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États généraux de l’information : entre inquiétudes et régulation

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14 octobre 2023

Temps de lecture : 7 minutes
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États généraux de l’information : entre inquiétudes et régulation

Temps de lecture : 7 minutes

Mardi 3 octobre 2023, ont démarré les états-généraux de l’information. Un « évènement » qui se déroule jusqu’en mai 2024 et est censé permettre selon le CESE de « débattre et partager vos idées pour garantir l’accès à l’information et à sa transparence ». Initiative du président Macron, ils sont censés, toujours selon la 3ème chambre, « établir un diagnostic sur les enjeux liés à l’information et de proposer des actions concrètes qui pourront se déployer aux plans national, européen et international. ».

Habitué de ces événe­ments qui se veu­lent « par­tic­i­pat­ifs » le prési­dent a déjà don­né dans le reg­istre avec le « Con­seil nation­al de la Refon­da­tion » (2022), le « Ségur de la San­té » (2020), ou encore, en 2019, la « Con­ven­tion citoyenne pour le cli­mat » et le « Grand débat nation­al » cen­sé requin­quer la majorité après l’épisode Gilets Jaunes.

Un comité de pilotage « indépendant »… et surtout à gauche

L’équipe choisie pour pilot­er la bonne marche de l’évènement est présidé par Bruno Lasserre de la Com­mis­sion d’ac­cès aux doc­u­ments admin­is­trat­ifs (Cada). Il a le pro­fil typ­ique du haut-fonc­tion­naire : cet énar­que de 69 ans a tra­vail­lé au Con­seil d’État et à l’Autorité de la con­cur­rence, où il a lais­sé un sou­venir trag­ique puisqu’il avait été mis en exa­m­en pour « com­plic­ité de har­cèle­ment moral » en 2019. Gageons que son pro­fil saura per­me­t­tre la sérénité des échanges dans ces états généraux !

Il est sec­ondé par un « délégué général du comité de pilotage » qui n’est autre que Christophe Deloire, secré­taire général de Reporters sans fron­tières (RSF), ONG atlantiste qui n’a pas cru bon de s’opposer au « media free­dom act » présen­té à Brux­elles et dénon­cé par d’autres asso­ci­a­tions et lob­bies de médias en sep­tem­bre 2023.

Nathalie Collin, anci­enne direc­trice générale adjointe du groupe La Poste mais aus­si passée par la coprési­dence du direc­toire de Libéra­tion et la direc­tion générale du groupe Le Nou­v­el Obser­va­teur.

Camille François, chercheur à Colum­bia Uni­ver­si­ty sera la ben­jamine de l’équipe. Cette trente­naire exilée chez l’Oncle Sam est décrite dans Les Échos comme « vision­naire pour son tra­vail d’analyse des cam­pagnes de dés­in­for­ma­tion et de har­cèle­ment sur les réseaux soci­aux ». Spé­cial­iste de la Data et dis­posant d’une expéri­ence dans la sécu­rité, elle sem­ble appa­raître comme la per­son­nal­ité la plus com­pé­tente du quin­té et aus­si la plus proche du monde américain !

Enfin, Anne Per­rot, inspecteur général des finances, est issue du milieu uni­ver­si­taire mais a côtoyé Bruno Lasserre à l’Autorité de la con­cur­rence dont elle occu­pait la vice-prési­dence de 2004 à 2012… Le monde est petit ! En 2017, elle avait appelé, à l’instar de 40 écon­o­mistes, à vot­er Emmanuel Macron dans le jour­nal Le Monde.

Enfin, ce beau monde tra­vaillera « en liai­son » avec la jour­nal­iste Maria Ressa, prix Nobel de la paix en 2021 ; venue tout droit des Philip­pines, cette déten­trice de la nation­al­ité éta­suni­enne (un hasard) est opposante au prési­dent Duterte. On peut s’interroger sur l’opportunité de sa présence dans ce comité tant son pays, situé en Asie du sud-est à plus de 10 000 km de Paris, est éloigné cul­turelle­ment de l’Europe qui ne fait pas face aux mêmes prob­lèmes en matière de médias…

Demandez le programme : fausses informations et monopole

En huit mois, ces états généraux vont avoir le temps de brass­er un paquet de sujets. Au pro­gramme : la lutte con­tre la dés­in­for­ma­tion et les fake news. L’inquiétude réside ici sur la place des plate­formes dans l’univers médi­a­tique. Une sit­u­a­tion para­doxale car celles-ci (Face­book, Twit­ter devenu X…) ont don­né une nou­velle jeunesse à des médias papiers par­fois vieillissants.

Très ent­hou­si­aste, France Info rap­pelle que l’in­sti­tut bri­tan­nique Reuters a pub­lié « une étude mon­di­ale qui mon­tre que 20% des 18–24 ans s’in­for­ment via Tik­Tok ». En France le baromètre Kan­tar — La Croix paru en jan­vi­er 2023 affirme que les plate­formes étaient « la deux­ième source quo­ti­di­enne d’in­for­ma­tion des jeunes adultes » et cela, juste après les jour­naux télévisés. Il con­vient cepen­dant de pré­cis­er que les plate­formes relaient en par­tie des infor­ma­tions des grands médias via les comptes de ces derniers ou à tra­vers des « copier-coller ».

Au cœur des débats aus­si, la présence mas­sive de grandes for­tunes dans les médias. Une présence qui ne dérangeait pas avant que l’un d’eux s’avère plus à droite en la per­son­ne de Vin­cent Bol­loré. Le patron de RSF, mem­bre du comité de pilotage ne cache par exem­ple pas son hos­til­ité à l’égard du mil­liar­daire bre­ton.

Objectif, préserver l’entre-soi actuel

Les noms de Lagardère, Arnault, Saadé, Das­sault, Drahi, Křetín­ský et Niel devraient aus­si être envis­agés… Mais pour quoi faire ? La presse écrite, radio et télé sont des secteurs coû­teux qui sur­vivent sou­vent des largess­es de mécènes ; à part nation­alis­er l’information, ce qui ne serait pas un gage de plu­ral­ité de l’information, peu de solu­tions sem­blent s’offrir à ces états généraux.

Le prési­dent du direc­toire du groupe Le Monde a lui plaidé sur France Info : « Si le gou­verne­ment pou­vait pouss­er une propo­si­tion de loi qui oblig­erait les action­naires à deman­der l’avis des rédac­tions avant de nom­mer un directeur de la rédac­tion, je pense que ce serait une avancée notable ». On relèvera ici la mécon­nais­sance crasse du fonc­tion­nement des insti­tu­tions de ce per­son­nage qui ne sait vis­i­ble­ment pas que le gou­verne­ment est à l’origine de « pro­jet de loi » et les par­lemen­taires de « propo­si­tion de loi ». Clin d’œil non fin à l’affaire Geof­froy Leje­une au JDD, il s’agit là de préserv­er un cer­tain entre-soi dans des rédac­tions qui demeurent sou­vent ancrées à gauche et au cen­tre gauche et attachées au monde clos libéral libertaire.

Quand les médias échappent au monopole

La mis­sion de ces états généraux doit débouch­er sur « des propo­si­tions con­crètes » pour « garan­tir le droit à l’in­for­ma­tion à l’heure numérique » selon les mots de Christophe Deloire à l’occasion de la con­férence de presse de lance­ment à Paris. Ces propo­si­tions pour­ront ensuite être suiv­ies de mesures lég­isla­tives, fis­cales et budgé­taires à l’initiative des pou­voirs politiques…

Der­rière ce ver­biage très con­venu se trou­ve une inquié­tude née de nom­breux fac­teurs : développe­ment des réseaux soci­aux, émer­gence du phénomène des « lanceurs d’alerte », érec­tion de la notion de « fake news » en bouc-émis­saire de l’information, l’arrivée de médias alter­nat­ifs en ligne (TV Lib­ertés à droite, Le Média à gauche) ou encore la prise en main de quelques télévi­sions et radios par Vin­cent Bolloré.

La mul­ti­pli­ca­tion des scan­dales d’État ampli­fiée par le développe­ment d’internet au cours de la décen­nie passée pour­rait aus­si avoir inquiété un appareil éta­tique et des « élites » qui ont pu en faire les frais. De l’affaire Cahuzac à l’affaire Alex­is Kholer en pas­sant par les procès Sarkozy et Benal­la, la puis­sance des médias a été décu­plée par le développe­ment des nou­veaux canaux d’information.

Un coup de com’ ou un coup de pression ?

Comme tous les comités Théo­d­ule du prési­dent Macron, cette opéra­tion « états généraux de l’information » pour­rait bien n’aboutir à aucun résul­tat. Qua­tre syn­di­cats de jour­nal­isme (SNJ, SNJ-CGT, CFDT et FO) ont ain­si exprimé leurs inquié­tudes dans un com­mu­niqué com­mun exp­ri­mant leur crainte « que ces États généraux ne se résu­ment qu’à une nou­velle opéra­tion de com­mu­ni­ca­tion » et exigeant d’y être asso­ciés. La par­tic­i­pa­tion active du CESE (Con­seil Économique, Social et Envi­ron­nemen­tal) sem­ble indi­quer le car­ac­tère inutile de l’opération. Elle per­me­t­tra néan­moins pour le prési­dent Macron de tenir, à moin­dre frais, une promesse de cam­pagne de 2022.

Si d’aventure vous êtes ten­té par l’exercice, une con­sul­ta­tion en ligne est ouverte jusqu’au 12 novem­bre, acces­si­ble via le site états-generaux-information.fr. Si vous comptez par­mi les heureux tirés au sort vous pour­rez même par­ticiper aux journées délibéra­tives.

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