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Dossier : le 28′ d’Arte, « l’actualité autrement » mais tout pareil
Publié le 

27 octobre 2014

Temps de lecture : 5 minutes
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Dossier : le 28′ d’Arte, « l’actualité autrement » mais tout pareil

Arte et ses émissions – même si leurs audiences progressent – restent relativement anonymes par rapport aux formats équivalents d’autres chaînes. Peu d’articles et peu de commentaires pour ce débat qui s’agite tous les soirs, sur Arte, vers 20h05. « L’actualité autrement », un slogan qui sonne comme une ambition, une incantation. Ou une diversion ?

L’OJIM a suivi les deux dernières semaines du mois de sep­tem­bre la façon dont le 28′ d’Arte traitait les sujets d’ac­tu­al­ité, « autrement » comme cela est annon­cé par la présen­ta­trice de cette émis­sion, Élis­a­beth Quin. Pré­cisons que la société de pro­duc­tion de cette émis­sion est la société ALP (« Adven­ture Line Pro­duc­tions » [1]), qui a l’au­dace intel­lectuelle de réalis­er des pro­grammes d’une inten­sité rare tels que « Au sec­ours, ma mai­son s’écroule », « Belle toute nue », « Koh Lan­ta » ou encore « Fort Boyard ». Ce sim­ple élé­ment annexe nous laisse déjà per­plexe quant à l’am­bi­tion d’une autre actu­al­ité.

D’emblée, nous apprenons que le 28′ est un mag­a­zine « 100 % bimé­dia, inter­ac­t­if et par­tic­i­patif ». Nous voilà ras­surés. Un seul média nous enfer­mait, un bimé­dia devrait ouvrir notre regard sur le monde. Com­ment a été sélec­tion­né ce sec­ond média ? Nous a‑t-il été imposé par la tech­nique ou est-ce un out­il sup­plé­men­taire pour par­venir à attrap­er « l’autre infor­ma­tion » ? Qui met en œuvre ce sec­ond média ? Autant de ques­tions qui restent sans réponse.

Qui sont les héros habituels de cette « autre » infor­ma­tion [2] ? Nadia Daam, Guil­laume Roquette, Renaud Dély (plaisam­ment surnom­mé « délit d’opinion ») ou encore Claude Askolovitch. Nous ren­con­trons tou­jours les mêmes « mar­ques » dans leur biogra­phie : « Libéra­tion », « Le Figaro », « France Inter », « Le Nou­v­el Obser­va­teur », « Le Monde »… avec un léger pen­chant à gauche pour autant que ce mot veuille encore dire quelque chose.

Par curiosité, intéres­sons nous à l’une des deux jour­nal­istes présentes (et moins con­nues) tous les soirs sur le petit écran : Nadia Daam. Le rit­uel du 28′ con­siste à ce qu’elle ouvre le débat en posant une ques­tion aux invités, ques­tion qui vient d’un inter­naute (qui est cet inter­naute, com­ment sa ques­tion a‑t-elle été sélec­tion­née, au nom de quel(s) critère(s), le mys­tère demeure). La lec­ture d’un de ses pro­pos, rap­portés par un arti­cle du « Bondy Blog », ne nous lasse pas. À la suite du 21 Avril 2002, Nadia Daam explique : « Ce fut un tel choc pour moi que j’ai démis­sion­né de Libé pour aller vivre à l’étranger, au Mex­ique » [3]. C’est tout à fait le genre d’actes qui nous ras­sure quant à la capac­ité intel­lectuelle d’aller à la recherche d’une autre infor­ma­tion. Ras­surons nous elle est rev­enue… Un point de vue peut-être un peu biaisé et fort bien nar­ré par un jour­nal­iste du Monde, dans un récent arti­cle [4].

Venons-en au fond

Les sujets nous sont apparus comme large­ment occi­den­tal­isés et européo-cen­trés. Nous com­prenons que nous sommes sur la chaîne fran­co-alle­mande mais l’in­for­ma­tion autre n’est-elle pas aus­si une infor­ma­tion décen­trée ? Sur la péri­ode con­cernée, les sujets traités vont de Oba­ma à Mar­cel Duchamp en pas­sant par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, l’en­gage­ment français en Irak, la crise fran­co-alle­mande, le retour de Sarkozy… Quelques sujets exo­tiques sont évidem­ment là pour don­ner le change mais la dom­i­nante « occi­den­tale » aggrave nos sus­pi­cions quant à la valid­ité du mes­sage d’ac­croche ini­tial : «l’ac­tu­al­ité autrement ».
Les sujets de cette émis­sion sont donc con­sen­suels : par leur choix (l’État prov­i­dence, la con­di­tion noire…), par la façon dont ils sont traités et par les invités présents sur le plateau. Le nom­bre d’in­vités (entre trois et qua­tre) est sup­posé garan­tir un point de vue équili­bré et con­tra­dic­toire. Cela ne doit pas faire illu­sion puisque les invités sont sou­vent des habitués des grands médias délivrant des mes­sages for­matés, immé­di­ate­ment comestibles et qui ne frois­sent pas par leur imper­ti­nence ou qui suiv­ent la doxa du poli­tique­ment cor­rect. C’est le cas lorsque Claude Askolovitch assène une vérité le 26 sep­tem­bre 2014 : « on a per­du le débat des idées con­tre le FN ».

Le 24 sep­tem­bre 2014, sur le plateau du 28′, il était encore pos­si­ble d’en­ten­dre plusieurs per­son­nes s’in­ter­roger ingénu­ment sur le « déclin de la puis­sance améri­caine dans le monde », et sur « son inter­ven­tion­nisme mod­éré » Ce n’est pas le meilleur endroit pour débat­tre de géopoli­tique mais force est de recon­naître que la pro­fondeur et le recul his­toriques ne sem­blent pas être des attrib­uts de « l’autre actu­al­ité ». En effet, la liste des inter­ven­tions extérieures des États-Unis depuis 1945 devrait suf­fire à rap­pel­er que l’in­ter­ven­tion­nisme améri­cain n’est pas « mod­éré », hier comme aujour­d’hui. Que le Viet­nam, comme la Soma­lie, comme Cuba, comme l’Afghanistan, comme l’I­rak et bien d’autres n’ont pas été l’objet d’un inter­ven­tion­nisme « mod­éré ». Le plus inquié­tant réside dans cette asser­tion rel­a­tive au « déclin de la puis­sance améri­caine dans le monde ». Elle traduit une con­cep­tion linéaire et pro­gres­siste de l’His­toire, démen­tie par la réal­ité plurielle du monde. Ce pro­pos sous-tend une inquié­tude face à un monde qui ne serait plus aus­si manichéen, plus aus­si uni­voque qu’au­par­a­vant, un monde où les États-Unis ne seraient plus for­cé­ment les gen­darmes du monde. Sur le reg­istre du regret.

Même sur les sujets plus socié­taux, les con­cepts fix­istes sont mis à l’hon­neur. Exem­ple avec l’émis­sion du 24 sep­tem­bre 2014 qui débute ain­si : « Oba­ma est-il de gauche » ? Exem­ple édi­fi­ant de la lec­ture française d’une réal­ité améri­caine qui n’ap­pa­raît pas immé­di­ate­ment trans­pos­able.

Mal­gré la mul­ti­pli­ca­tion des for­mats et des images : « l’ac­tu­al­ité en images », « Le Rétro­viseur », « Dés­in­tox » (rubrique reprise de Libéra­tion), « Vu d’ailleurs », « Le drone » ou les car­i­ca­tures, rien n’y fait. Mal­gré ces appa­rats du Nou­veau Monde et de la tech­nolo­gie avancée du XXIe siè­cle, les idées qui pré­va­lent sur le plateau sont celles de l’An­cien Monde, celui du XXe siè­cle, celui de l’Eu­rope toute-puis­sante (ou des États-Unis) et de la sim­plic­ité idéologique.

Bien sûr, il n’y a que peu de pris­es de posi­tion. Le for­mat est lisse, flu­ide et les inter­venants extérieurs pro­fes­sion­nels. Mais l’autre actu­al­ité, van­tée en début d’émis­sion, est-elle acces­si­ble par ces moyens ? Cette débauche d’én­ergie, de jour­nal­istes et d’arte­facts tech­niques sert-elle l’autre actu­al­ité ou per­met-elle de mas­quer le fait que ce nou­veau monde, insta­ble et bigar­ré, lui échappe et/ou qu’elle ne lui plaît pas ?

Ceux qui font cette émis­sion évolu­ent dans un même milieu, dans les mêmes rédac­tions, fréquentent les mêmes dîn­ers et finis­sent par penser la même chose. Ne leur jetons pas la pierre car qui pour­rait les con­train­dre à chang­er de vision du monde, à sor­tir d’une zone de con­fort qu’ils ont tou­jours pra­tiquée, à s’é­manciper d’une pen­sée tiède qui fait tour­bil­lon­ner de grands idéaux pour mieux éviter la réal­ité crue ?

L’ambition de l’émission est pour­tant légitime. Qui n’a pas souhaité voir « l’ac­tu­al­ité autrement » ? Qui ne serait pas heureux de se voir pro­pos­er une actu­al­ité « autre » ? Ce trans­bor­de­ment des méth­odes de vente et de pub­lic­ité à un jour­nal qui se posi­tionne comme unique nous inter­roge : pourquoi utilis­er de telles méth­odes de per­sua­sion, finale­ment sem­blables à d’autres chaînes, pour faire pro­gress­er « l’autre » actu­al­ité ? Pourquoi cette débauche de flagorner­ies séman­tiques ? Si les out­ils util­isés sont iden­tiques, la final­ité pour­ra-t-elle être dif­férente ?

La mul­ti­pli­ca­tion des façons de voir une réal­ité tou­jours présen­tée sous le même angle, selon les mêmes biais, ne fait qu’ex­ac­er­ber le besoin de vérité et de ré-infor­ma­tion, ce même besoin qui s’af­fiche de plus en plus sur les réseaux soci­aux. A quand un débat sur le pourquoi d’un tel fleurisse­ment des sites de ré-infor­ma­tion depuis quelques années ? Qu’est-ce que « l’in­for­ma­tion autrement » ? De tels ques­tion­nements per­me­t­traient à 28′ d’aborder enfin le cœur de sa prob­lé­ma­tique et de son posi­tion­nement.


Notes

[1] toutelatele.com/marathon-tele-images-alp-naissance-d-un-holding-de-producteurs-269

[2] 28minutes.arte.tv/tout-sur-28/

[3] bondyblog.fr/201410101300/les-multi-talents-de-nadia-daam/

[4] lemonde.fr/idees/article/2014/09/15/regard-biaise_4487627_3232.html

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