responsable d’une entreprise », des « crises de colère du directeur de la publication qui sont très souvent accompagnées de menaces de licenciement », une réunion du 24 juin 2013 où « les salariés sont collectivement traités de chialeuses ou de langues de vipère et sont menacés de licenciement », des « changements d’angle de dernière minute et des réécritures incessantes des articles, avant de les supprimer arbitrairement de la parution », etc.

Dephine Henry, qui faisait partie du journal depuis ses débuts, a été licenciée en juillet 2014 après un long arrêt maladie. Quand elle l’a déposé en décembre 2013, elle a été suspendue plusieurs semaines sans salaire, comme elle l’explique à BuzzFeed : « Avant mon arrêt de travail, j’étais au bord du burn out. Le jour où j’ai envoyé mon arrêt de travail, en décembre 2013, j’ai reçu un courrier de la direction qui me convoquait à un entretien préalable à une éventuelle sanction pouvant aller jusqu’au licenciement, assortie d’une mise à pied conservatoire, c’est-à-dire avec suspension de salaire. Cette mise à pied, ça m’a complètement détruite. J’ai tout donné pour ce journal, et ils me donnaient cette sanction atroce. Ça a été une peine terrible, ça m’a enlevé toute confiance en moi ». Psychologiquement fragilisée par cette sanction, elle n’a réussi à retrouver du travail qu’en mai 2015.

La désorganisation et les intrusions du directeur, Grégory Lassus-Débat, dans la fabrication du magazine sont dénoncées par une ancienne salariée : « Il lui arrivait d’avoir des idées à trois jours du bouclage. Il renversait tout le chemin de fer [représentation de la maquette du journal]. Au passage ça flinguait le travail d’une journaliste qui avait travaillé de manière professionnelle et consciencieuse. Ce n’est pas une méthode de travail, c’était hyper anxiogène ».

Pour Anne-Laure Pineau, « à Causette, il y avait le côté pile et le côté face. Ce qu’on vivait quotidiennement était l’inverse de l’image du magazine. Ce décalage était très dur à assumer et avec le dossier prostitution, qui a fait scandale, il était devenu visible ».

À BuzzFeed, le patron a affirmé qu’un clan de journalistes avait voulu prendre le contrôle du magazine en 2013-2014, tout en reconnaissant des erreurs : « Il n’y avait pas de management, les patrons se comportaient comme des collègues. Je cumulais trop de postes. J’ai eu peur de déléguer. C’était mon bébé, je foutais mon nez partout. J’ai péché par orgueil. Je suis profondément de gauche et, me retrouvant par la force des choses chef d’entreprise, j’ai carrément cru pouvoir inventer un nouveau modèle d’entreprise. Ça m’a explosé au visage et puis on est rentrés dans les clous ».

Un magazine fragilisé financièrement depuis 2015

Bien que le patron n’intervenait plus dans la fabrication du magazine, la catastrophe managériale s’est muée en catastrophe financière. Le 29 avril 2015, le conflit interne a connu son épilogue logique : placement en redressement judiciaire du journal qui avait connu 600 000 € de déficit en 2014. Deux numéros n’ont pu sortir (400 000 € de manque à gagner) et six personnes ont quitté le journal par des ruptures conventionnelles que la direction a dû financer. Le magazine avait aussi été victime de « très grosses erreurs comptables » commises par un cabinet extérieur.

À l’appui de sa demande de fonds, la direction indique que « si chaque personne qui achète Causette faisait un don de 10 euros, le magazine serait sauvé… ». Soit un besoin de fonds qu’on peut estimer à 500 000 € au vu de la diffusion actuelle du journal, environ 50 000 exemplaires par mois selon sa direction…

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