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Immigration clandestine en méditerranée : des « humanitaires » au-dessus de tout soupçon

6 décembre 2021

Temps de lecture : 4 minutes
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Immigration clandestine en méditerranée : des « humanitaires » au-dessus de tout soupçon

6 décembre 2021

Le camp du bien a ceci de particulier qu’il se garde de toute critique à l’encontre des siens. À l’avant-garde, le clergé médiatique arrive avec force procédés rhétoriques et arguments partiaux à faire passer des personnes poursuivies par la justice pour des victimes, pourvu que celles-ci soient du « bon » côté. Le récent procès de travailleurs humanitaires grecs en est une nouvelle illustration.

Des charges impressionnantes contre les « travailleurs humanitaires »

Le 18 novem­bre 2021 devait débuter en Grèce le procès de vingt-qua­tre col­lab­o­ra­teurs de l’ONG ERCI (Emer­gency Response Cen­ter Inter­na­tion­al, Cen­tre inter­na­tion­al d’in­ter­ven­tion d’ur­gence). Cette organ­i­sa­tion a pour voca­tion le « sauve­tage » de migrants dont les bateaux dérivent en mer méditer­ranée. Que reproche la jus­tice à ces tra­vailleurs « human­i­taires » ? Les charges retenues par le par­quet grec ne sont pas minces : espi­onnage, divul­ga­tion de secrets d’État, traf­ic d’êtres humains, appar­te­nance à un groupe crim­inel et blanchi­ment d’argent.

Dia­ble ! Avec de tels chefs d’accusations, on est bien loin de l’image d’Épinal de l’ONG bien­faitrice qui sauve les migrants en perdi­tion. Le lecteur curieux peut avoir le réflexe d’aller chercher des infor­ma­tions plus détail­lées à ce sujet dans dif­férents arti­cles de presse ou sur des sites d’information en ligne. L’Observatoire du jour­nal­isme s’est prêté à l’exercice. Et là, surprise :

Les accusés sont des victimes

Sur­prise, effec­tive­ment, car en fait de pré­ci­sions, dif­férents arti­cles disponibles à ce sujet ont pour point com­mun de faire pass­er les accusés pour des vic­times, en util­isant force procédés rhé­toriques et argu­ments partiaux.

La sur­prise com­mence dès le titre infor­mant du prochain procès sur l’ile grecque de Lesbos :

« Grèce: 24 human­i­taires jugés pour des opéra­tions de sauve­tage de migrants », selon RFI le 18 novembre.

« En Grèce, des pour­suites con­tre les migrants et les human­i­taires » pour Ouest-France.

Pour le Mus­lim Post, « En Grèce, des human­i­taires et migrants pour­suiv­is par la jus­tice ». On y apprend que « Leur crime est d’avoir sauvé des vies, lors d’opérations de sauve­tage de deman­deurs d’asile et de migrants au large de Les­bos ».

Encore plus fort, le jour­nal Le Monde titre le 22 novem­bre : « En Grèce, l’aide aux migrants crim­i­nal­isée ». Le quo­ti­di­en vespéral pré­cise que le procès qui devait se tenir le 18 novem­bre a été reporté.

Inversion accusatoire

C’est donc dès le titre que plusieurs médias affichent leur par­ti pris : ain­si, la chaine de ser­vice pub­lic RFI requal­i­fie sans aucun com­plexe les chefs d’accusation con­tre les tra­vailleurs humanitaires.

Exit les accu­sa­tions d’espionnage, de divul­ga­tion de secrets d’État, de traf­ic d’êtres humains, d’appartenance à un groupe crim­inel et de blanchi­ment d’argent. Les tra­vailleurs human­i­taires sont jugés « pour des opéra­tions de sauve­tage de migrants » !

Le Mus­lim Post est encore plus explicite  « Leur crime est d’avoir sauvé des vies ». Nous atteignons donc le comble de l’injustice… même si la jus­tice ne s’est pas pronon­cée à ce sujet !

Falsification des accusations

La manip­u­la­tion ne s’arrête pas là. Les jour­nal­istes des arti­cles men­tion­nés ci-dessus s’emploient à provo­quer l’empathie du lecteur, tant pour les sou­tiens que pour les 24 per­son­nes inculpées :

Le Monde nous apprend que « Devant le tri­bunal de l’île grecque de Les­bos, des dizaines de mil­i­tants des droits de l’homme ten­ant des pan­car­tes ont suivi avec angoisse l’ouverture du procès ».

Le Mus­lim Post se met à la place du juge pour don­ner une ver­sion des faits uni­voque : « La jeune Sarah (un tra­vailleur human­i­taire) était ani­mée par un seul désir: aider ceux qui met­tent leur vie en p​péril pour attein­dre l’Europe. Aujourd’hui, elle risque d’en pay­er le prix fort. Sean Binder est égale­ment pour­suivi pour avoir sauvé des vies lors d’opérations de sauve­tage ».

Par con­tre, les dif­férentes charges pesant con­tre les tra­vailleurs human­i­taires et les faits allégués ne seront pas passés en détail par ces médias. Un tra­vail rébar­batif, sans doute. Mais un vrai tra­vail d’investigation certainement.

Après la fal­si­fi­ca­tion des accu­sa­tions, la recherche de l’empathie avec les accusés, la mar­gin­al­i­sa­tion des charges retenues con­tre les tra­vailleurs human­i­taires, ce sont les per­son­nes inter­rogées pour se pronon­cer sur cette affaire qui ne man­quent pas de surprendre :

- Amnesty inter­na­tion­al et Human Rights Watch pour RFI ;

- Amnesty inter­na­tion­al, Médecins sans fron­tières et l’avocat de l’un des accusés pour Ouest-France ;

- Amnesty inter­na­tion­al pour le Mus­lim Post ;

- des mil­i­tants des droits de l’homme pour le Monde.

On aura com­pris que l’on n’est plus dans le reg­istre infor­matif, qui implique de présen­ter des points de vue opposés sur le sujet, mais dans celui du militantisme.

La Presse du Canada est allée plus loin

Le jour­nal cana­di­en La Presse est l’un des rares médias à ne pas avoir pub­lié un arti­cle mil­i­tant et out­rageuse­ment favor­able aux tra­vailleurs human­i­taires. On apprend dans un arti­cle mis en ligne cer­tains détails sur cette affaire :

« Au terme d’une enquête de plusieurs mois menée par les polices et les autorités de Les­bos, Chios et Samos, trois îles grec­ques proches de la Turquie, en col­lab­o­ra­tion avec les ser­vices de ren­seigne­ment grecs, dix per­son­nes sont mis­es en cause par la police pour leur impli­ca­tion dans un réseau facil­i­tant l’immigration clan­des­tine, selon la police du Nord de l’Égée. […] Cette action organ­isée sous pré­texte human­i­taire […] a été entamée en juin dernier et vise à aider de manière sub­stantielle les réseaux illé­gaux d’immigration », selon le chef de la direc­tion de la police du Nord de l’Égée.

« Les per­son­nes sus­pec­tées ont util­isé les réseaux soci­aux, les pho­tos et les témoignages de migrants ten­tant d’atteindre les îles égéennes, l’une des portes d’entrée de migrants et réfugiés en Europe à par­tir des côtes turques ». Nous n’en saurons pas plus, mais ces pre­mières infor­ma­tions révè­lent que l’enquête qui a abouti au procès a été longue et que des preuves suff­isam­ment impor­tantes ont été trou­vées pour que cette affaire soit audiencée.

Le procès prévu le 18 novem­bre ayant été reporté, nous ne con­nais­sons pas à ce jour le sort réservé aux « tra­vailleurs human­i­taires ». Un mal­heur n’arrivant jamais seul, le camp du bien vient d’être de nou­veau acca­blé par l’annonce le 2 décem­bre par le jour­nal ital­ien Il Gior­nale de la val­i­da­tion par la jus­tice ital­i­enne de la saisie d’un navire d’une ONG pro-migrants pour com­plic­ité à l’immigration clan­des­tine et vio­la­tion du code de la navigation.

Mais ras­surez-vous, cela ne ralen­ti­ra en rien l’impressionnante pro­gres­sion du nom­bre des tra­ver­sées clan­des­tines de la mer Méditer­ranée, comme nous l’apprend un récent bul­letin de l’agence Fron­tex.

Plus que jamais, comme nous le sig­nalions dans un arti­cle en mars 2021, quand des révéla­tions sur les rela­tions trou­bles entre ONG et passeurs sont con­nues, les médias français détour­nent le regard…ou trav­es­tis­sent la réalité.

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