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France 5 et la Russie : de la russophobie en occident médiatique (2)

23 juillet 2018

Temps de lecture : 6 minutes
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France 5 et la Russie : de la russophobie en occident médiatique (2)

Pre­mière dif­fu­sion le 9 avril 2018

Deuxième partie de notre enquête sur la russophobie dans les médias télévisés français : cette fois, l’OJIM a visionné France 5, toujours dans cette semaine du 12 au 18 mars 2018. Une semaine où les médias télévisés se sont focalisés sur un pays et un Poutine qui servent de repoussoir aux démocraties libérales/libertaires.

Après Arte, dont nous avons par­lé le 26 mars 2018, la parole rus­so­phobe est à France 5, dont les doc­u­men­taires font rarement dans la den­telle. En par­ti­c­uli­er dans l’émission Le Monde en face présen­tée par Mari­na Car­rère d’Encausse, qui pro­pose chaque mer­cre­di un doc­u­men­taire suivi d’un « débat ». Le 14 mars 2018 le doc­u­men­taire présen­té s’intitule de façon neu­tre : « La vengeance de Pou­tine ».

Le pitch de l’émission du 14 mars 2018

Le monde en face
La vengeance de Pou­tine
dif­fusé le mer. 14.03.18 à 20h55
de : Antoine Vitkine
avec : Antoine Vitkine
74 min | 2018 | tous publics

En 2012, Vladimir Pou­tine est con­testé par des man­i­fes­tants qu’il estime manip­ulés par l’Amérique, à la tête d’un pays dom­iné par l’Oc­ci­dent et cerné par l’Otan, humil­ié par Oba­ma et, après l’an­nex­ion de la Crimée, sanc­tion­né et isolé. Six ans plus tard, le prési­dent russe sem­ble avoir réus­si à se venger de l’Oc­ci­dent. Il a en effet désta­bil­isé le grand rival améri­cain, est par­venu à influ­encer les élec­tions et les opin­ions des démoc­ra­ties occi­den­tales et s’est par ailleurs ren­du incon­tourn­able en Syrie ou en Ukraine. François Hol­lande, Lau­rent Fabius, Antony Blinken, con­seiller de Barack Oba­ma, ou encore Vladimir Iak­ou­nine, mem­bre du « pre­mier cer­cle » de Vladimir Pou­tine, évo­quent la per­son­nal­ité de l’homme fort de la Russie.

Les pre­miers mots sont impor­tants :

La parole est à Mari­na Car­rère d’Encausse : « Qui est réelle­ment Vladimir Pou­tine et que veut-il vrai­ment ? Des ques­tions qui ne cessent d’agiter l’occident. Cer­tains le décrivent comme un tyran, d’autres comme l’homme prov­i­den­tiel. Est-ce un dirigeant clair­voy­ant, un tsar autori­taire, un leader nation­al­iste ou un James Bond par­venu sur un malen­ten­du à grimper au som­met du pou­voir. Quelles sont les réelles ambi­tions de celui qui sera selon tous les pronos­tics réélu dimanche prochain [le 18 mars 2018, NdlA] à la tête de la Fédéra­tion de Russie ».

Introduction du reportage

  • « 2017, Pou­tine tient sa vengeance : il est par­venu à influ­encer les élec­tions prési­den­tielles de son enne­mi améri­cain » [l’hypothèse est ici assénée comme un fait avéré, ce qui n’est pour­tant pas prou­vé et n’est donc… pas un fait].
  • « Il pèse sur les vies poli­tiques des démoc­ra­ties occi­den­tales » : les mots accom­pa­g­nent des images mon­trant Pou­tine rece­vant Marine Le Pen [sous-enten­du : Pou­tine influ­ence les élec­tions en France]
  • Les images sont accom­pa­g­nées d’une musique dra­ma­tique à souhait, car « Pou­tine a choisi de livr­er à l’occident une guerre froide d’un genre nou­veau ».

Un documentaire banalement russophobe ?

Premier argument

En 2012, Pou­tine et la Russie revi­en­nent de loin. Pou­tine est présen­té comme « l’ancien agent du KGB qui en 12 ans a réus­si à rétablir l’ordre, musel­er l’opposition, mis au pas les médias ». Il « masque la réal­ité » car « il est affaib­li comme jamais ». Les images mon­trent des man­i­fes­ta­tions de l’opposition, liées à la cor­rup­tion et à la pau­vreté. Réac­tion de Pou­tine : il dénonce un « com­plot de l’occident, de l’Amérique, de la CIA ». Madame Clin­ton, alors secré­taire d’État, accuse la Russie de « manip­u­la­tion » ? Tous les témoins cités sont en oppo­si­tion avec Pou­tine, politi­ciens russ­es, jour­nal­istes, anciens de la CIA: « Le libéral­isme d’inspiration occi­den­tale est devenu un enne­mi, il fal­lait l’endiguer ».

Second argument

Pou­tine réag­it en mobil­isant son peu­ple. Appa­rais­sent des images de céré­monies chré­ti­ennes ortho­dox­es à l’écran. Le com­men­taire explique que Pou­tine se pose en défenseur des tra­di­tions de la Russie. Les témoins sont tou­jours à charge, pos­tu­lant que Pou­tine aurait fait de la Russie une sorte de forter­esse. C’est l’occasion d’indiquer que Pou­tine « s’entoure de durs », des ser­vices secrets ou d’anciens oli­gar­ques ; les images mon­trent l’armée russe. Accu­sa­tion : Pou­tine décrète qu’il « pos­sède la vérité pour lui et pour tout le monde, et cela mène à la guerre ». Musique dra­ma­tique. Pou­tine est dan­gereux pour la paix mon­di­ale. À cause de ses « dis­cours nation­al­istes », les Etats-Unis et les européens se défend­ent en mobil­isant leurs armées. Témoignage de François Hol­lande pour appuy­er cet argu­ment. La ren­con­tre avec Oba­ma est présen­tée comme étant sous l’égide d’un Oba­ma ayant « tou­jours été apaisant ». Les témoignages insis­tent sur la « dérai­son » de Pou­tine, qui se « sent méprisé par Oba­ma ». Le réal­isa­teur indique que le PIB de la Russie est égal à celui de l’Espagne.

Troisième argument

« Pou­tine est très russe », avec sen­ti­ment « d’infériorité ». Les Russ­es « ne sont pas écoutés ». L’exemple choisi est celui de la guerre en Syrie, de l’assassinat de Kad­hafi et de l’exécution de Sad­dam Hus­sein. Pou­tine regarde les « vidéos » : il a pris cela « pour lui ». Comme si s’opposer aux Etats-Unis con­dui­sait à ce genre de des­tin. C’est ici l’explication don­née de l’intervention de la Russie dans la guerre syri­enne. Au pas­sage, le doc­u­men­taire affirme (sans preuves défini­tives) que des armes chim­iques ont été util­isées par son allié syrien. Appari­tion de Lau­rent Fabius : Oba­ma aurait reculé devant Pou­tine. Ce dernier aurait com­pris que l’Amérique ne serait « qu’un tigre de papi­er ». L’idée ? Les démoc­ra­ties occi­den­tales reculeraient con­tre des régimes autori­taires, un peu comme dans les Année 30 du 20e siè­cle : « faib­lesse d’Obama ». Pou­tine aurait perçu « le talon d’Achille des améri­cains ». C’est Fabius qui explique : la non réac­tion améri­caine devant « l’usage d’armes chim­iques » mon­tr­erait la faib­lesse d’Obama.

Quatrième argument

L’Ukraine. « À Kiev, la pop­u­la­tion se révolte con­tre un dirigeant cor­rompu et inféodé à Moscou. La foule réclame un rap­proche­ment avec l’Union Européenne. Pire, les améri­cains sont là… ». Les événe­ments d’Ukraine sont présen­tés comme une révo­lu­tion du Bien démoc­ra­tique. Pour Pou­tine, c’est un « coup d’Etat ». C’est alors que la Russie envis­age d’envahir la Crimée, « peu­plée de rus­so­phones », sur le con­seil de cer­tains de ses proches « ultra nation­al­istes, chantres de la grande Russie chré­ti­enne ». Le ton du com­men­ta­teur se fait grave. « Pari­ant qu’Obama n’osera pas l’affronter, Pou­tine donne son feu vert », juste à la fin des jeux olympiques : « Un État sou­verain, l’Ukraine, est envahi par un autre, la Russie ». C’est « l’ordre mon­di­al qui est men­acé », d’autant que « Pou­tine con­tin­ue d’avancer » : il annexe la Crimée puis s’en prend au Don­bass. Le téléspec­ta­teur ne peut pas ne pas penser à Hitler. Pou­tine est présen­té comme « un menteur », selon les témoignages de Merkel et de Hol­lande. Sa poli­tique con­duit à des sanc­tions économiques qui pèsent sur la pop­u­la­tion. Il est « devenu un paria », et les dirigeants occi­den­taux n’assistent pas à l’anniversaire de la vic­toire con­tre le nazisme. Pou­tine n’est pas invité au G8. Le doc­u­men­taire insiste sur la « puis­sance nucléaire » russe et les risques que la poli­tique « déraisonnable » de Pou­tine ferait peser sur l’avenir du monde. Nous sommes en 2015.

Cinquième argument

« Pou­tine a un plan : l’heure de la vengeance a son­né ». Il inter­vient en Syrie : « des cen­taines d’avions sont envoyés écras­er sous des bombes l’opposition au dic­ta­teur syrien » [pas d’islamistes ter­ror­istes ? Daech doit être une inven­tion russe]. L’intervention des russ­es « per­met au régime d’Assad de vain­cre la rébel­lion, mais à la faveur de cette inter­ven­tion a sur­gi un mon­stre : daesh » [on com­prend alors que… l’Etat Islamique serait une con­séquence de la poli­tique menée par Pou­tine en Syrie…]. Pou­tine défend Assad con­tre « tous ses opposants, tous assim­ilés à des ter­ror­istes ». Aucune réflex­ion sur la réal­ité mas­sive­ment islamiste de cette oppo­si­tion. La recon­quête de Palmyre et son retour dans le sein de l’humanité sont présen­tés unique­ment comme de la pro­pa­gande. À par­tir de là, la « Russie est sou­vent con­sid­érée comme le gar­di­en de la paix » : c’est une con­séquence de la pro­pa­gande du Krem­lin. Der­rière cela ? Pro­pa­gande, guerre de l’information, cyber­at­taques… Poli­tique d’un « homme for­mé au KGB ». L’occasion de présen­ter Rus­sia Today comme un organe de pro­pa­gande et non comme un média. Sur France 5, c’est assez comique. « Les vidéos de RT sont plus vision­nées que celles de CNN et de la BBC ». Le doc­u­men­tariste ne se pose pas cette ques­tion : pourquoi ? Le témoignage ? Une anci­enne jour­nal­iste, en con­flit avec RT. Une « repen­tie » en somme. D’après elle, RT ferait cir­culer les « théories du com­plot », en par­ti­c­uli­er au sujet du 11 sep­tem­bre. « Exploiter toutes les failles », quitte à soutenir l’extrême gauche aux Etats-Unis et l’extrême droite en France. Pou­tine mène la « guerre des opin­ions publiques ». En face ? Le spec­ta­teur n’en enten­dra jamais par­ler, comme il est d’usage.

Sixième argument

Les élec­tions améri­caines approchent, avec leur « grande favorite », Hillary Clin­ton, « la bête noire de Pou­tine, celle qui l’a humil­ié quelques années aupar­a­vant avec ses accu­sa­tions ». Qui regarde le doc­u­men­taire voit alors venir cet objec­tif sous-jacent depuis le début : accuser Pou­tine de désta­bilis­er le Camp du Bien, et d’être respon­s­able de l’élection de Trump. La parole est mas­sive­ment don­née à une Clin­ton qui accuse Pou­tine d’être une « brute ». Mais la Divine Sur­prise Trump arrive ! L’idée est de mon­tr­er que la Russie « lance une guerre hybride con­tre Clin­ton », par hack­ers inter­posés. « Rumeurs, fake news… ». Une seule chaîne de télévi­sion suf­fi­rait à faire choir l’occident, colosse aux pieds d’argile. Les méth­odes sont celles du « KGB » et les « proches de Trump sont approchés » pour « influ­encer l’élection ». Le doc­u­men­taire affirme cela alors qu’à ce jour rien ne le prou­ve, et surtout que jamais aucun média français ne s’intéresse aux inter­ven­tions occi­den­tales dans la vie poli­tique russe, et que les inter­ven­tions, avérées quant à elles, de la NSA dans la vie poli­tique française et européenne sont sage­ment remisées sous le tapis depuis longtemps. Pou­tine a attaqué « le cœur de la vie poli­tique améri­caine ». Les mots se font plus clairs : « C’est dif­fi­cile de dis­cuter avec quelqu’un qui ment tout le temps. C’est un ancien du KGB ». Wik­ileaks est accusé de com­plic­ité dans cette affaire, « un scrutin ser­ré où chaque voix a comp­té ». Pou­tine serait « le par­rain du prési­dent de la 1ere puis­sance mon­di­ale ». Pou­tine aurait « la sat­is­fac­tion de voir l’Amérique de Trump engluée dans une crise poli­tique majeure », ce qui lui per­me­t­trait de « s’en pren­dre à l’Europe ». Pou­tine aurait ain­si favorisé le Brex­it… lancé des fake news au sujet de Macron…Les images se ter­mi­nent par le « sou­tien de Pou­tine à Marine Le Pen »…

Le documentaire faussaire

Finale­ment ? Un Pou­tine présen­té comme un homme poli­tique autori­taire, manip­u­la­teur, dan­gereux pour la paix du monde et les démoc­ra­ties occi­den­tales… Aucun dis­cours cri­tique, aucun point de vue per­me­t­tant d’analyser le sujet présen­té sous un autre angle. La Russie sem­ble ren­dre les médias français binaires. Retour du doc­u­men­taire faus­saire. A quand le suiv­ant ?

Crédit pho­to : cap­ture d’écran vidéo francetv (DR)

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