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[Dossier] Breitbart News Network : une idéologie de synthèse efficace

9 août 2017

Temps de lecture : 6 minutes
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[Dossier] Breitbart News Network : une idéologie de synthèse efficace

[Red­if­fu­sions esti­vales 2017 – arti­cle pub­lié ini­tiale­ment le 29/05/2017]

Fort d’un lectorat mensuel de 45 millions de personnes, d’accointances éclectiques, et d’une approche quasi-trotskiste qui désarme, l’iconoclaste Breitbart est devenu un acteur incontournable de la médiasphère, comme de la politique américaine. Breitbart « a fait » Trump, et représente son système immunitaire.

Breitbart News Network « Créé aux États-Unis, conçu en Israël » (Larry Solov)

La droite rad­i­cale améri­caine a su propulser un site dis­tinct des sites con­ser­va­teurs pro-répub­li­cains, un site qui promeut une vision du monde « révo­lu­tion­naire », et non le sou­tien à un par­ti ou une église. Bre­it­bart News Net­work a été fondé en 2007, avec un objec­tif clair : le ren­verse­ment des idol­es dans un monde en crise. Tout a com­mencé à Jérusalem. Andrew Bre­it­bart, déjà act­if dans les « nou­veaux médias » améri­cains, y fai­sait une tournée de rela­tions publiques. Il y ren­con­tra l’avocat d’affaires améri­cain Lar­ry Solov (aujourd’hui prési­dent de Bre­it­bart News). Andrew Bre­it­bart lui deman­da de l’aider « à chang­er le monde ».

Andrew Bre­it­bart (1969–2012) après une péri­ode gauchiste avait suivi le par­cours du com­bat­tant du jour­nal­isme libre, au sein de sites d’information con­ser­va­teurs (Drudge Report, Wash­ing­ton Times), act­if dans de nom­breux talk-shows. Il lança de nou­veaux con­cepts pour son amie Ari­an­na Huff­in­g­ton, dont le pro­to­type du Huff­in­g­ton Post. Ce fut lui qui déclen­cha le (pre­mier) scan­dale por­tant sur les SMS à car­ac­tère sex­uel d’Anthony Wiener (l’époux d’Huma Abe­din col­lab­o­ra­trice d’Hillary Clin­ton, aujourd’hui plaidant coupable dans une deux­ième affaire iden­tique). Et il fut au cœur de la mise au pilori de l’Asso­ci­a­tion of Com­mu­ni­ty Orga­ni­za­tions for Reform Now (ACORN), une bureau­cratie car­i­ta­tive qui fit fail­lite après le retrait des finance­ments gou­verne­men­taux, suite à de mul­ti­ples con­tro­ver­s­es finan­cières. La méth­ode pit­bull con­tre les tabous.

Adop­té, Andrew Bre­it­bart a été élevé dans un foy­er juif de Los Ange­les. À sa mort soudaine (causée par une bru­tale insuff­i­sance car­diaque), le Jerusalem Post rap­pelait la fer­veur de son engage­ment au ser­vice d’Israël, citant entre autres Joel B. Pol­lak (actuel rédac­teur en chef de Bre­it­bart News) : « On n’aurait pu ren­con­tr­er meilleur Juif ou être humain que lui, qui créait les oppor­tu­nités chez ceux en lesquels il voy­ait l’étincelle… ce que Maï­monide nom­mait la plus haute forme de char­ité ». L’étincelle lui est venue en 1991 (« son épiphanie ») au moment des débats houleux sur la nom­i­na­tion du juge con­ser­va­teur noir Clarence Thomas à la cour suprême. Andrew Bre­it­bart pas­sait désor­mais du gauchisme à la droite lib­er­taire, s’engageant dans le rea­gan­isme.

Steve Bannon, idéologue de synthèse

Solov et Pol­lak sont tou­jours là, canal­isant, avec Bre­it­bart News un marché orig­i­nal agrégeant sion­isme, pop­ulisme et nou­velle droite alter­na­tive. Ce pro­longe­ment lib­er­taire avait besoin d’un idéo­logue de syn­thèse. Ce fut Steven Ban­non, co-fon­da­teur et troisième terme de la « trinité » Bre­it­bart. Ban­non, ancien offici­er de marine (avec un bref pas­sage au Pen­tagone), a eu une riche car­rière dans la finance (fusions et acqui­si­tions), d’abord chez Gold­man Sachs (New York, Los Ange­les), puis au sein de sa pro­pre firme (Ban­non & co).

Ban­non & co a ain­si pu réalis­er des trans­ac­tions lucra­tives (ex : la vente, pour le compte de West­ing­house Elec­tric, de Cas­tle Rock Enter­tain­ment à CNN, alors con­trôlée par Turn­er). Roué, Ban­non ne s’était pas fait pay­er en hon­o­raires mais en roy­al­ties sur cinq émis­sions. La Société Générale a racheté cette rente à Ban­non & co en 1998 (toute­fois, Ban­non con­tin­ue tou­jours de percevoir des droits sur le show légendaire Sein­feld).

C’est donc dans les médias et le diver­tisse­ment que Ban­non s’est affir­mé. Avec la télévi­sion d’abord (et la musique), au sein d’un parte­nar­i­at avec Jeff Kwatinetz (dans la société de pro­duc­tion et de tal­ents The Firm inc). Et dans le ciné­ma : investis­sant non seule­ment dans des pro­jets com­mer­ci­aux hol­ly­woo­d­i­ens tra­di­tion­nels (par exem­ple The Indi­an Run­ner, avec Sean Penn, ou Titus, avec Antho­ny Hop­kin), il a égale­ment su ren­dre prof­itable le doc­u­men­taire poli­tique, avec plusieurs pro­duc­tions (In The Face of Evil; Fire From The Heart­land : The Awak­en­ing of The Con­ser­v­a­tive Woman; etc.). Cela le con­duisit à faire con­nais­sance avec le dirigeant du Gov­ern­ment Account­abil­i­ty Insti­tute (GAI), l’écrivain poli­tique et pro­duc­teur à suc­cès Peter Schweitzer (Rea­gan Wars, Clin­ton Cash) et surtout, en 2004, avec Andrew Bre­it­bart…

Une préoccupation majeure : le radicalisme islamiste

Le 3 févri­er 2017, le Wash­ing­ton Post rap­pelait que le dernier pro­jet fil­mo­graphique de Ban­non (Destroy­ing the Great Satan: The Rise of Islam­ic Fas­cism in Amer­i­ca), écrit en 2007 mais inachevé (créa­tion de Bre­it­bart News), avait pour objet de dénon­cer le risque de voir les États-Unis se muer en État Islamique. Le Wash­ing­ton Post pré­ci­sait : « Le scé­nario décrit la façon dont Ban­non – des années avant de devenir le stratège du Prési­dent Trump [] — ten­tait de lancer un aver­tisse­ment sur la men­ace posée par les musul­mans rad­i­caux et “leurs facil­i­ta­teurs par­mi nous”…Car, bien qu’animées des meilleures inten­tions, des insti­tu­tions telles que les medias, la com­mu­nauté Juive, et les agences gou­verne­men­tales en étaient à apais­er les dji­hadistes de peur de les voir créer une république islamique ». Puis le quo­ti­di­en expli­quait : « L’ébauche de huit pages… pro­pose un film en trois par­ties, retraçant “la cul­ture de l’intolérance” soutenue par la charia, exam­i­nant la “cinquième colonne” con­sti­tuée par le par­avent des “asso­ci­a­tions Islamiques”, puis iden­ti­fi­ant les facil­i­ta­teurs améri­cains pavant “le chemin sur terre de cet unique enfer”»

Une vision « européenne » de l’Histoire

Le Bre­it­bart News Net­work a ain­si fusion­né plusieurs courants précédem­ment cloi­son­nés, grâce à un adver­saire fédéra­teur : le dji­hadisme. Bre­it­bart s’est voulu organe de presse « révo­lu­tion­naire », et non protes­tataire, inté­grant la panoplie des méth­odes de con­tre-attaque de l’agitprop marx­iste. De fait, Ban­non a été à plusieurs fois cité sur son lénin­isme, son désir de ren­vers­er et détru­ire l’establishment. De là à con­clure qu’il est un agent du KGB…

À moins qu’il ne soit agent mus­solin­ien : le 10 févri­er 2017, le New York Times lançait l’alerte, révélant que lors de sa dernière vis­ite au Vat­i­can, Steve Ban­non avait invo­qué un penseur ital­ien « qui inspi­ra les fas­cistes ». Le jour­nal pré­cisant: « Ceux qui ten­tent de saisir les racines de la som­bre vision du monde, par­fois apoc­a­lyp­tique, de Stephen Ban­non, passent et repassent au crible [] son dis­cours de 2014 au Vat­i­can où il s’est éten­du sur l’Islam, le pop­ulisme, et le cap­i­tal­isme. Or [] une allu­sion faite en pas­sant par M. Ban­non à un philosophe ésotérique Ital­ien, a été bien peu remar­quée, à l’exception peut-être de ceux des let­trés qui suiv­ent le penseur Julius Evola, pro­fondé­ment tabou et affil­ié au nazisme ».

Le jour­nal­iste pré­ci­sait toute­fois : « Ban­non… est un lecteur avide et éclec­tique. Il a par­lé élo­quem­ment de l’Art de la guerre de Sun Tzu, ou encore du Fourth Turn­ing de William Strauss et Neil Howe, qui voient l’histoire en cycles de change­ment cat­a­clysmique et de ren­verse­ments de l’ordre établi. Sa référence à Evola est un reflet de ces lec­tures… ».

Le contre-feu des frontières ouvertes

Devenu con­seiller stratégique du prési­dent Trump, Ban­non est le mou­ton noir, car il est un vrai stratège appliqué. Josua Green (Bloomberg Busi­ness week), avait d’ailleurs bien com­pris la stratégie Ban­non-Solov dès le 18 octo­bre 2015, dans un excel­lent arti­cle pré­moni­toire : « The New Vast Right-Wing Con­spir­a­tor Wants to Take Out Both Clin­ton and Bush ».

Bre­it­bart News est effi­cace. Son rédac­teur en chef, Joel B. Pol­lak, a été con­sid­éré par ses pairs comme l’un des plus grands agents d’influence de l’année (2016). Il est égale­ment l’auteur d’un livre expli­quant la vic­toire de Trump : « How Trump Won: The Inside Sto­ry of a Rev­o­lu­tion ».

On ne peut ignor­er un autre con­tribu­teur : David Horovitz, créa­teur (entre autres) du groupe de réflex­ion Free­dom Cen­ter, et auteur du livre « Big Agen­da : President’s Trump plan to save Amer­i­ca ». Né de par­ents com­mu­nistes (Com­mu­nist Par­ty USA), gauchiste activiste jusqu’à la fin des années 70, il a viré à la droite insurgée, et cible l’islamisme rad­i­cal autant que George Soros (From Shad­ow Par­ty To Shad­ow Gov­ern­ment : The effort of George Soros To Change Amer­i­ca).

Dramaturgie et gestion des contradictions

La méth­ode d’Andrew Bre­it­bart repo­sait sur la dra­maturgie, avec une scéno­gra­phie, des rythmes, selon lesquels s’affrontent bons et mau­vais, pour pro­duire un sens, de l’information adap­tée aux besoins de la cible comme aux évo­lu­tions struc­turelles de la société. Il ne s’agissait pas d’ahurir le pub­lic, mais de le réveiller, lui offrant carte et com­pas. Ban­non, Solos, Polak ont ain­si mis en scène une vic­toire élec­torale : soix­ante-deux mil­lions d’américains ont élu Trump, là où il fal­lait… avec 3 mil­lions de voix de moins.

Une méth­ode faite pour ray­on­ner, en Grande Bre­tagne (Bre­it­bart Lon­don) et en Israël (Bre­it­bart Jerusalem). À Lon­dres c’est Raheem Kas­sam, proche de Nigel Farage, qui est à la manœu­vre, déco­dant le déroule­ment du « drame » de l’islamisme, ou celui de l’implosion de l’atlantisme. À Jérusalem, c’est Aaron Klein qui aigu­il­lonne et alerte les européens en matière de résis­tance au ter­ror­isme.

Du conflit polémologique au billard à trois bandes

D’où vient l’argent ? Le Media­Mat­ters proche de Soros le dit dans un réquisi­toire bien struc­turé. La famille Mer­cer a fait de gros investisse­ments dans l’affaire (plus de 10 mil­lions de dol­lars). Il y aurait donc trois groupes d’actionnaires prin­ci­paux : Lar­ry Solov, Susie Bre­it­bart, et surtout la famille mul­ti­mil­lion­naire Mer­cer.

Or Trump est dans les tranchées. Les répub­li­cains du Con­grès, intimidés par le « Deep State » n’osent cepen­dant pas encore s’en débar­rass­er de peur d’une insur­rec­tion de leurs électeurs qui pour­rait être attisée par Bre­it­bart aux élec­tions par­lemen­taires de 2018. Le « Deep State » a pu obtenir la mar­gin­al­i­sa­tion de Steve Ban­non dans l’administration Trump, mais pas son évic­tion. Il faut donc que Bre­it­bart dis­paraisse : le 7 jan­vi­er 2017, le New York Times offrait sa pro­pre ver­sion de la cam­pagne de démo­li­tion, avec en titre : « Com­ment détru­ire le mod­èle d’affaires de Bre­it­bart et des Fake News ».

La méth­ode est éprou­vée, l’intimidation des annon­ceurs par des groupes « activistes », sub­ven­tion­nés par les réseaux « car­i­tat­ifs » grav­i­tant autour de George Soros, tel Media­Mat­ters. Dès le 27 jan­vi­er 2017, Bre­it­bart, sous la plume d’Aaron Klein, dénonçait ain­si le plan de Media­Mat­ters visant à stop­per Bre­it­bart News. Un plan qui pro­gresse : le 23 mai, le groupe Ama­zon, l’un des plus grands annon­ceurs de Bre­it­bart, vient d’être la cible de man­i­fes­ta­tions coor­don­nées lors de son assem­blée générale des action­naires afin de couper les vivres pub­lic­i­taires à Bre­it­bart News.

Certes, mais faire tomber Bre­it­bart (don­née con­nue) pour faire tomber Trump (don­née con­nue) équiv­audrait à installer un « fon­da­men­tal­iste » chré­tien à la Mai­son-Blanche (don­née incon­nue). L’actuel Vice-prési­dent Mike Pence, Robe­spierre du fon­da­men­tal­isme chré­tien, est peut-être la garantie du statu quo trumpi­en. Le bil­lard à trois ban­des ou plus est un sport com­pliqué.

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