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George Soros et la société ouverte. Deuxième partie

16 novembre 2018

Temps de lecture : 6 minutes
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George Soros et la société ouverte. Deuxième partie

Nous avons souvent évoqué à l’Observatoire l’activité multiforme de George Soros dans les médias et comme un des intervenants majeurs du monde libéral libertaire. Le premier livre en français consacré à Soros vient de paraître aux éditions Le Retour aux sources, sous la signature de Pierre-Antoine Plaquevent. Avec l’autorisation de l’éditeur, nous en publions les bonnes feuilles sur quatre articles. Le premier analysait l’origine des fonds de George Soros, la spéculation contre les monnaies. Le deuxième traite du soft power. Certains intertitres sont de notre rédaction.

Ingérence humanitaire et soft-impérialisme

Comme il l’expose lui-même au début de “La Société ouverte et ses enne­mis”, Karl Pop­per se veut le pro­mo­teur d’une ingénierie sociale frag­men­taire, c’est-à-dire une ingénierie sociale qui pro­gresse et trans­forme la société par étapes et par « inter­ven­tions lim­itées », de manière qua­si furtive et par touch­es imper­cep­ti­bles. Une forme de con­struc­tivisme sociopoli­tique qu’il oppose à l’ingénierie sociale utopique et révo­lu­tion­naire de type marx­iste. (…) Le mode opéra­toire de George Soros et de l’Open Soci­ety s’avère être une recon­fig­u­ra­tion per­ma­nente et extrême­ment bien maitrisée des proces­sus sociopoli­tiques con­tem­po­rains. Dès lors, l’idée de société ouverte se présente comme un out­il d’ingénierie sociale incroy­able­ment effi­cace : un pré­texte démoc­ra­tique et une idée-force mobil­isatrice dont l’horizon d’attente est l’intégration de toute l’humanité sous la forme d’un œkoumène mon­di­al unifié. Afin de don­ner une forme con­crète à ce con­cept opératif, il fal­lait à George Soros forg­er l’outil adéquat pour son ambi­tion plané­taire. C’est dans ce but que George Soros lancera sa fon­da­tion en 1979, lorsqu’il eut décidé qu’il avait accu­mulé assez d’argent pour com­mencer son action métapoli­tique. Appelé autre­fois Open Soci­ety Insti­tute (OSI), son réseau de fon­da­tions s’appelle aujourd’hui Open Soci­ety Foun­da­tions. (…)

Soft power et intérêts américains

George Soros est passé maître en matière de soft pow­er et il aime se présen­ter comme un homme de paix, pour­fend­eur des fau­teurs de guerre et des nation­al­ismes. Une sorte de Robin des Bois mil­liar­daire qui viendrait aider, partout dans le monde, les faibles et les dému­nis, écrasés par la tyran­nie des “sociétés clos­es”. Pour­tant, comme en ce qui con­cerne l’origine de sa for­tune, l’indépendance de l’Open Soci­ety envers les appareils de ren­seigne­ment mil­i­taire anglo-améri­cain con­stitue un bel exem­ple de “sto­ry telling” à des­ti­na­tion des médias et du grand pub­lic. Une nar­ra­tion angélique qui ne résiste pas à un exa­m­en plus appro­fon­di : les liens qui exis­tent entre son réseau mon­di­al de fon­da­tions et le com­plexe mil­i­taro-indus­triel améri­cain ou les réseaux néo-con­ser­va­teurs bel­li­cistes sont en fait bien réels. Sans ces liens, on ne peut pas com­pren­dre l’implication et le laiss­er-faire dont dis­pose l’Open Soci­ety sur ses dif­férents théâtres d’opérations dans le monde entier. Le soft pow­er de l’Open Soci­ety peut être con­sid­éré comme la pour­suite de l’impérialisme anglo-améri­cain par d’autres moyens que ceux du hard pow­er. Des liaisons que résumait le jour­nal­iste Neil Clark dans un arti­cle de 2003, au moment où George Soros s’investissait bruyam­ment dans les cam­pagnes d’opinion anti George Bush, Jr. :

« Jetez un coup d’œil aux mem­bres du con­seil d’administration des ONG qu›il organ­ise et finance. Chez Human Rights Watch, par exem­ple, il y a Mor­ton Abramowitz, secré­taire d’État adjoint pour le ren­seigne­ment et la recherche de 1985 à 1989, et main­tenant mem­bre du Coun­cil on For­eign Rela­tion ; l’ex-ambassadeur War­ren Zim­mer­man dont le pas­sage en Yougoslavie a coïn­cidé avec l’éclatement de ce pays (il fut le dernier ambas­sadeur améri­cain en Yougoslavie) ; et Paul Gob­le, directeur des com­mu­ni­ca­tions à Radio Free Europe/ Radio Lib­er­ty, créée par la CIA (que Soros finance égale­ment). L’International Cri­sis Group de Soros se vante de per­son­nal­ités “indépen­dantes” telles que les anciens con­seillers pour la Sécu­rité nationale Zbig­niew Brzezin­s­ki et Richard Allen, ain­si que le général Wes­ley Clark, ancien com­man­dant allié suprême de l’OTAN pour l’Europe. Le vice-prési­dent du groupe est l’ancien député Stephen Solarz, décrit comme “le prin­ci­pal tac­ti­cien lég­is­latif du lob­by israélien au Capi­tole” et un sig­nataire, avec Richard Per­le et Paul Wol­fowitz, d’une let­tre notoire au prési­dent Clin­ton en 1998 appelant à une “stratégie poli­tique et mil­i­taire glob­ale pour ren­vers­er Sad­dam et son régime”. Jetez aus­si un coup d’œil aux parte­naires com­mer­ci­aux de Soros. Au Car­lyle Group, où il a investi plus de 100 mil­lions de dol­lars, on compte l’ancien secré­taire d’État James Bak­er et l’ancien secré­taire à la Défense Frank Car­luc­ci, George Bush, Sr. et, jusqu’à récem­ment, les proches d’Oussama Ben Laden. » (1) (…)

Non seule­ment le per­son­nel mais l’agenda même des inter­ven­tions human­i­taires de l’Open Soci­ety cor­re­spond à l’extension des intérêts améri­cains dans le monde depuis les années 70 : que ce soit en Afrique, au Proche-Ori­ent ou en Europe de l’Est, l’OSF est présent régulière­ment en amont ou en aval de l’interventionnisme améri­cain armé. À la manière d’un Zbig­niew Brzezin­s­ki ou d’un Kissinger, George Soros est en fait favor­able à une vas­sal­i­sa­tion et à une dilu­tion pro­gres­sive des sou­verainetés éta­tiques dans un sys­tème de gou­ver­nance mon­di­al inclusif, l’impérialisme direct lui appa­raît comme trop vis­i­ble et même risqué à moyen terme :

« La stratégie de Soros pour éten­dre Pax Amer­i­cana dif­fère du mod­èle de Bush, en par­ti­c­uli­er dans sa sub­til­ité. Mais c’est tout aus­si ambitieux et tout aus­si mor­tel. Les libéraux de gauche, qui admirent son sou­tien pour cer­taines de leurs ques­tions favorites telles que les droits des homo­sex­uels et la légal­i­sa­tion des drogues douces, le lais­sent s’en tir­er à bon compte. » (2)

Ain­si, après avoir sauvé de la fail­lite George Bush dans les années 90, George Soros inve­sti­ra 15 mil­lions de dol­lars dans la cam­pagne élec­torale de 2004 afin de con­tr­er sa réélec­tion. George Soros s’opposera aux néo-con­ser­va­teurs et au clan Bush, pré­cisé­ment au sujet de cette ques­tion tac­tique, au moment de la sec­onde guerre améri­caine con­tre l’Irak, en 2003. (…)

L’Open Society, un outil d’ingérence universel

On voit dès lors que l’impérialisme con­tem­po­rain pos­sède deux straté­gies prin­ci­pales à sa portée : la voie dure, qui passe par la dom­i­na­tion et la sujé­tion mil­i­taire et armée directe (« Shock and Awe », « Desert Storm », etc.) et la voie douce qui utilise quant à elle l’humanitaire et le soft pow­er. (…) L’hégémon impér­i­al con­tem­po­rain peut ain­si avoir recours à un ensem­ble de tech­nolo­gies poli­tiques très élaborées en dehors du pur hard pow­er mil­i­taire ; mais par­mi celles-ci, peu sont com­pa­ra­bles dans l’envergure de leurs moyens et de leur champ d’action à l’Open Soci­ety de George Soros. La spé­ci­ficité de l’Open Soci­ety Foun­da­tions étant d’opérer sur des thé­ma­tiques sociales, socié­tales ou métapoli­tiques sur tous les con­ti­nents. Un out­il d’autant plus effi­cace qu’il se présente comme indépen­dant des États ou des insti­tu­tions inter­na­tionales. De plus, si la plu­part des ONG con­cen­trent leur action et leurs moyens sur un thème pré­cis, l’Open Soci­ety peut quant à elle, avec son idéal de société ouverte, embrass­er tout le champ du pos­si­ble des actions non gou­verne­men­tales. Comme l’expose la présen­ta­tion offi­cielle de l’OSF :

« Les fon­da­tions Open Soci­ety sou­ti­en­nent aux qua­tre coins du globe des per­son­nes et des organ­i­sa­tions qui se bat­tent pour pro­mou­voir la lib­erté d’expression, des gou­verne­ments trans­par­ents qui ren­dent des comptes, et des sociétés plus justes et plus égal­i­taires. Cela se traduit sou­vent par une atten­tion par­ti­c­ulière envers ceux qui souf­frent de dis­crim­i­na­tions pour le sim­ple fait d’être eux-mêmes, tels que les Roms en Europe, et d’autres for­cés de vivre en marge de la société. » (3)

On peut dif­fi­cile­ment trou­ver plus glob­al­iste que l’Open Soci­ety comme réseau d’organisations non gou­verne­men­tales, dans la mesure où son influ­ence s’affirme comme réelle­ment plané­taire. Au vu des sommes investies depuis sa créa­tion, on peut con­sid­ér­er que l’Open Soci­ety Foun­da­tions est l’un des out­ils les plus puis­sants au monde en matière d’influence et d’ingérence :

« À ce jour, les fon­da­tions Open Soci­ety comptent vingt-trois fon­da­tions nationales et régionales, cha­cune d’entre-elles étant dotée de son pro­pre con­seil con­sul­tatif. Les mem­bres de ces con­seils super­visent les activ­ités et déci­dent des pri­or­ités en ter­mes de finance­ment afin de répon­dre au mieux aux besoins locaux. La pre­mière fon­da­tion fut créée en Hon­grie en 1984 ; la plus récente fut ouverte en Myan­mar en 2016. » (4)

Migra­tion, dépé­nal­i­sa­tion des drogues, nou­velles normes socié­tales (théories du genre, pro­pa­gande LGBT), désta­bil­i­sa­tions de régimes poli­tiques, lib­erté de la presse, écolo­gie : l’activité de l’OSF touche tous les sujets de société sen­si­bles sur la plu­part des con­ti­nents. (…)

Un budget d’un milliard de dollars en 2018

Le bud­get offi­ciel de l’OSF pour l’année 2017 était éval­ué à 940,7 mil­lions de dol­lars. Pour 2018, ce bud­get a rejoint les 1, 005 mil­liard de dol­lars, ce qui représente une aug­men­ta­tion de plus de 60 mil­lions de dol­lars en un an. Les dépens­es totales de l’OSF depuis sa créa­tion sont estimées quant à elles à 14 mil­liards de dol­lars pour ses 33 années d’activité. Cela donne une idée de l’ampleur démesurée des moyens dont dis­pose le réseau Open Soci­ety Foun­da­tions. Comme l’indique le site de l’Open Soci­ety, George Soros a fait don à l’OSF depuis 1984 de 32 mil­liards de dol­lars sur sa for­tune per­son­nelle si on inclut les derniers 18 mil­liards de dol­lars qu’il a légués en 2017. Le bud­get que l’Open Soci­ety con­sacrait à la seule ques­tion migra­toire en 2018 était de 63,3 mil­lions de dol­lars. Aus­si, en sep­tem­bre 2016, George Soros promet­tait d’investir 500 mil­lions de dol­lars de place­ments en actions dans des investisse­ments qui béné­fi­cient aux migrants. (5)

Avec une telle force d’influence, George Soros peut véri­ta­ble­ment être appelé « un homme d’État sans État » comme il se définit lui-même.

Notes

  1. newstatesman.com
  2. newstatesman.com
  3. newstatesman.com
  4. opensocietyfoundations.org
  5. opensocietyfoundations.org

Pierre-Antoine Plaque­vent, Soros et la société ouverte, Le Retour aux sources éd. octo­bre 2018, 366p, 25 €. Site de l’édi­teur : leretourauxsources.com

La bande annonce du livre


 

Crédit pho­to : Hein­rich-Böll-Stiftung via Flickr (cc)

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